Marco Polo

Part 2

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Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe, qu’ils avaient fait trembler; mais quand leur mouvement offensif parut arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires. Quelle était leur religion? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel qui mettait aux prises chrétiens et musulmans? Il se trouvait que ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares. Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.

Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages, les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de déceptions engendra cette recherche; mais, fable ou vérité, ces rumeurs avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.

Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le pays des Tartares.

Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura quatre chariots couverts, «pareils à ceux avec lesquels les Russes transportent leurs fourrures,» quelques chevaux de selle, et la caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le plus voisin; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le récit nous ait été conservé.

CHAPITRE II

LES PEUPLES DES STEPPES.

«Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde.» Telle fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes, domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs; car, en véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme était près de lui. «En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait coupé le nez; elle ressemblait à un singe,» dit Rubrouck, qui sans doute se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk ou mongol.

Le moine expliqua l’objet de son voyage: il demandait à être conduit auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message.

Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de marais salants dont l’exploitation fort active était une importante source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable: «Misérables gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour percevoir le tribut du sel!» Après cette station, seul vestige qui rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais partout de l’herbe en abondance; de loin en loin quelques flaques d’eau ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en Russie, où on les désigne sous le nom de _kourganes_, et que Rubrouck appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se dessine seule entre la terre et le ciel.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), «fleuve qui sépare l’Asie de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique»; ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. «On nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris.»

Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la situation politique de l’Europe. «Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le plus grand seigneur parmi les Francs?--L’empereur, répond celui-ci, s’il occupait son empire sans contestation.--Non, réplique alors le Tartare, c’est le roi de France.»

Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait rien décider sans l’avis de son père: c’est auprès de lui qu’il fallait se rendre.

Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don: création récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de l’année où Batou? et sa cour établissaient leur résidence périodique au milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les voyageurs aperçurent donc bientôt la _horde_, c’est-à-dire le campement du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie capitale des steppes, cette _horde_ en abritait le farouche dominateur, celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était cependant le chef que «des Tartares du ponant».

La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés, on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des dimensions et la richesse des ornements, aux _iourtes_ dans lesquelles habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres précieuses, avec une provision de _koumi_, boisson nationale des Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en moins grand nombre il est vrai; mais leur présence indique combien à cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.

C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée, parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte, revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte; puis ils furent introduits au milieu de la salle. «Nous restâmes debout le temps de réciter le _Miserere_, et tous les assistants gardaient un profond silence.»

Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou; mais sur un signe du prince il dut plier les deux. «Alors, pensant que je priais Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi: Seigneur, nous prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien.» Il écoutait très attentivement, et j’ajoutai: «Vous savez certainement que vous n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien.» A ces mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en se moquant de nous.»--Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des bords du Danube.

La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique, n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand khan. Quelques jours après le fils d’un _millénaire_ (colonel) mongol vint le trouver et lui dit: «Je dois vous conduire auprès de Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez supporter le voyage.--J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes.» On leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre 1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond de l’Asie.

Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux suffisent aux besoins de leur cuisine; en été même leur nourriture exclusive est le _koumi_, lait de jument fermenté. Une grande quantité de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain, une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la première fois, «il tressaillit d’horreur»; mais ensuite ce breuvage picotant lui fit l’effet de «certains vins de Champagne. Il réjouit le cœur, mais il égare les têtes faibles.»

Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais dont ils ont besoin; la confection des vêtements et des chaussures, celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à son époux; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet, tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents. Alors le père dit: Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa demeure.--Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le meilleur témoignage des épouses tartares: il les dit dévouées à leurs maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable!

La justice est simple et expéditive: peine de mort pour l’homicide ou l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison; le compagnon de Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre. Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants, qui veille à la sécurité du foyer: il faut avant le repas honorer par une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs: on dépose sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité, au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens de la longueur, le présage est favorable; dans le cas contraire il faut se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes, auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par la conquête turque.

Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon. Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre. Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins. Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force. Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins sobre que sa monture, franchit des distances immenses. «Quand ils partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la viande ni faire du feu.» Sous la main d’un organisateur de génie, ces qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de domination et de conquête. Gengis-khan, «un homme de grand sens et de grande prouesse,» créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat, n’épargnait personne.

Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des Scythes. En effet ces peuples ne changent guère; leur existence semble régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit? Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle.

Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en Perse: ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine, ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât.

CHAPITRE III

RUBROUCK A CARACORUM.

Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural; puis, pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été attestée par Hérodote; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu, et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.