Marco Polo

Part 6

Chapter 63,696 wordsPublic domain

Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous ces rois s’appellent en sarrasinois _Zulcarnein_, qui veut dire en français Alexandre.--Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie réellement l’homme aux deux cornes; et c’est en effet l’expression par laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies, qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations de ces contrées.

Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir d’en obtenir un; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.

Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe, frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres, pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du conquérant.

Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.

Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant trois jours continuellement en montagnes, «et l’on monte tant, que l’on dit que c’est le plus haut lieu du monde».

Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes, qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné, susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière du plateau.

Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble, près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait, après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen, est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et l’influence chinoises.

Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac entre deux montagnes. «Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde, si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours. Il y a grande abondance de tout gibier; entre autres beaucoup de moutons sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages.» On raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.

«Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul herbage, rien que désert: si bien que les voyageurs sont forcés de prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.

«On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.

«Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il n’y a ni habitation ni herbage; mais les voyageurs doivent porter tout ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est en vérité une mauvaise engeance.»

Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate, sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause, est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant, situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. «Le charbon, dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et à force d’être animé par le soufflet.» Un autre observateur plus illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme «s’éparpiller, sautiller». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne. Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes, et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude que notre ancien voyageur apportait dans ses récits? Les faits qui le frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît d’expliquer ou de prévoir: on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en fit sentir la valeur.

Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut traversé par lui? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de 1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire, en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.

La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais, en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur. «Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute l’attention qu’il méritait.» Il trouvait beaucoup de ressemblance entre les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre: Wood continua avec les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards: c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et le voyageur même se sentit ému. «Le silence de la scène, l’aspect sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression sur un esprit réfléchi.»

Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi, l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied sur le _toit du monde_. C’est le nom que les indigènes donnent à la partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de 1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel l’officier anglais donna le nom de Victoria: de son extrémité occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. «Partout où nos regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il oppressait le cœur.» Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer: elle ne serait, d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de 1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement. Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo, _Ovis Poli_.

Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs, seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne, l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood, l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été. Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques troupeaux apparaissent; quelques tentes ou _kibitkas_ de Kirghizes s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif; peu à peu le froid, la stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes; comme eux s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze cents ans, «à moitié chemin entre la terre et le ciel».

[1] Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son voyage.

CHAPITRE IV

L’ASIE CENTRALE.

Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857; puis, grâce à l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la capitale, elle eut son importance politique et devint le but d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était déjà musulman: l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine. Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan: «Ils sont au grand khan.» Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.

A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le monde.--On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans l’histoire du commerce; car leur situation géographique leur assigne un rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son temps, celui d’Issédons; et l’on racontait même encore, dans certains ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie provenance: la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en Chine; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu. Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de _Sérique_, du mot chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au pays d’origine, mais encore au pays d’échange; et c’est ainsi que pour les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.

Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance; mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux. Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les marchés de l’Asie centrale.

L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une côtoyait le versant méridional des monts Célestes: c’était la route du nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun: c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.

La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades, les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux _yu_, faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco Polo et ses compagnons.

Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord. Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus rares.