Marco Polo

Part 7

Chapter 73,801 wordsPublic domain

A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle existe. Au delà commença le désert de sable, «le sablon» entrecoupé de lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan. L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du lac Lob.

Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche; mais, sans cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents atmosphériques. «Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes. Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où ils sont allés par le sablon.» C’est ainsi que, pendant son séjour à Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient la trace. «Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer la lumière pour lire.»

Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du «grandissime désert». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois. Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance, mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob. Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population, mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert, accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs: avec l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.

Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui parut longue: mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers auxquels y était exposé le voyageur. «Quand l’on chevauche de nuit par ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade: il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles ne s’égarent.» Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M. Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent, dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés.--Il serait puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.

[2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la «merveille» rapportée par Marco Polo.

Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable, et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski. Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre, c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement ces couvents ou _lamaseries_ qui atteignent souvent les proportions d’une ville: «grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite cité avec plus de deux mille moines».

Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est, Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie occidentale: peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion (Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc; et là Marco crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine, qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge. Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de Cambaluc ou Pékin.

Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de commerce, et jusqu’à ses ruines.

CHAPITRE V

LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.

Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à quarante journées et mis à leur disposition les postes et les hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. «Les deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui s’était passé.--Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils lui donnèrent la sainte huile du sépulcre: il en fut moult allègre et la tint à haut prix.

«Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre homme.--Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur! Et pourquoi vous en ferais-je un long récit? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête de leur venue.»

On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans la mémoire du «jeune bachelier». Avec sa précocité de jugement il chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était encore en Chine une cour d’intrus; outre des Chinois et des Mongols, encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se rendit maître de ces divers langages et «sut de quatre espèces de leurs écritures». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la maturité sérieuse de son intelligence. «Il était sage et prévoyant en toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand bien.»

Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan. Sa faveur se dessine; bientôt commencera pour lui une carrière singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare est assis sur le trône de Chine.

La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644), celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence, la _Cité du khan_ (car tel est le sens du mot _Cambaluc_), il commença par consulter ses «astronomiens», qui lui déclarèrent que la ville se devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient accès; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre. Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un «grandissime palais, avec une grande campane qui sonne la nuit». La tour existe encore. Après trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte veillait à la police.

Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire, mais plus petite: c’est la ville dite impériale, habitée par les fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.

Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville impériale; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.

Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres, servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre, l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais, etc.; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait aisément soutenir un siège contre ses sujets.

L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre. Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts. «Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le transportent.» Sur le sol de ce monticule était répandue une substance qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline était appelée la colline Verte. Nom bien mérité! dit Polo après avoir décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.

Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons, bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs; la charpente entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait bien caractéristique dans la description de Polo.

Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes, son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.

Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré des douze mille «chevaliers» de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an: notre guide va nous permettre d’y assister.

Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches, couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les modes, tout est encore vrai dans ce tableau: «Les gens se présentent l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour que toute l’année ils aient joie et bonne aventure.»

Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se ranger «tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers, et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour»; multitude immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel innombrable de la cour impériale de Constantinople, «aussi nombreuse que les moucherons dans l’air un soir d’été». Les préséances étaient réglées d’après la plus stricte hiérarchie. «Chacun s’étant assis à sa place, un huissier se lève et crie: Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et mettent leurs fronts à terre; et ils l’adorent comme s’il était Dieu, par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette; puis chacun retourne à sa place.» Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient apportés de toutes ses provinces et royaumes: perles, pierres précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet hommage?