Part 4
Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens; ils étaient les premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir.
Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs, sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles de son esprit. «Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice; et comment ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda des rois, des princes et des autres barons.» Voilà des détails dont Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère! Enfin il en vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes des Latins.
Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise. L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun. Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo, appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une forme plus nette à son esprit; il put se rendre compte des rapports qui en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample matière à ses réflexions; mais plus encore que de leurs récits il fut frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement.
C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens; mais ce qui était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom, avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se résumer ainsi: «Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela, lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église.»
Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On entendait alors par les _sept arts_ l’ensemble des sciences qu’un homme vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique, la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le verra dans la suite.
Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter «de l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en Jérusalem». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination, un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une partie de la terre en crainte! Cependant le voyage fut pénible. Les neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route. Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se dirigeaient: ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de leur mission.
DEUXIÈME PARTIE
LES VOYAGES DE MARCO POLO
CHAPITRE PREMIER
MARCO POLO.
Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la négociation dont ils étaient chargés: le pape Clément IV était mort depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection d’un nouveau pape. «Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se dirent: En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à Venise pour voir nos hôtels.» Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte; mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge.
Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole, et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat: «Puisque nous ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du grand khan, car trop avons déjà attendu.» Le légat, après y avoir consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir son commandement, «mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu faire».
Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages, était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo. Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult grands honneurs; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le voyage. C’étaient «les plus savants clercs du temps»; mais il paraît que leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou pris, «de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient» et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui méritait d’inspirer de meilleurs courages!
Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle; car avec eux chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur aventure.
Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles propres à passionner cette heureuse intelligence! C’est par le nombre prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse; car autrement, dans la relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation, l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une ancienne fresque un peu effacée.
CHAPITRE II
LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.
La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices, les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.
Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux: «Gens simples, qui demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture.» Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité: Conie (Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris.
C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse; mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus industrieuses de l’Orient.
La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque, Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom; mais il n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays: Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée. Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur arche de Noé.
L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, «afin d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres cultivées». (Rubrouck.)
Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est devenue une des grandes voies commerciales du monde.
La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé aujourd’hui Keich; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient arriver par une autre route.
A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des tissus de soie appelés _mosolins_, d’où est venu le mot de mousseline; de Bagdad ou _Baudas_ venaient les étoffes de brocart connues sous le nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les _mosolins_, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent de ces contrées avec ces récits d’autrefois!
Treize ans auparavant «Baudas la grant cité» était la capitale de l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en 1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore. On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les imaginations. Quand la ville fut prise, «le vainqueur, disait-on, trouva au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors. C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui: «Khalife, dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor? Qu’en devais-tu faire? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi avec si grande armée pour te déshériter? Pourquoi ne donnais-tu pas ton avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité?» Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. «Eh bien, khalife, reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux donner à manger.» Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui dit: «Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras, puisqu’il te plaisait tant; car jamais tu ne mangeras autre chose que de ce trésor.» Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que d’être pris, déshérité et mort, comme il fut.»
La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons. Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure une position centrale; aussi y voyait-on des marchandises venues de l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres; et il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens; mais cela n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite généralement _soie ghèle_. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la Caspienne est une mer fermée: moins de vingt ans après elle est sillonnée par des navires génois; et si l’on consulte les cartes marines ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques.