Marco Polo

Part 5

Chapter 53,683 wordsPublic domain

De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine. Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le commerce; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question, la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe armée dans ces routes suspectes; et les trois Vénitiens durent se joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et Ormuzd.

La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre, s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits; mais aussitôt il en jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu et l’emportent dans leur pays.--Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints, qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les rencontra notre voyageur.

Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.

Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi; c’est la ville que nous nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il y a de belles chasses: perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie, des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux. Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un certain charme; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent glacial, semblables aux _despoblados_ des plateaux castillans.

A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une partie de la population. «Quant aux dames et demoiselles, elles brodent avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille manières.» Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée. Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six mois pour apprendre ainsi un modèle; mais une fois dans la tête il ne s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo, mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages. Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.

Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. «Et il faisait très bon chevaucher.» Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de montagnes.

Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique, s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation, comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils franchirent un col très élevé; car malgré la saison ils y éprouvèrent un si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de s’en garantir.

Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux. Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen du système; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques. D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité. Il y vit des moutons à grosse queue, «grands comme des ânes,» espèce particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf _zébu_ de l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de _Reobarles_, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé; un de ces jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des irrigations avait répandu ses bienfaits.

Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de hautes murailles: il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à ces _Pindarries_ qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de _Karaunas_ une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000 cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres profits sur quelques caravanes: c’étaient de vastes coups de filet où main basse était faite sur la population du pays entier.

Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur; si bien qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle d’un brouillard ordinaire de Londres; un cavalier devient invisible à quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la journée.

C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.

Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée. Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement réussirent à se sauver.

Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs! Cependant elle arriva sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers, où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées, frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de _Garmsir_, qui veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral. Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au _kamsin_ d’Égypte ou au _sirocco_ d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée; et la décomposition des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par lambeaux leurs restes méconnaissables.

Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on envoyait des chevaux: ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup. Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval, eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon. On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.

Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient projeté de prendre à Ormuzd la route de mer; mais des circonstances sur lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite «par moult ennuyeuse voie» dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la «grande et noble ville de Balch», où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait la frontière de l’État tartare de Perse; au delà commençait celui de l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de Gengis-khan.

CHAPITRE III

PAMIR.

Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de Kubilaï-khan: Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer; c’est à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents, ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.

La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs, leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources principales de l’Oxus.

Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune force humaine ne pourrait faire revivre.

La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près comme des infidèles ou _kafirs_, terme par lequel les rigides sectateurs de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur penchant au meurtre.

Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion. Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes petites villes, désignées sous le titre mérité de _sanatoria_, qui s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. «Ces montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée, du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre, que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne perdent pas de temps: vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc.» Cette fois, par exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du voyageur.