Part 1
BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES
MARCO POLO SON TEMPS ET SES VOYAGES
PAR PAUL VIDAL-LABLACHE MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
PARIS LIBRAIRIE HACHETTE et Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1880
Droits de propriété et de traduction réservés
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
INTRODUCTION
I
MESSER MILIONE
En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre, quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps; car lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise, ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées, comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs compatriotes.
Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc. Où ce vent les avait-il entraînés? C’est ce que personne, ni de leurs parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de l’incrédulité de leurs proches.
Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis, que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les déchirer et d’en partager les pièces; ils en revêtent d’autres en étoffe damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de velours. La même cérémonie se répète encore au dessert; et cette fois seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène, mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe.
On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions qu’on lui adressait; et comme il était conteur agréable, on ne manquait pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues.
Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui fit fortune: _Messer Milione_ (monsieur Million). Le surnom devint rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités sont officiellement rédigés ainsi: _Le noble homme Marco Polo Milione_. Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était couramment désignée sous le nom de _Corte del Milione_. Il semble même que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua point!
Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche, et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il s’en défendait avec force. Il ajoutait alors: «Je ne dis même pas la moitié de tout ce que j’ai vu!» Aujourd’hui, mieux placés que ses contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison.
II
LE LIVRE DE MARCO POLO
Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli, s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage. Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.
Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord, et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait perdu une bataille navale près d’Alexandrette.
Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo, rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298, fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.
C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité, il avait été probablement victime des malheurs de la guerre; car la vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en Italie: «Qui veut voir Pise aille à Gênes!» L’élite des citoyens de Pise y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est encore: «Pise la morte».
Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée le livre qui nous est parvenu: moins un récit de voyage, à vrai dire, qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols; il revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon: «Car, dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le sachent par ce livre.»
C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet, surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande. On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre, chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés, duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte. Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et contemporain, il le jugea «délectable et plus commun à toutes gens».
Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits; et les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo, nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du XIIIe siècle.
Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise (1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans lesquelles s’accomplit la sienne.
MARCO POLO
SON TEMPS ET SES VOYAGES
PREMIÈRE PARTIE
LES VOYAGES ANTÉRIEURS
CHAPITRE PREMIER
LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.
Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le moment le principal entrepôt du commerce de la _mer Majeure_ où mer Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles, genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le plus bigarré. Le fond en était grec; mais des Tartares, Comans, Russes et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain neutre: à Soldaie il n’était plus question de croisade.
On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence; mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.
En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière. Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies on ajouta, dit-on, un nouveau verset: «Des Tartares, Seigneur, préservez-nous!»
Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres. Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient garder: Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y établirent pas, il est vrai; ils lui laissèrent même non seulement son évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.
La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut en définitive propice au développement des relations commerciales. Des guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le plus vaste empire que le monde ait jamais vu; car il comprenait la majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie de la Chine: il était gouverné par «le chef de tous les Tartares du monde», le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus, occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie méridionale: c’était celui «des Tartares du ponant». Enfin la Perse et peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un quatrième État mongol dit «des Tartares du levant», par opposition à ceux du Volga.
Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom. Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre sur une immense étendue.
Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.