Marco Polo

Part 8

Chapter 83,747 wordsPublic domain

Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille impériale, de telle sorte que leur tête était «au niveau des pieds du grand sire», Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs femmes prenaient part au banquet. «Sachez que ceux qui servent à manger et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font signe de grande humilité.» Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs, dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres, égayaient la fête.

On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées, sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître; c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions, d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus de trois mille années.

Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens, dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait de salle de réception.

Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier; des léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient dressés à l’attaque; des aigles également dressés à cet usage s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de l’autre. «Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là d’un côté et de l’autre; si bien que c’est moult belle chose à voir et délectable!» Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.

D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie l’un d’eux s’écrie: «Sire, des grues passent!» Alors, prenant parmi ses faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche: l’oiseau féodal atteint sa victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.

En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées, surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul Gengis donnaient leurs audiences; et la facilité avec laquelle l’édifice se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.

Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles. C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.

Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une sorte de ministère. Il se composait de douze «barons» demeurant ensemble dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets, à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale. L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des insignes gradués: tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil. On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de 2300 ans avant notre ère.

Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des relais-auberges appelés en mongol _yambs_. Ces relais étaient munis de chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité, mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son voyage.

Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers. Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service, qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.

Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service public: les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées. Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du centre aux extrémités?

Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez, dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière «l’arcane», le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises; sa circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et «le Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent». La banque, ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système, qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par lequel «le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au monde». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre, montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.

De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille personnes un grand pain chaud.

Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que «dans toute la province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne brûle autre chose. Le bois ne manque pas; mais les pierres brûlent mieux et coûtent moins cher.» Ce curieux témoignage sur la richesse en houille de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du renseignement.

Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours. Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous apprend que, désignés sous le nom de _tacuins_, certains petits pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres, révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus ou moins selon son plaisir.--Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces exemplaires! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y aurait pas porté ses fruits?

Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel. Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.

CHAPITRE VI

LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.

L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments faisaient défaut à ses intentions; les hommes manquaient à ses desseins de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des musulmans venus de Perse; et ce mélange n’était pas toujours sans inconvénient ni sans danger.

L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires, immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa main; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre; mais s’il s’agissait d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage; mais c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le malencontreux messager.

Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement exprimer le secret qui fit sa faveur. «Quand le Seigneur vit qu’il était si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait: J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son retour il pût le dire au grand khan.»

C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis? L’auteur a omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il avait vues en route, que «ce pour quoi il était allé». Mais on doit conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son retour il fit entendre au grand khan.

Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de l’empire.

Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental qu’il appelle _Pulisangin_, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre. Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions «moult subtilement entaillés», ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.

Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On y retrouve la désinence _fu_ ou _fou_, qui signifie chef-lieu; tandis que les centres administratifs moins importants sont désignés par la désinence _tchou_, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco Polo tantôt sous la forme _ju_, tantôt sous la forme _guy_. Taian-fu était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication d’effets militaires.

Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu, il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune; les Mongols, et Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir; chacun interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le souvenir des vieilles dynasties et «des grands rois riches et vaillants» qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison mongole.