Marie-Rose au couvent

Part 14

Chapter 143,692 wordsPublic domain

Et Marie-Rose, quand elle entend les cris de Laurence, s’informe avec une sollicitude égayée:

--Qu’est-ce qu’on fait encore à mon Hérisson?

Elle est certainement touchée de la protection que l’on réclame d’elle, et, au fond du cœur, elle est pleine de pitié pour la petite abandonnée; mais comme elle a une horreur instinctive de tout ce qui n’est pas absolument net, cette pitié est combattue en elle par la répugnance que lui inspire le désordre et la malpropreté incurables de sa cliente.

Jamais pourtant, il ne lui arrive de la repousser; et la lutte qu’elle doit soutenir contre elle-même à ce sujet est la première école pratique de charité que fait sa jeune âme--la première et la plus efficace.

* * * * *

_Hélène de Puyrenaud et Charlotte Périer_ furent les grandes amies de Marie-Rose, les amies que l’on conserve dans la disgrâce comme dans la prospérité, à travers la vie, jusqu’à la mort. A elles trois, elles forment un groupe si uni que celles qui les ont connues alors ne peuvent les séparer dans leur mémoire.

Leur affection ne connut jamais ni bouderie ni caprice. Complètement différentes de manières et d’aptitudes, la conformité de leurs sentiments les rapproche et les unit.

Elles ont une égale horreur des actions laides, mesquines, vulgaires; seulement Charlotte prend la peine de s’en indigner, Marie-Rose les remarque et les oublie vite, Hélène ne les aperçoit même pas.

Aucune d’elles n’est égoïste; mais si Charlotte ne refuse jamais ses bons offices à qui les réclame, elle a un abord très froid qui arrête les confidences, Hélène ne fait pas d’avances, mais rend service avec une générosité pleine de courtoisie. Marie-Rose devine le souci des autres et prévient leur requête; son dévouement est agissant, même pour ceux qu’elle n’aime point.

Parce qu’elles se tiennent à l’écart de toute familiarité, on dit couramment que Mlle Gourregeolles est fière, Mlle de Puyrenaud hautaine, Mlle Périer arrogante.

Toutes les trois sont bonnes élèves: Marie-Rose travaille parce qu’elle aime l’étude, Charlotte parce que le succès ne lui est pas indifférent, Hélène parce qu’elle possède le sentiment inné du devoir.

Les religieuses admettent, et, jusqu’à un certain point, sanctionnent cette grande intimité. Si, d’elles-mêmes, les trois fillettes se réunissent à la même partie de corde, de ballon, de dames ou d’osselets, c’est de par l’autorité qu’elles sont voisines en classe, au dortoir, au réfectoire, dans les rangs. On sent bien que l’influence qu’elles exercent l’une sur l’autre, probablement à leur insu, ne peut avoir sur leur caractère qu’une action bienfaisante.

Le ton si pondéré, si raisonnable d’Hélène vient calmer les indignations parfois excessives de Marie-Rose et ramener Charlotte à une simplicité d’âme qui lui fait défaut. La disposition de Marie-Rose à connaître les petits, les faibles, les malheureux, est d’un bon entraînement pour ses compagnes, lesquelles ignorent volontiers tout ce qui est en dehors de leur clan. Le caractère un peu plat de Charlotte éveille et développe le sens pratique chez les deux autres qui ont de la tendance à regarder les étoiles plutôt que le ras de la terre.

Les années passèrent. La vie sépara les trois amies souvent et parfois longtemps. Elles eurent des destinées très différentes. N’importe! leur affection mutuelle demeura toujours aussi ferme, aussi dévouée, aussi entière.

Ce fut, à proprement parler, une liaison d’honnête gens.

* * * * *

_Anna Leloutre._--Entre les pensionnaires et les orphelines, il n’existe aucune relation. Celles-ci ont leur bâtiment, assez éloigné du Pensionnat, avec leur réfectoire et leur cour de récréation. Elles suivent les classes de l’Externat; et, à la chapelle, leur place est dans la tribune de l’orgue. Toutefois, la cloison qui sépare les deux catégories n’est pas tellement étanche qu’il ne s’y trouve quelque fissure. Et l’on ferme les yeux sur une légère infraction au règlement, quand, de cette infraction peut résulter quelque bien.

Il existe à l’orphelinat trois pauvres petites sœurs atteintes de scrofule. La cadette, Anna est la plus malade; elle ne peut presque pas marcher, parce que sa hanche est trouée d’abcès en pleine suppuration. Alors, dès qu’il fait beau, on l’installe, sur une chaise longue de rotin, dans la Bonne Allée, toujours pleine de soleil. Là, elle s’occupe à de menus ouvrages, lit, fait un bout de causette avec celle-ci ou celle-là que le hasard, une occupation, un mouvement de charité attirent dans son voisinage. Quand Marie-Rose a mal à la tête, ce qui arrive assez souvent, la mère Préfète l’envoie prendre l’air pour une heure ou deux, et c’est ainsi qu’elle a fait connaissance avec Anna.

Elle arrive les mains pleines de trésors: morceaux de papier glacé et doré que l’adroite petite malade convertit en découpures charmantes, bouts de pastels, boîtes de couleurs entamées avec lesquels elle dessine ou peint des croix, des ancres fleuries, des cornes d’abondance d’où s’échappent les fruits de Chanaan.

Anna est encore chargée de la toilette des poupées. Au couvent, la poupée n’est pas vue d’un œil favorable. On tolère des sujets n’excédant pas vingt-cinq centimètres et dont le domicile légal est le casier aux chaussures, rien de plus. Toutes les réclamations, voire même les pétitions à ce sujet sont demeurées sans résultat. La mère Saint-Jacques donne pour toute raison:

--Il vaut mieux courir, sauter à la corde et jouer au ballon que d’attifer des Margots. C’est meilleur à la santé.

Pour ce monde minuscule, Anna confectionne des merveilles de soie et de dentelle, et on la récompense en lui envoyant, par l’entremise de Marie-Rose, des livres et des images qui lui font grand plaisir.

La petite pensionnaire rejoint donc Anna qui, lasse, un peu triste, a laissé tomber sur ses genoux la broderie à laquelle elle travaillait. Après un commentaire sur les grands événements du jour, Marie-Rose, qui n’est pas pour les longs repos, court deçà delà, cueillant les fleurs des murailles et des talus ombreux, ou encore celles qui poussent sans permission dans les potagers les mieux tenus. Tout cela va servir de modèle à la jeune infirme pour ses travaux délicats.

Marie-Rose éprouve quelquefois le besoin de se confier à sa très sage amie.

--Vous savez, Anna, je ne suis pas toujours bonne fille.

--Oh! que si, mademoiselle.

--Non, non, allez. Je désobéis, je raisonne, et je suis parfois d’humeur si désagréable que je ne peux supporter rien ni personne. Dans ces moments-là, si tout ne va pas exactement comme je voudrais, je trouve que tout va aussi mal que possible. Je me rends bien compte que j’ai tort et j’en suis très malheureuse; malgré cela je ne me corrige pas.

--Vous n’êtes pas si mauvaise que cela, puisque vous vous repentez.

Rien de touchant comme le spectacle de cette petite infirme dont toutes les minutes contiennent une souffrance, donnant à l’enfant heureuse des leçons de douce philosophie, lui apprenant, sans grands discours, au fur et à mesure des événements, à tirer le meilleur parti possible des situations ennuyeuses, lui affirmant que le bien est toujours à côté du mal et qu’il suffit de le chercher avec persévérance.

A cause de sa douceur, de sa patience, de sa résignation, on dit parfois qu’Anna est un ange. Mais Marie-Rose est pour les définitions exactes; elle aime beaucoup les anges qu’elle voit très beaux, très purs, exempts de toute tare, et elle riposte:

--Non, pas un ange, une sainte.

Puis elle ajoute, afin de corriger ce que sa rectification pourrait avoir de désobligeant:

--Ce n’est pas pareil, mais c’est aussi beau.

Anna mourut à quinze ans, le jour de l’Assomption. A la rentrée suivante, Marie-Rose éprouva un réel chagrin de ne plus voir sa chaise longue aux Capucins. Et, après tant, tant d’années, elle conserve à sa modeste petite compagne un souvenir plein de reconnaissance pour les bonnes leçons qu’elle reçut d’elle.

* * * * *

_Sophie Truchot._--Tout autre est Sophie Truchot, l’une des orphelines employées au service du Pensionnat.

Truchot a tous les vices..., tous, non, car on ne la laisserait pas en contact avec d’autres enfants: orphelines ou pensionnaires... Mais elle est coquette, effrontée, gourmande, voleuse et menteuse.

Sa gourmandise, ou plutôt sa goinfrerie, passe tout ce qu’on peut imaginer. Quand elle est de semaine au réfectoire, il ne faut pas que la bonne sœur Sainte-Anne la laisse seule une minute; autrement, elle opère des razzias complètes dans l’armoire au dessert: pruneaux, raisins secs, noix, amandes, tout y passe. Il lui arriva même, une fois, de manger tout un fromage et de soutenir effrontément que c’était le chat, qu’elle l’avait vu. Elle fit pis encore. Trouvant sur la table de la petite infirmerie quelques bouteilles entamées, que, par une négligence incompréhensible et tout à fait exceptionnelle, on avait laissées atteintes, elle les vida toutes, avalant ainsi successivement du vin de quinquina, de l’huile de foie de morue, du sirop antiscorbutique et de la solution Pautauberge. Le plus curieux est que son estomac ne se révolta point contre l’ingestion de toutes ces drogues.

--Quelle espèce! s’exclama la mère Saint-Jacques avec une indignation d’ailleurs très superficielle. Encore faut-il s’estimer heureux qu’elle n’ait pas pris la pommade camphrée pour s’en faire des tartines!

Malgré tous ces forfaits, Truchot n’est point honnie, pas plus des maîtresses que des enfants, parce qu’elle met une certaine crânerie, une certaine honnêteté à ne point se montrer meilleure qu’elle n’est.

Marie-Rose et elle sont aussi bonnes amies que le permettent le règlement et la discipline. Il existe entre elles deux, si dissemblables pourtant, de nature et d’éducation, une entente parfaite, un échange permanent de bons offices.

Quand Truchot est de semaine au pensionnat, les chaussures de Marie-Rose sont plus brillantes que celles des autres, son lit mieux dressé, son verre plus net.

Truchot est pleine d’admiration pour Mlle Gourregeolles dont le savoir, d’ailleurs très ordinaire, la confond. Afin de l’entendre parler anglais, faire une démonstration de calcul au tableau noir, suivre sur la carte murale un voyage imaginaire qu’elle indique à ses compagnes à l’aide d’une baguette, Truchot se tient dans les parages de sa classe, ayant en main pour se donner une excuse, tout un attirail à fourbir, comme si le bouton des portes qui enferment Marie-Rose avaient besoin d’un entretien spécial.

De son côté, la petite pensionnaire--et ce n’est pas tout à fait à son honneur--s’amuse énormément de la mauvaise conduite de Sophie, des histoires qu’elle raconte, des thèses qu’elle expose--car Truchot est une personne à principes et à thèses, et Dieu sait la qualité des uns et des autres!...

De chacune de ses sorties, Marie-Rose rapporte à Truchot des colliers de faux ambre ou de faux corail, des bouts de ruban, des morceaux de tulle, dont l’autre se pare dès qu’elle se croit à l’abri de la surveillance. C’est absolument défendu, mais Marie-Rose accepte bravement les conséquences de ses infractions à l’ordre. Son casier à chaussures est envahi par toute une contrebande de chiffonnaille et de verroteries variées qu’il faut dérober aux investigations de l’autorité.

Truchot aime qui aime Mlle Gourregeolles et hait qui lui veut du mal. Elle respecte Hélène et Charlotte, s’entend au mieux avec Marthe Friardel qu’elle aide à réparer les étourderies de leur idole commune. Par contre, elle abomine Cormolin, parce qu’elle sent l’aversion cachée qu’inspire la vilaine petite fille à la pensionnaire soignée qu’est Marie-Rose.

Mais elle exècre par-dessus tout la mère Saint-Boniface et Alice Gagneur qu’elle accuse, sans autre examen, de toutes les punitions, de tous les ennuis qui échoient à Marie-Rose. Il n’y a pas de tours pendables qu’elle ne joue à ces prétendus bourreaux.

Pour ce qui est de la religieuse, la malice de Truchot est forcément contenue dans des bornes assez étroites: moitié respect et moitié crainte, ses actes restent très en dessous de ses désirs. Mais pour Gagneur, la persécution est sans limites. Au dortoir, elle fait des doubles nœuds à son sac à peignes et à brosses; elle met ses draps à l’envers afin qu’on sente bien le surjet fait au gros fil. Au réfectoire, les assiettes fêlées, les salières ébréchées, les bouteilles qui se tiennent de travers sont pieusement réservées à Mlle Gagneur.

Truchot se donne bien garde de conter ces hauts faits à Marie-Rose et surtout de lui dire qu’ils s’accomplissent en son honneur. Marie-Rose n’est pas un modèle de patience, mais elle est franchement ennemie de ces petites menées sournoises qu’elle déclare méprisables; et Truchot le sait mieux que personne.

Une fois pourtant, elle fit une chose tellement horrible et dégoûtante qu’il s’ensuivit un scandale public et que Marie-Rose manqua bien de se fâcher avec elle pour tout de bon.

Alice Gagneur jouit d’une foule de privilèges, celui, entre autres, d’avoir des confitures au repas de midi. Or, pour obtenir le moindre changement au régime alimentaire, il faut un certificat de médecin. Comment fut libellé ce certificat attestant que Mlle Gagneur avait besoin d’un supplément au menu, et que ce supplément consistât en gelées, marmelades, confitures?... On ne le sut jamais. Mais Mme Gagneur est, comme sa fille, une personne qui sait se retourner; où d’autres échouent, elles réussissent, grâce à leur esprit d’intrigue et à leur ténacité.

Il n’y aurait encore pas eu trop de mal--les compagnes d’Alice étant, pour la plupart, dédaigneuses de telles misères et ne connaissant point l’envie--si Gagneur n’avait aggravé son cas par des réflexions saugrenues telles que: «Ces cerises sont délicieuses!... Oh! des groseilles framboisées... mes délices!...» qu’elle faisait de manière à être entendue par ses voisines.

Truchot, indignée de voir Mlle Gagneur déguster des confitures pendant que Marie-Rose grignotait sa dernière croûte de pain, résolut de venger celle que, en raison de sa propre gourmandise, elle considérait comme une victime. A cet effet, elle inséra, au plus profond d’un pot de mirabelles, un vieux petit chiffon très sale et très gras qui avait servi à frotter une broche de cuisine tachée de rouille.

La découverte de cette horreur amena autour de la table un accès de dégoût mélangé de joie. La plupart, tout en honnissant la coupable, crièrent _haro_ sur la victime.

--C’est bien fait pour Gagneur; elle est si désagréable qu’on a du plaisir à lui voir de l’ennui.

Truchot étant de semaine au réfectoire, il n’y eut pas besoin d’une longue enquête pour établir les responsabilités. Outre la pénitence à l’orphelinat dont on ne parla point, mais qui dut être sévère, et l’interdiction de tout service au Pensionnat pendant un mois, Truchot fut condamnée à faire des excuses à Mlle Gagneur; et naturellement, ce furent de bizarres excuses. Alice pardonna avec solennité et grandiloquence.

--Pensez-vous quelquefois au bon Dieu, Sophie Truchot?

--C’est bien forcé, mademoiselle, on en parle tout le temps ici.

--Quand donc le priez-vous?

--Quand cela se trouve, mademoiselle, et quand on m’y oblige. Je ne le prie pas aussi souvent que vous, bien sûr, parce que le bon Dieu est comme tout le monde, il n’aime pas qu’on l’ennuie...

--Sophie Truchot!... interrompit sévèrement la Préfète des orphelines, qui assistait à l’entretien.

--... mais je le prie tout de même, poursuivit Truchot sans se démonter.

--Et que demandez-vous dans vos prières?

--Que vous deveniez bientôt très savante.

--Oh! c’est bien, cela, Sophie Truchot, je n’attendais pas tant de vous.

--... afin que vous quittiez le couvent le plus tôt possible.

L’air d’Alice se fit plus pincé que jamais.

--Ma pauvre Sophie Truchot, vous avez l’âme bien noire. Pour vous pardonner vos insolences, il faut vraiment que je sois un ange descendu du ciel.

--Oui..., et bien, pendant que vous y étiez, au ciel, vous auriez bien fait d’y rester, car ce n’est pas sûr que vous y retourniez.

Cette répartie mit fin au colloque, et Truchot fut expédiée à l’Orphelinat chargée des blâmes les plus sévères.

* * * * *

En dépit des apparences, l’action que Marie-Rose et Sophie eurent l’une sur l’autre, donna d’excellents résultats. Au contact, pourtant éloigné de la jeune pensionnaire, Truchot perdit de sa vulgarité; ses mauvais penchants s’atténuèrent. Où l’autorité des maîtresses, les réprimandes, les punitions avaient échoué, le souci de l’opinion de Mlle Gourregeolles réussit en partie. D’autre part, cette cure morale tacitement confiée à Marie-Rose lui fut extrêmement favorable à elle-même. Les défauts de Sophie étaient trop apparents, trop grossiers pour avoir prise sur la fillette aux instincts délicats qu’elle était, et la crainte scrupuleuse de donner le mauvais exemple à Truchot, empêcha la petite Gourregeolles de faire beaucoup de sottises.

Dans la suite, elle fut bien récompensée de son jeune apostolat.

* * * * *

Elle était mariée depuis quelque temps, quand, un jour, elle vit entrer chez elle une jeune personne ayant l’apparence d’une femme de chambre de bonne maison.

--Madame ne me reconnaît pas? demanda la visiteuse avec un étonnement chagrin.

--Non, vraiment... Ah! Sophie!... mais qu’elle est changée!... comme elle paraît sage!...

--Je le suis devenue aussi, allez, madame. Quand j’ai su que vous étiez sur le point de vous marier, je me suis mise en tête d’entrer à votre service, aussitôt que j’en serais digne, et j’ai demandé à notre Mère de me placer en condition pour faire mon apprentissage. On ne croyait pas que je persévérerais, mais j’avais si grande envie de réussir!... On a encore fait des difficultés pour me laisser partir à Paris. La mère Saint-Jacques disait--cela ne va pas fâcher madame?...

--Non, Sophie; je me doute un peu de l’opinion de la mère Saint-Jacques.

--Elle disait donc: «Marie-Rose n’est déjà pas si raisonnable... Voyez-vous Truchot arrivant dans ce petit ménage...» On doit vous écrire à mon sujet pour vous faire toutes sortes de recommandations; mais j’ai voulu voir d’abord par moi-même comment je serais accueillie. J’ai un bon certificat de ma maîtresse. Elle était fâchée que je la quitte; et moi aussi, à dire vrai. Alors je lui promis de revenir si vous ne vouliez pas de moi.

Comme Marie-Rose paraissait un peu effarée et que toute son attitude reflétait le souvenir des méfaits de Sophie, celle-ci repartit avec empressement:

--Oh! soyez tranquille, madame, je suis bien corrigée. On peut me confier la clé de toutes les armoires: celle des friandises comme celle des chiffons.

--Et j’espère aussi, fit Marie-Rose en riant, celle de la pharmacie.

La glace était rompue. Les anciennes locataires du vieux couvent se mirent à rire, puis à causer de bonne amitié.

--C’est que, voyez-vous, ma pauvre Sophie, je ne suis pas seule maintenant, et un mari est plus difficile à servir qu’une petite pensionnaire.

--Que madame se rassure; j’ai si grande bonne volonté, que je suis presque sûre de réussir.

Et, de fait, Marie-Rose eut en Sophie la femme de chambre la plus adroite, la plus dévouée, la plus fidèle qui se puisse imaginer. Ce fut, à proprement parler, une amie--amie de condition inférieure et qui sut toujours se tenir à sa place, mais sur qui elle put compter, qui connut ses ennuis, ses inquiétudes, ses peines, qui les comprit, les partagea, et, jusqu’à un certain point, les atténua.

* * * * *

Tel est le bilan des amitiés de Marie-Rose. Ces amitiés furent très différentes dans leur nature, leur intensité, leurs manifestations, mais elles furent toutes sincères et durables.

III

ÉLÈVES ET MAITRESSES

Il est superflu de dire que les religieuses ont des préférées parmi leurs élèves. Quoi d’étonnant à ce que des femmes privées de famille s’attachent à certaines enfants plus intelligentes, meilleures, mieux douées, d’une manière ou de l’autre, que leurs compagnes. Mais le règlement est là, rigoureux et observé, qui s’oppose à toute manifestation de cette sympathie plus grande.

Et la préférence reste une préférence d’estime, n’entraînant aucun privilège pour les favorisées.

* * * * *

Il est de notoriété publique que la mère Marie-Joseph et Roberte Le Faulq sont grandes amies. La mère Marie-Joseph, qui est professeur aux Violettes, est une érudite; il est tout naturel qu’elle éprouve du plaisir à causer avec Roberte que toutes reconnaissent pour une nature supérieure.

Avec l’assentiment de la mère Préfète, mère Marie-Joseph fournit à son élève des livres de la Communauté pour suppléer la bibliothèque du Pensionnat qui est un peu courte. La jeune fille, à son tour, rapporte de ses sorties, des ouvrages nouveaux qui documentent la maîtresse, lui permettent de faire une classe plus vivante, plus nourrie.

Si la mère Marie-Joseph donne à Roberte des notes excellentes, c’est que celle-ci les mérite. Elle est première au cours de lettres, comme elle est première au cours de sciences, à l’anglais, à la musique, partout enfin; et nulle ne songe à s’étonner ni à croire au passe-droit.

* * * * *

La mère Saint-Paul, que les enfants appellent «la Justice», témoigne à Hélène de Puyrenaud, la plus affectueuse considération. Pendant la collation, où l’on n’est pas strictement tenu de jouer, on les voit quelquefois aller et venir, en causant gravement, au milieu des ballons et des cordes à sauter. La maîtresse se plaît à suivre chez son élève l’éclosion précoce d’un bon sens plein de droiture, d’élévation, de fermeté. Il arrive même que, pour une mesure concernant le Pensionnat, elle lui demande son avis:

--Qu’en pensez-vous, Hélène?

Ce n’est pas que la mère Saint-Paul ait besoin des conseils d’une pensionnaire de quinze ans, si raisonnable qu’elle soit; mais elle est bien aise de connaître son opinion sur tel et tel point qui la touche de près.

Toutefois, quand Hélène se rend coupable de quelques petits accrocs à l’ordre--l’ordre est très en honneur au couvent, et c’est le côté faible d’Hélène--la mère Saint-Paul lui marque des mauvais points et l’envoie à la confiscation ni plus ni moins que les autres. Et la prédilection bien connue de la mère Saint-Paul pour Hélène ne fait alors qu’affirmer ce beau nom de «la Justice» que les enfants lui ont décerné.

* * * * *

Une amitié à la fois comique et touchante est celle de la mère Saint-Ignace pour Laurence Cormolin.

La mère Saint-Ignace fait un dortoir et une récréation; de plus, elle est maîtresse de la petite infirmerie. Les bobos de toute sorte: engelures, bosses au front, genoux écorchés, doigts pincés, nez qui saignent, quenottes qu’on enlève avec un bout de fil, tout cela est de son ressort.

C’est elle aussi qui administre les médicaments quotidiens. Or, la pauvre Laurence est une enfant à croissance retardée et difficile. Il y a toujours quelque chose à refaire à sa gorge, ses yeux, son nez ou ses oreilles. Il lui faut des dépuratifs et des fortifiants. Aussi est-elle une cliente assidue de la petite infirmerie.

Est-ce de la voir sans cesse, alors que les autres ne sont que des oiseaux de passage? est-ce pitié pour des maux qu’elle est, plus que n’importe qui, à même d’apprécier? ou bien y a-t-il réminiscence de quelque jeune malade connue autrefois et tendrement chérie? Toujours est-il que la mère Saint-Ignace, ordinairement bourrue, témoigne à Laurence une affection pleine de douceur et d’indulgence qui ne ressemble en rien à sa manière habituelle.

--Que peut-on exiger, je vous le demande, de cette pauvre petite qui a déjà tant de peine à vivre? dit-elle, comme excuse à sa pitié.

Elle prend Laurence sur ses genoux, l’encourage par de bonnes paroles, des pastilles et des quartiers d’orange, à ingurgiter les drogues auxquelles l’enfant est condamnée à perpétuité.