Marco Polo

Part 3

Chapter 33,726 wordsPublic domain

Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait d’aspect: de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine; partout s’étendaient les cultures; c’était un jardin succédant à la steppe. Un fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des hauteurs, s’élevaient des villes populeuses; déjà moins nombreuses il est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade, les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius, surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane, qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac, où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie, cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers l’intérieur de l’Asie.

La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs, aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le grand khan des Mongols.

Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par an; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou sa _horde_, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.

La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce, se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq ans; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol. Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, «il nous demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis: «Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans la boisson; tout ce qui vous plaira nous convient.» Il nous fit alors verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un long intervalle, il nous ordonna de parler.» L’entretien n’alla pas loin ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un interrogatoire en règle; car on avait rapporté à Mangou que quarante émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins, étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.

Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité, d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, «les prêtres chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose.» Cependant quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme; et lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck nous a laissé le peu édifiant tableau! Elles commençaient par des chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les ministres du culte laissaient leur raison.

Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat, elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz, nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était bonne; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour. Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi sur le grand Pont.

C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie. Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages montre la variété de ses aptitudes: une belle croix d’argent à la mode de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les panneaux; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son domaine? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées, véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la merveille de Caracorum; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de la Sibérie et de la Chine.

La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai, c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits par un Européen. «Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux. Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts.» Cette colonie chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé. «En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus que ce palais.»

Cependant le mois de juin 1254 était arrivé: craignant d’être surpris en route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir. Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider des ambassadeurs mongols en Europe; mais il emporta une lettre du grand khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au «chef des Francs son ordre», c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie d’ambassade. «Que si vous résistiez en disant: Notre terre est loin, nos montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et qui rapproche ce qui est éloigné!» Muni de cette lettre, le franciscain quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.

Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean: ce souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef de tribus nomades au sud des monts Allai. «Les nestoriens, remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques nestoriens.» Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité, de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées ses connaissances sur la Chine; mais la route qu’il avait suivie devait, par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.

CHAPITRE IV

NICOLO ET MAFFEO POLO.

Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement? C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux, favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.

On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait, comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260: à cette époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent Nicolo et Maffeo Polo.

Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion «belle et honnête contenance», suivant l’expression d’un des leurs, Balducci Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être. Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à Soldaie? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision. Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un assortiment de joyaux: excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla bon d’aller plus avant.

Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son frère, «prince libéral et courtois,» dont la réputation s’étendait sans doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore, depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la province d’Obscurité: c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de Marco Polo.

Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du levant, établis en Perse. Barca eut le dessous; sa défaite fut le signal d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils ne purent «ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils demeurèrent en ladite cité trois ans».

Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité. Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les accompagner à sa cour. «Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger.» Jamais proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.

Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers mongols avaient déjà guidé Rubrouck.

Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du grand khan: de grands changements s’étaient accomplis dans cet intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.

Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en empereur chinois.