Part 12
_La première communion._--Aujourd’hui, Sous la Chapelle, il y a grande assemblée pour le «pardon».
La mère Supérieure, assise dans une haute cathèdre, préside la cérémonie, aidée de la mère Préfète et de la Surveillante générale. A droite et à gauche, se rangent celles des religieuses, des novices et des sœurs converses qui ont affaire aux enfants, pour si peu que ce soit. Ce demi-cercle de robes noires constitue le fond de la scène. Les pensionnaires, en «second uniforme», le sarrau enlevé, les rubans de confrérie et les croix de mérite bien étalés sur la poitrine, forment deux longues rangées derrière lesquelles se placent les orphelines. On n’écarte que les toutes petites filles, celles dont la sensibilité n’est pas encore fixée et qui pleurent sans savoir pourquoi.
Au milieu de ce fer à cheval très allongé, les communiantes de demain sont debout: de si grandes coupables n’ayant pas le droit de s’asseoir.
Sur un signe de la mère Supérieure, la plus jeune se sépare du groupe, se met à genoux et prononce à haute voix en détachant bien chaque syllabe:
--Mère Supérieure, mes vénérées maîtresses, mes bonnes sœurs et mes chères compagnes, je vous demande pardon du tort que j’ai pu vous causer, de la peine que je vous ai faite, du mauvais exemple que je vous ai donné. Je vous supplie de prier pour moi, afin que je fasse une bonne première communion et que je me corrige dans l’avenir.
Tout d’abord, cela ne paraît rien, cette petite humiliation publique; mais, répétée plusieurs fois au milieu de l’ordre et du silence solennels, elle produit un grand effet.
Cette année, l’année de Marie-Rose, il y a quinze communiantes, onze pensionnaires et quatre orphelines; quinze paires de petits genoux touchent le carreau dur et froid, quinze jeune voix s’élèvent à tour de rôle pour implorer le pardon de fautes que l’on aurait pu croire des crimes, d’après le ton confus et repentant.
Puis la mère Supérieure ayant prononcé quelques paroles d’encouragement, on procède à la cérémonie du «baiser de paix». Les communiantes font le tour de l’assemblée et embrassent tout le monde, depuis la mère Supérieure jusqu’aux sœurs converses, depuis les amies de cœur jusqu’à la plus modeste orpheline. Cela ne va pas sans beaucoup de larmes de part et d’autre, si bien qu’à la longue, la figure des pauvres pénitentes est toute salée.
Marie-Rose donne et reçoit le baiser de paix avec l’émotion qu’elle met à toutes les choses de sentiment. Pour elle, à ce moment, la mère Saint-Boniface est un modèle d’indulgence et Gagneur la plus aimable des compagnes; la sœur cuisinière n’a point l’aspect graillonneux que certaines lui prêtent, et la bonne sœur Sainte-Claire n’a jamais senti le schiste.
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Le lendemain, Sous la Chapelle a changé d’aspect. Sur des cordes tendues sont épinglées avec soin les robes de mousseline, les voiles nuageux, les légers bonnets de tulle. La longue table où, les jours de pluie, on joue aux dames, au loto, à l’oie, et que, pour la circonstance, on a recouverte d’une grande nappe, supporte les petits souliers blancs, les sacs de satin brodé, les ceintures de soie, les épingles à grosse tête de perle, les chapelets dans leurs écrins: tout l’attirail délicat et charmant des communiantes.
La mère Saint-Félix, maîtresse de l’ouvroir, aidée d’autant de grandes orphelines qu’il y a de sujets à habiller, procède aux derniers arrangements avec cette tranquillité des gens qui font tout à l’heure et que rien ne saurait mettre en déroute.
Une pensionnaire arrive accompagnée de son ancienne. Elle est en robe de dessous, une robe de percale blanche tombant sur les chevilles, avec une encolure très montante et des manches qui couvrent le poignet, quelque chose de modeste et en même temps de jeune, de frais, de pur qui charme dès l’abord.
La grande est toute prête. Elle sait bien qu’aujourd’hui elle ne s’appartient pas, qu’elle se doit toute à sa fille et qu’elle n’aura pas le temps de songer à elle-même.
--Bénard, avertit la mère Saint-Félix, voici Mlle Gourregeolles.
Sans hâte, avec des mouvements sobres et délicats, Bénard détache la robe de Marie-Rose et la lui passe sans y imprimer un seul faux pli. Ensuite elle pose la ceinture, puis le bonnet à ruche, et enfin le voile--besogne difficile qui demande beaucoup de soin et de dextérité. Ici se termine le rôle de Bénard, qui cède Marie-Rose à Mlle Le Faulq.
Celle-ci met au bras droit de sa fille le sac renfermant la bourse et le petit mouchoir brodé, au bras gauche le chapelet; et elle lui présente le missel relié d’ivoire.
C’est le moment des effusions, et, dans presque tous les groupes, on échange des propos émus.
--Roberte, vous avez été très patiente avec moi, et je n’ai pas toujours profité de vos bonnes leçons. Mais je ne suis pas ingrate, je vous assure.
A côté:
--Marie-Antoinette, vous vous êtes donné beaucoup de mal pour me faire apprendre mon catéchisme, car j’avais la tête très dure; aussi, je vais bien prier pour vous.
--J’ai fait ce que j’ai pu, ma petite Suzanne, et vous vous êtes montrée pleine de bonne volonté. Vous avez, certes, plus de mérite que moi.
Plus loin, l’attendrissement est à son comble:
--Je ne sais pas comment faire pour vous remercier, Bénédicte, je suis si... si...
L’orpheline de service intervient alors:
--Non, mademoiselle Trémisot, non, s’il vous plaît, ne pleurez pas; vous allez tacher les brides de votre bonnet.
Alors, la mère Saint-Félix s’adressant à la foule:
--Je prie bien ces grandes demoiselles de faire attention en embrassant leurs filles; les voiles ont beau être solidement attachés, un rien les déplace. Il serait peut-être préférable de ne pas s’embrasser du tout.
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Les orphelines de corvée ont prestement fait disparaître tout vestige de toilette et Sous la Chapelle a repris sa tenue d’apparat.
Les communiantes, cierge en main, sont groupées en attendant leurs compagnes qui viennent les chercher pour aller en procession rendre visite aux hôtes de Nazareth. Car, au couvent, toutes les manifestations religieuses revêtent un cachet de grande politesse.
Les Vertes et les Jaunes sont très impressionnées. Quoi! ce sont ces Bleues qui, hier encore, sautaient à la corde ou jouaient à cligne-musette, que voilà vêtues et traitées comme des reines!...
On tourne beaucoup la tête dans le jeune bataillon, et la mère Sainte-Thaïs a bien de la peine à former les rangs.
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Marie-Rose est très contente de cette visite à Nazareth. Ce n’est pas tant à cause de la Sainte Vierge envers laquelle elle ne fut dévote que beaucoup plus tard, non plus pour saint Joseph qu’elle continue à traiter sans façon;--pour ce dernier même, elle n’est pas éloignée de croire qu’elle lui fait une faveur en venant le voir dans sa toilette blanche. Non, toutes ses attentions, toutes ses grâces sont pour le cher Enfant Jésus qu’elle aime infiniment, tout comme au temps où elle lui portait des galettes et de petits cierges.
--Vous voyez, lui dit-elle en elle-même, c’est pour vous que je suis si belle.
C’est d’ailleurs le seul accès de coquetterie qu’elle eut dans toute cette journée.
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Rien ne peut rendre la beauté du Chœur au jour de la première communion, la profusion de lumières et de fleurs, la splendeur des chants, la majesté des cérémonies, tempérée par la grâce du petit troupeau blanc qui évolue avec cet ordre, cette aisance que donne seulement l’exercice quotidien.
Les familles occupent des places de choix dans la chapelle du monde, mais sont séparées des enfants par la grille. Ce n’est qu’après l’office qu’il y aura une demi-heure de parloir.
La première communion est, au couvent, une fête essentiellement religieuse à laquelle ne se mêle rien de profane. Au réfectoire, même menu sans douceurs ni supplément; et les enfants ne songent pas à s’étonner que l’on ne fête point le bon Dieu en mangeant mieux ni davantage.
Le seul changement au régime consiste en ce que les communiantes prennent leur récréation avec les religieuses dans la Bonne Allée des Capucins, et c’est un privilège qu’elles apprécient hautement. Pour tout un jour, elles sont traitées en grandes personnes.
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La première communion marque une étape réelle dans la vie des pensionnaires du couvent. La formation morale, les instructions religieuses de ces derniers mois ont eu pour résultat d’élever l’âme et, en même temps, de mûrir l’intelligence des fillettes.
Désormais, elles seront plus enclines à l’indulgence et à la justice; mais elles seront aussi plus réfléchies; leur jugement sera plus précis et plus ferme. Entre les Bleues insouciantes et les Rouges déjà posées, il y a un pas très marqué dont le progrès dans les études ne fait pas seul les frais; la première communion peut en revendiquer sa part.
V
LES PROCESSIONS
_Les Rogations._--A Saint-Marc et aux Rogations, cela se passe sans cérémonie. On ne sort ni les belles bannières, ni la grande croix de vermeil. La seule bannière qui voie le jour, en cette circonstance est celle de saint Fiacre verte et or, légèrement défraîchie.
Le clergé, représenté par M. l’abbé, le «clerc noir», les enfants de chœur au grand complet, joue un rôle purement décoratif. On le lui fait bien voir. Écolières et religieuses se sentent _chez elles_, dans _leurs_ jardins. Ce sont des sœurs converses qui portent la croix et la bannière. C’est la mère Saint-Félix qui jette l’eau bénite. Le «clerc noir» a beau se dépenser, faire des embarras, agiter son claquoir à tout bout de champ, on n’a cure de son autorité.
On part à cinq heures, et c’est déjà une joie que ce lever matinal. On parcourt la région du Gros Poirier où tout est sarclé, ratissé à souhait, et l’on se repose à Nazareth. Puis on se rend aux Capucins; et, après avoir gravi l’Allée aux Coudres, la procession se développe magnifiquement dans la grande cour en terrasse que bordent les petits jardins des pensionnaires. On défile sous les berceaux de tilleuls et sous les noyers centenaires; puis on regagne le chœur pour attendre les processions des paroisses qui, tour à tour, font une station dans les chapelles de la ville.
Il se produit souvent des réclamations.
--Mère Saint-Félix, dit une Bleue, vous n’avez pas jeté d’eau bénite sur mon jardin, pas une goutte, je vous ai regardée.
--Mère Saint-Félix, pourquoi aspergez-vous les épinards et les potirons à tour de bras? Comme s’il n’en poussait pas toujours assez de ces horreurs-là!
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_L’Ascension._--Ce jour-là, suivant un très vieil usage, on bénit la mer. En ville, les processions font le tour des quais, vont jusqu’au bout de l’estacade et contournent les phares. On prie pour ceux qui sont «péris en mer» et l’on demande la protection de Notre-Dame pour ceux qui naviguent.
Au couvent, il faut se contenter de Nazareth, le point culminant, le seul où, du ras de terre, on aperçoive le grand large. Dans l’_Ave maris stella_ qu’il entonne, M. l’abbé met toute son âme. Beaucoup de ses enfants: pensionnaires ou orphelines appartiennent à des familles de marins: officiers, matelots, pêcheurs et il les confond toutes dans une même sollicitude attendrie.
Si ce jour-là, «le coup de vent de l’Ascension», bien connu de la côte, sévit au large, beaucoup d’yeux se mouillent. Mais si, par bonheur, la brise veut bien faire trêve, si les rubans des bannières claquent doucement, si les pétales roses ou blancs des arbres qui se défleurissent flottent mollement dans l’air avant de retomber sur le sol, toutes les figures sont sereines. Il semble aux fillettes que la Sainte Vierge protège le père, le frère qui sont «dehors». Et celles qui portent le deuil, les «orphelines de la mer», sont fermement convaincues que la vieille croyance de leur pays est vraie, savoir que _Notre-Dame n’a jamais souffert qu’un marin restât à la porte du paradis_.
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_La Fête-Dieu._--Le couvent est fleuri jusque dans ses plus petits recoins. Aux Terrasses, les boules-de-neige, les ébéniers, les lilas mêlent leurs grappes blanches, violettes, jaunes, carminées. Le grand berceau est enveloppé d’une verdure épaisse où se distinguent à peine l’étoile pâle des jasmins et le tube léger des chèvrefeuilles. Les talus herbeux s’égayent de marguerites et de primerolles. Le long des sentes, les roses s’épanouissent par milliers. Ici, des palissades de glaïeuls, là, des massifs de pivoines et de rhododendrons; puis les larges feuilles étalées des ricins, des acanthes, des rhubarbes, et le panache important de gynériums. Aux plates-bandes de la Communauté fleurissent les passe-roses, les ravenelles panachées, les coquelourdes blanches. Les façades disparaissent sous les glycines, et les vieilles portes sous la retombée vigoureuse des clématites et des vignes vierges. Aux murs s’accrochent les volubilis aux coupes délicates, les pois de senteur en velours et les capucines dans une gamme de tons qui va du citron pâle au rouge sang. A Nazareth, dominent les fleurs immaculées: la hampe solide des yuccas blancs, le cornet des arums, le rameau discret de la reine-des-prés, la collerette des anthémis, et surtout les fleurs de France, les grands lis frais et purs. Au Jardin aux Chats, du fond de leurs petites corbeilles ourlées de silènes, les héliotropes et le réséda font ce qu’ils peuvent pour n’être pas trop au-dessous de leurs sœurs glorieuses.
Par les serres entr’ouvertes, on aperçoit, en pleine floraison, les primevères de Chine et les azalées blanches qui sont la gloire du couvent. Dans les allées étroites du Gros Poirier, l’arome épais des cassis se mêle à l’odeur franche des labiées: menthes, mélisses, thym, hysope, lavande, sauge, marjolaine qui tapissent tout un parterre.
Les tilleuls secouent leurs bractées et les coudriers leurs chatons. A l’esplanade des Capucins, les frondaisons encore menues des châtaigniers et des noyers dessinent sur le sol uni, des dentelles lumineuses et tremblotantes.
Partout, sous les pas du promeneur, à ses côtés, sur sa tête, des corolles s’épanouissent en grappes, en corymbes, en ombelles, en épis, en gerbes. On croirait que, depuis les grands arbres jusqu’aux toutes petites plantes, depuis le lis royal jusqu’à l’humble basilic, tous se sont dit:
--Voici la Fête-Dieu, il faut faire honneur au Saint-Sacrement. Et puis nos petites reines vont venir en procession. Il faut une voûte fleurie pour abriter leur front pur, une pavée moelleuse et parfumée pour leurs petits pieds chaussés de blanc.
Et vraiment, à cette époque, tout est splendide au couvent, mais splendide avec douceur et simplicité: le travail humain suivant le travail de la nature sans chercher à le masquer ni à le remplacer.
Le reposoir de Nazareth et celui de Notre-Dame aux Coudres sont des merveilles de goût. Toutes les statues des bienheureux qui jalonnent les chemins sont parées, enguirlandées, fleuries. Les croix étincelantes, les bannières à frange d’or ou d’argent, les grosses lanternes de vermeil au bout de leur bâton doré à poignée de velours, les encensoirs dont les chaînes cliquettent, la cloche qui sonne en volée joyeuse, le clergé revêtu des aubes les plus finement brodées, les religieuses dans leur majestueux costume de chanoinesses, les enfants en robe blanche et ceintures de soie--les communiantes de l’année portant le voile, les autres, des couronnes de roses ou d’aubépine; et, par-dessus tout, le sentiment de foi profonde qui anime les gens et se reflète même sur les choses: tout concourt à rendre le cher couvent aussi digne que possible de l’hôte divin qui daigne le parcourir.
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Plus tard, Marie-Rose fut à même de voir des spectacles magnifiques, de grandes journées militaires, des galas en l’honneur de souverains, jamais rien ne vint effacer ni même atténuer le souvenir de certaines fêtes religieuses du couvent. Aux solennités profanes, elle fut charmée, parfois éblouie; aux cérémonies sacrées de son enfance, elle était _heureuse_.
AMITIÉS DE COUVENT
I
LES AMITIÉS PARTICULIÈRES
Il n’y a peut-être pas de question qui cause aux éducateurs un plus grand souci, qui soit interprétée de manière plus différente, plus opposée même, que celle des amitiés dites «particulières».
--Il faut les proscrire impitoyablement, disent les uns; elles peuvent avoir des résultats désastreux.
--Gardez-vous bien, disent les autres, d’éveiller l’attention des enfants sur un danger très souvent imaginaire et dont la connaissance est plus à craindre que le danger lui-même.
Les deux écoles ont du bon, et le système employé au couvent leur donne également raison. On reconnaît que les liaisons trop marquées entre pensionnaires sont rarement inoffensives. D’abord, parce que, selon le vieil adage «qui se rassemble s’assemble», elles sont, en général, l’association de deux mauvaises dispositions d’esprit, deux défauts pareils, et que ces tares mises en commun ne s’additionnent pas, mais se multiplient. Ensuite, parce que ces intimités, si innocentes qu’elles paraissent et même qu’elles soient réellement à leur début peuvent bien changer de nature sans que les intéressées en aient conscience.
Mais on agit avec une extrême prudence. On ne part pas en guerre contre cette chose vague «les amitiés particulières», on combat un duo de médisance, de coquetterie, de légèreté, de jalousie, et--le cas est plus rare--de dépravation d’idées, de sentiments ou de goûts. On applique un remède différent pour chaque espèce. Enfin on opère au grand jour, ouvertement, simplement, à moins, bien entendu, de circonstances spéciales. Le fait ne se produisit qu’une seule fois pendant toute la période d’études de Marie-Rose.
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Voici les intimités contre lesquelles il fallut sévir et les moyens que l’on employa pour en venir à bout.
Adrienne Pecqueur et Suzanne Audoux ne peuvent être libérées des classes ou des rangs sans se précipiter l’une vers l’autre comme deux balles de sureau chargées d’électricité contraire. Une main cachant à moitié la bouche, les voilà parties en des colloques mystérieux. Les autres, un peu intriguées, se demandent ce qu’elles peuvent bien avoir à se confier toujours, interminablement...
Hélas! Adrienne et Suzanne sont des sœurs en infortune. Le mauvais sort et la mauvaise volonté s’acharnent après elles; et, dès qu’elles sont réunies, c’est pour se condouloir. Adrienne avait une tranche de gigot qui n’était que gras, Suzanne un morceau de pain qui n’était que mie. L’une avait un quatre en piano, alors qu’elle méritait un neuf, pour ne pas dire plus. L’autre est septième en histoire, après une telle et une telle qui sont notablement moins fortes qu’elle. Celle-ci, à la classe de dessin, est placée dans un coin d’où l’on voit à peine le modèle. Celle-là a une courtepointe reprisée, la seule du dortoir, et peut-être du Pensionnat, etc., etc. Les compagnes, naturellement, ont les bons morceaux, les croûtons dorés, les premières places, les coins avantageux, le matériel de choix. Et l’on nomme ces prétendues privilégiées, on fait l’inventaire de leur chance, on épluche leur bonheur; et, tout doucement, on s’entraîne à l’amertume, au dénigrement, à l’envie.
Après bien des avertissements demeurés sans résultat, la mère Préfète prit une mesure énergique.
--Adrienne et Suzanne, dit-elle, votre mauvais esprit, exaspéré par des lamentations mutuelles et incessantes, devient intolérable. Outre que vous vous rendez malheureuses à plaisir, ce qui ne serait que demi-mal, vous créez autour de vous une atmosphère de méfiance et de désaccord. Vous êtes, sans vous en douter, de petites personnes fort dangereuses. Désormais, vos maîtresses veilleront à ce que vous ne restiez jamais seule à seule, à ce que vous ne puissiez pas échanger une parole en secret. Et ce petit foyer de persécution imaginaire s’éteindra peut-être faute de combustible.
La mère Préfète eut raison. Cette grande amitié disparut quand elle fut privée de son élément principal: les gémissements en commun.
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Berthe Héloin et Jeanne Le Sénéchal recherchent, pour leurs conciliabules, les endroits un peu sombres. Elles échangent des papiers pliés et repliés, de petits objets de toute forme qu’elles glissent subrepticement, non dans les poches, toujours sujettes à l’investigation, mais dans le bouffant des tabliers, dans la coiffe des chapeaux de jardin, voire même entre la cheville et le cuir du soulier, partout enfin où l’on s’imagine qu’ils sont hors d’atteinte. Au dortoir Sainte-Agnès, ou des «Paradisiers» dont elles font partie toutes les deux, on voit quelquefois--ce qui est absolument défendu--Berthe sortir du coin de Jeanne, et _vice versa_.
Ces allures de conspiratrices ne cachent rien de dangereux pour la paix générale: Berthe et Jeanne sont tout simplement deux enragées petites coquettes. Leurs conversations mystérieuses roulent sur les robes à queue, à volants, à paniers, sur les plumes amazone, les aigrettes, les ceintures à longs pans et les talons Louis XV. Le geste qui accompagne leurs discours indique un corsage bien ajusté, une manche qui bouffe, une traîne qui n’en finit plus..., toute la gamme des bijoux, depuis la bague jusqu’au grand sautoir en passant par le bracelet, le collier, la châtelaine, etc. Les objets que l’on dissimule avec tant de soin sont de tout petits miroirs, des ustensiles à friser, à onduler, à crêper les cheveux. Les papiers sont des recettes de beauté ou des coupures de journaux de mode avec des dessins de toilettes remarquables par leur élégance et surtout leur excentricité.
La mère Saint-Boniface leur dit quelquefois:
--Est-il permis de tant se préoccuper d’un corps destiné à la pourriture!
La mère Saint-Jacques est moins tragique. Quand c’est elle qui surveille la récréation, elle sépare sans ménagement les deux amies, au beau milieu de leur conciliabule.
--Maintenant que vous voilà bien attifées, dit-elle, au jeu... promptement. Et pas à la même partie, s’il vous plaît, l’une au ballon, l’autre à la corde.
Finalement, le dortoir étant le principal endroit de tentation, on sépara les deux fillettes. Au lieu des Paradisiers où régnait la bonne mère Sainte-Geneviève qui, de sa vie, ne soupçonna l’iniquité, l’une fut envoyée à Sainte-Anne avec la mère de l’Immaculée Conception, tellement stricte sur le règlement que nulle ne songeait à s’y soustraire; l’autre, à l’Ange Gardien où la «bandoline au géranium» remplaça le matériel à frisures.
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La plus comique des liaisons du temps de Marie-Rose est celle de Blanche Aubry et Angèle Dubesnard. Dès qu’elles peuvent se réunir, on les voit entamer une conversation. Pour mieux dire, elles n’entament pas, elles poursuivent une conversation qui commence au lever, se suspend au coucher avec... _la suite à demain_. Le plus curieux, c’est qu’elles ne babillent pas, elles causent, ou, du moins, semblent causer; et sur un ton si grave que personne ne s’aviserait de mettre en doute qu’elles ne traitent un sujet d’importance.
Que l’on prête l’oreille et l’on sera stupéfait de l’incroyable niaiserie, mieux que cela, de la nullité absolue de leurs propos. On peut les écouter parler pendant des heures sans saisir le moindre embryon d’idée. Elles prononcent des mots sonores, bâtissent, tant bien que mal, des phrases solennelles: voilà tout.
Se prennent-elles mutuellement au sérieux?... ou bien se jouent-elles la comédie l’une à l’autre?... Elles sont tellement sottes qu’elles n’en savent peut-être rien elles-mêmes. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles se croient très supérieures à leurs compagnes et qu’elles les tiennent en dehors de leurs intéressants colloques.