Part 9
A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère, déclare la contrée «moult ennuyeuse à cheminer». D’après un missionnaire français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette puissante barrière avait été percée par une route stratégique et commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations. Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen, qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus grandiose.
Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui, dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine. Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures. C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les enlever le soir; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas, dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une ville chinoise au moyen âge?
A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï. La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que retrace la première partie de l’itinéraire.
Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants «grands larrons» et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie courante: usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes, avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse, pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.
Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive, il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour arriver au Yunnan.
Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité chinois de population et de langue; dans le rapport de Polo, il semble encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples divers qui composent l’empire des tzars.
Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.
L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des principales industries du pays. «Ils prennent sel, dit Polo, et le font cuire, et puis le jettent en forme.» C’est le procédé dont furent témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très blanc.
Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des _dents d’or_, ainsi nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit doré. Les hommes, dans ce singulier pays, «ne font rien qu’aller à la guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service. Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part.» Cet excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans l’antiquité pratiquée en Corse.
Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.
Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située sur les bords de l’Iraouaddy? Il est permis d’en douter. Du moins il entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent faisait retentir les «campanelles». Il recueillit des renseignements jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.
Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois. Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes montagnes: villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou) qu’il rentra enfin dans la Chine propre.
C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise. L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.
Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements, d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui lui fut fait à la suite de cette première mission:
«Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en furent émerveillés et dirent: «Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur.» Si bien que pour cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol.»
C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom, et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce gouvernement.
Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe. C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe, tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.
Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed, qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit: «Où allez-vous si tard?--Auprès de Gengis, qui est arrivé.» Non moins étonné, le Mongol le suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie: «Trahison!» et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.
L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de pâture aux chiens; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la tolérance qu’il observait envers toutes les religions.
Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à se manifester encore par de nouvelles faveurs.
CHAPITRE VII
LE MANZI ET SA CAPITALE.
Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le chef-lieu d’un _lou_, circonscription moindre que la province, plus grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais, pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse. Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était plus riche; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait faite l’expression célèbre de _Fleur du milieu_.
Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont l’effet fut immédiatement décisif.
De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.
Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à plusieurs reprises et avec force Marco Polo. «Si ceux de la contrée de Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers.» Et ailleurs: «Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes les cités sont entourées d’eaux très profondes; de sorte que, si les gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais, parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent.» Ce sont là de sages paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.
Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans ces dernières années! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer, remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien nommé «le souci éternel de la Chine», rompant les digues qui maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore, que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les rivières.