Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 7
HENRI MARTIN. _Histoire de France_, 4e édit., t. XII, Paris, Furnes, 1858.
GAILLARDIN. _Histoire du règne de Louis XIV_, 6 vol. Lecoffre, 1874-76, t. I et II.
RANKE. _Franzœsische Geschichte._ (Trad. Porchat, Paris, Klinsksieck, 6 vol, in-8º, 1854, 1889.)
RAVENEL. _Lettres de Mazarin_, Paris, Renouard, 1836.
LOISELEUR et B. DE PUCHESSE. _L’expédition du duc de Guise à Naples_, Paris, Didier, 1815, in-8º.
CHÉRUEL. _Lettres du cardinal Mazarin pendant son ministère_, collection des documents inédits. Imp. nat., 1872-1885, 6 vol. in-8º.
PRIBRAM. _Die Berichte des Kaiserlichen Gesandten v. Lisola_ (1655-1660), (_les dépêches de l’envoyé impérial de l’Isola_), avec une introduction et des notes. Vienne, 1887.
ANNALES DE L’ÉCOLE DES SCIENCES POLITIQUES (janvier 1890). _Répertoire de l’histoire diplomatique de l’Europe depuis le congrès de Westphalie._
III
LOUIS XIV ET L’EUROPE
(LA DIPLOMATIE de DE LIONNE)
1661-1678
Dès que Mazarin fut mort, Louis XIV déclara à ses ministres qu’il ne lui donnerait pas de successeur. Pour achever l’œuvre des deux cardinaux qui avaient gouverné sous le nom de son père et de sa mère, la reine régente, il résolut de gouverner lui-même, sans premier ministre. C’était le moyen de conserver à la royauté et d’accroître le pouvoir que Richelieu et Mazarin lui avaient donné, en lui procurant une autorité morale qui serait la raison d’être et le fondement de ce pouvoir. En ne voyant plus «d’un côté toute la fonction, et de l’autre le seul titre de roi», les sujets se convaincraient que le roi «était né pour l’être». L’activité du maître légitimerait ainsi son autorité absolue, et donnerait à sa puissance matérielle, qui était incontestée, une valeur morale incontestable.
Une pensée analogue inspira la conduite de Louis XIV à l’égard de l’Europe. La France, en 1660, grâce à la politique de Mazarin, avait acquis la prépondérance politique sur le continent.
L’_Espagne_, son ennemie héréditaire, était démembrée et humiliée, «sans crédit, incapable d’aucun grand effort en matière d’argent, ni d’hommes, occupée par la guerre de Portugal. Le roi était vieux, d’une santé douteuse, il n’avait qu’un seul fils en bas âge[1]».--L’_Empereur_, qui s’était livré si longtemps aux conseils des Espagnols, avait été vaincu, «et était lié désormais en mille sortes avec les États de l’Empire», incapable de rien entreprendre et peu porté à le faire: les _électeurs_, «qui lui avaient imposé des conditions si dures, vivaient dans une continuelle défiance avec lui. Une partie des princes de l’Empire étaient dans les intérêts de la France».--«La _Suède_ n’avait et ne pouvait avoir d’intérêts durables qu’avec Louis XIV: elle avait assez à faire de se maintenir dans ses conquêtes.»--Le _Danemark_, «affaibli par une guerre précédente, ne pensait plus qu’à la paix et au repos.»--L’_Angleterre_ ne cherchait qu’à affermir le gouvernement «sous un roi nouvellement rétabli, Charles II, porté d’ailleurs d’inclination pour la France».--Les _Hollandais_, qui avaient besoin de la paix pour maintenir leur commerce et abaisser la maison d’Orange, cherchaient leur principal appui dans l’amitié de Louis XIV.--En _Italie_, enfin, dans ce pays qui si longtemps avait été tout entier espagnol, «le pape seul, Alexandre VII, conservait assez de mauvaise volonté pour les Français: mais les États, ses voisins, n’auraient pas suivi ses desseins s’il en avait formé contre nous. La Savoie, gouvernée par Christine de France, fille d’Henri IV, était très favorable à la France. Venise entretenait son alliance.» Le duc de Toscane se rapprochait de Louis XIV par une alliance de famille. Parme, Modène, Mantoue, lui restaient fidèles: «Ni crainte, ni espérance ne pouvaient les obliger à se lier comme autrefois contre la France.» L’Europe n’était plus, comme au début du siècle, menacée de la domination des Espagnols, ni disposée à s’y soumettre: la France avait pris, après un siècle d’efforts, la place que ceux-ci avaient perdue.
[1] _Mémoires de Louis XIV_.
Ce fut dès lors, chez Louis XIV, un dessein arrêté de faire reconnaître, par toute l’Europe, la France comme le premier royaume chrétien, en droit, comme elle l’était en fait, et son roi, comme le chef du peuple chrétien. Cette pensée se traduit dans ses Mémoires, écrits au début du règne pour l’instruction du Dauphin, et dans ses premiers actes: «Les Empereurs d’Allemagne ne sont ni les héritiers des Romains, ni les successeurs de Charlemagne; chefs élus d’une république allemande, ils ne peuvent prétendre à aucune supériorité sur les autres rois d’Europe, dont les plus anciens, les plus puissants sont les rois de France. La France seule et son roi pourraient revendiquer un pareil droit.» Aussi, dès 1661, Louis XIV ne permit-il ni à l’Empereur, ni à personne «de prendre avantage sur lui». Au mois d’octobre de cette année, l’ambassadeur espagnol en Angleterre, de Watteville, ameuta la populace de Londres et lança sa suite contre l’envoyé de Louis XIV, d’Estrades, qui ne voulait pas lui céder le pas dans les cérémonies officielles: le jeune roi menaça son beau-père de la guerre; Watteville fut châtié, et le droit de la France fut solennellement reconnu. «Je ne sais, dit Louis XIV, si depuis le commencement de cette monarchie il s’est rien passé de plus glorieux pour elle. Car les rois et les souverains que nos ancêtres ont vus quelquefois à leurs pieds, leur rendre hommage, n’y étaient pas comme souverains et comme rois, mais comme seigneurs de quelque principauté moindre qu’ils tenaient en fief. Ici, c’est une espèce d’_hommage véritablement d’une autre sorte, mais de roi à roi, de couronne à couronne, qui ne laisse plus douter à nos ennemis mêmes que la nôtre ne soit la première de toute la chrétienté_.»
A la même époque, et dans le même dessein, Louis XIV refusa de souscrire aux prétentions du roi d’Angleterre, qui exigeait, dans les eaux britanniques, le salut des vaisseaux français aux vaisseaux anglais. Il ne voulut pas écrire à l’Empereur d’Allemagne pour le féliciter de son avènement, avant qu’il ne lui en eût fait le premier la notification. En 1662, enfin, il força le pape lui-même, Alexandre VII, le chef religieux de la chrétienté, à s’incliner devant la France: son ambassadeur, Créqui, ayant été attaqué et insulté par les gardes corses du saint-siège, il obtint que cette garde serait licenciée, qu’un légat lui serait envoyé «pour demander pardon» et qu’une pyramide fût érigée à Rome, avec une inscription qui disait l’injure et la réparation.
Pour mieux établir ses droits à l’héritage de Charlemagne, Louis XIV enfin se proposa à l’Europe comme le chef de la croisade. Depuis Richelieu, ce projet était familier aux diplomates français; le Père Joseph avait rédigé un plan de croisade qu’il avait adressé à toutes les cours de l’Europe; l’ambassadeur de Brèves avait écrit un traité sur _les moyens d’anéantir la monarchie des princes ottomans_; Mazarin soutenait les Vénitiens à Candie contre les Turcs. Louis XIV continua à les aider d’hommes et d’argent; il leur envoya 100 000 écus, et leur promit mieux encore «s’ils faisaient effort pour chasser les infidèles de cette île». Son chargé d’affaires à Rome, d’Auberville, eut pouvoir, en 1662, de faire une ligue contre le Turc où le roi de France s’offrait de contribuer, plus qu’aucun prince chrétien, de ses deniers et de ses troupes. Ses marins et ses soldats, Beaufort, Duquesne, d’Estrées, Tourville, purgeaient la Méditerranée des pirates barbaresques et les attaquaient jusque dans leurs repaires (1664-1665); depuis Charles-Quint, pareille chasse ne leur avait été faite. Lorsque enfin le successeur de Charles-Quint, l’empereur Léopold, vit l’Empire envahi, le 31 juillet 1664, par l’armée de Kupruli-Ahmed, Louis XIV lui offrit contre «l’ennemi commun» une armée de cent mille hommes. Léopold Ier ne demandait ni ne voulait autant de Français en Allemagne. Une troupe de six mille hommes suffit à refouler, à Saint-Gothard (1664), l’invasion ottomane. _Rex invictissimus Gallorum_, disait l’archevêque de Presbourg au chef de cette troupe, Coligny, _est conservator noster_. La France, sur terre, comme sur mer, était le boulevard de la chrétienté. Tandis que l’Empereur chassait et jouait avec la même sûreté «que s’il eût eu son ennemi à Caudebec», le véritable Empereur, c’était Louis XIV, dont les vaisseaux traquaient l’infidèle dans la Méditerranée, dont les soldats avaient vaincu sur le Raab! La France n’était plus seulement de fait la première puissance de l’Europe: elle avait des droits à l’être.
Tandis qu’il se préoccupait ainsi d’assurer la prépondérance morale de son royaume, Louis XIV continuait à maintenir et à fortifier, par de nouvelles conquêtes territoriales, sa puissance matérielle. «En soutenant sa dignité, il n’oubliait pas d’augmenter son pouvoir.» (VOLTAIRE.) Le 27 octobre 1662, il racheta Dunkerque à l’Angleterre pour cinq millions de francs. Le 6 février de la même année, par un traité du même genre, il se fit céder par Charles IV ses duchés de Bar et de Lorraine, et comme le duc, pressé par sa famille, refusait de s’exécuter, il occupa Marsal, qu’il garda. Les frontières du nord-ouest et de l’est furent ainsi étendues et complétées.
Mais le principal, c’était la conquête partielle ou totale de l’héritage espagnol, auquel son mariage avec Marie-Thérèse et les clauses du traité des Pyrénées pouvaient lui donner des droits, et, dans tous les cas, les moyens de prétendre. Louis XIV trouva au conseil, comme ministre d’État (23 juin 1659), l’homme qui avait négocié la paix des Pyrénées, l’élève et l’auxiliaire de Mazarin, de Lionne, dont il dit dans ses Mémoires «que pas un de ses sujets n’avait été plus souvent employé aux négociations étrangères, ni avec plus de succès»: il le garda, il le nomma, en 1663, secrétaire d’État aux affaires étrangères, le chargeant de poursuivre, contre la maison d’Autriche, et d’achever les entreprises de Mazarin.
Tout était mis en œuvre, dès 1661, pour affaiblir et isoler l’Espagne: la France s’entendit avec l’Angleterre pour soutenir le Portugal contre Philippe IV. Charles II d’Angleterre épousa Catherine de Portugal, et promit aux Portugais, en échange de la cession de Bombay et de Tanger, un secours de quatre mille hommes et de huit frégates. Louis XIV leur envoya un subside de 600 000 livres, qui leur permit de lever quatre mille soldats. Le comte de Schomberg et cent officiers français, partis depuis 1660, formèrent ces recrues et contribuèrent largement aux victoires d’Ameyxial (1663), de Villaviciosa (1665) qui consacraient l’indépendance du Portugal et la ruine de l’Espagne. Depuis la Restauration, l’Angleterre était acquise à l’alliance française: un mariage resserra les liens de famille des deux dynasties des Bourbons et des Stuart, celui du duc d’Orléans avec Henriette d’Angleterre, et jamais alliance de famille ne servit davantage les desseins des diplomates. La Hollande, qui avait besoin d’un point d’appui pour résister aux progrès de la puissance maritime anglaise, se rapprocha de la France, après treize ans de froideur et d’hostilité, sous l’impulsion de J. de Witt, le plus grand diplomate de l’Europe après de Lionne: l’ambassadeur van Beuninghen vint à Paris signer un traité de commerce et de navigation, de garantie et de défense réciproques (27 avril 1662): les Hollandais s’engageaient à ne pas faire de ligue contre nous avec les Pays-Bas catholiques. Les Suisses, resserrant leur alliance traditionnelle avec la France, s’engagèrent à faire de même avec la Franche-Comté (4 septembre 1663). La ligue du Rhin obligeait l’Empereur, par le moyen des princes de l’Empire, à ne pas secourir l’Espagne: elle fut renouvelée pour trois ans, en mars 1663. De nouveaux princes allemands y entrèrent, les autres y restèrent, attirés ou retenus par des pensions. Le Danemark était lié avec nous par le traité d’août 1663; la Suède, enfin, par un pacte secret (octobre 1662), promettait de soutenir la candidature du duc d’Enghien au trône de Pologne. Sans autorité en Allemagne, l’empereur Léopold voyait ainsi se former, sur les frontières de l’Empire, un réseau d’alliances françaises: incapable de diriger l’Allemagne à l’intérieur, de la défendre au dehors, il ne pouvait plus rien pour l’Espagne. Et l’Espagne demeurait ainsi, par la diplomatie de Louis XIV et de de Lionne, seule, sans alliés, sans ressources, impuissante à retenir les provinces les plus éloignées ou les plus proches de son empire, Pays-Bas ou Portugal, ruinée, prête à être démembrée.
Louis XIV ouvrit l’attaque contre elle par des négociations à la cour de Madrid. Sa femme et lui s’étaient engagés, au mois de décembre 1659, formellement à renoncer à l’héritage de Philippe IV, à la condition que celui-ci assurerait aux nouveaux mariés une dot de 300 000 écus d’or. La dot n’était pas encore payée à la fin de l’année 1662, et les intérêts couraient. Le roi de France offrit de renoncer au capital et aux intérêts, si son beau-père voulait rétablir les droits de Marie-Thérèse à la succession d’Espagne: après un an de discussions, de consultations, Philippe IV refusa le 24 août 1662. Il mourut le 17 septembre 1665, sans avoir acquitté sa dette, mais après avoir exclu une fois de plus, dans son testament, Marie-Thérèse de la succession. Le gouvernement appartint, pendant la minorité de Charles II, à sa veuve: c’était une princesse allemande, de la maison d’Autriche, livrée tout entière à l’influence de son confesseur, le P. Nithard, qui entretenait une correspondance régulière avec la cour de Vienne. Louis XIV n’avait plus d’espoir de rien obtenir par un arrangement pacifique, ni de ménagements à garder. Pour donner encore à l’attaque de vive force qu’il préparait quelque apparence de légalité, il invoqua le droit de dévolution, coutume civile du Brabant, le droit de franc-alleu, coutume du Hainaut, et la coutume franc-comtoise du partage égal des successions, pour revendiquer toutes les provinces qu’il voulait enlever à son beau-frère.
Des complications imprévues vinrent retarder d’un an ces entreprises: d’une part, la guerre de la Hollande et de l’Angleterre, guerre de marchands jaloux les uns des autres, nouvel épisode de la rivalité de ces deux puissances maritimes au dix-septième siècle. Louis XIV, lié par une alliance formelle avec les Hollandais depuis 1662, ne voulait ni indisposer l’Angleterre, dont la royauté était acquise à ses intérêts, ni laisser abattre les républicains des Provinces-Unies, au profit de la maison de Nassau. D’autre part, les Anglais s’efforçaient d’amener, entre l’Espagne et le Portugal, un accommodement fatal aux projets de Louis XIV, qui avait intérêt à créer des difficultés à son beau-frère dans la péninsule. La diplomatie de Louis XIV se tira habilement de ce double embarras. La France eut l’air de soutenir la Hollande, en combattant l’évêque de Munster, qui s’était déclaré contre elle; mais sur mer, ses flottes ne rencontrèrent pas la flotte anglaise, et bientôt Charles II et ses ministres, gagnés par de riches subsides, acceptèrent la médiation de Louis XIV en vue d’une paix qui se signa à Bréda quelque temps après (21 juillet 1669). D’autre part, tandis que le ministre français à Madrid, d’Embrun, offrait à l’Espagne sa médiation entre elle et le Portugal, le ministre français à Lisbonne, Saint-Romain, excitait le Portugal à la guerre, et lui promettait par un traité (mars 1667) des secours importants. Ainsi la guerre maritime était circonscrite et bientôt arrêtée; la guerre entre l’Espagne et le Portugal, au contraire, prolongée, l’Espagne confiante, l’Europe indifférente: de Lionne avait obtenu par sa diplomatie ces résultats; Louvois préparait en même temps des magasins, des dépôts d’armes et de vivres sur la frontière du nord. Louis XIV, sûr de ses alliances et de ses ressources militaires, maître de son armée, libre de ses mouvements, déclara la guerre à l’Espagne, ou plutôt il prétendit occuper militairement le Brabant, en vertu du droit de dévolution, sans rompre la paix, faire la guerre «pacifiquement». Publiant son _Traité sur les droits de la reine_, il entra avec trois armées dans les Pays-Bas.
Le gouverneur espagnol des Pays-Bas, Castel Rodrigo, s’était efforcé en vain d’y concentrer des troupes, d’en réparer les forteresses: c’était tenter l’impossible. En quelques mois, Louis XIV avait occupé toute la Flandre française et une partie du Brabant (mai-décembre 1667). Au mois de février 1668, la Franche-Comté, aussi dégarnie que l’étaient les Pays-Bas, malgré les efforts de La Fuente, tombait entre les mains de Condé: ce fut l’affaire de deux semaines seulement. Le roi de France procédait sans résistance au démembrement de la monarchie d’Espagne, et à l’extension des frontières du royaume.
L’Europe s’émut pourtant de ces agrandissements: la Hollande était jalouse et inquiète des conquêtes de Louis XIV, qui avaient le double tort, à ses yeux, de procurer à la France des pays convoités par elle depuis un demi-siècle, et de rapprocher la frontière française de ses propres frontières. L’Angleterre, fidèle à la tradition d’Élisabeth, ne voulait ni progrès de la Hollande, ni conquêtes de la France aux Pays-Bas. Libres par la paix de Breda (31 juillet 1667) de s’unir après s’être combattues, les deux puissances maritimes se mirent d’accord pour sauver l’Espagne, non par sympathie, mais par intérêt. Par le traité de La Haye du 23 janvier 1668, conclu entre de Witt et le ministère anglais de Temple, fortifié bientôt après de l’accession de la Suède, Louis XIV fut invité à limiter ses prétentions aux conquêtes qu’il venait de faire, la Franche-Comté exceptée.
On lui donnait une satisfaction, mais on lui défendait de nouvelles conquêtes. L’Espagne, moyennant quelques sacrifices, était sauvée d’un démembrement plus considérable: la diplomatie anglaise arrêtait Louis XIV dans sa victoire; elle profitait ailleurs de la folie du roi de Portugal, Alphonse VI, pour accommoder le différend presque séculaire des deux royaumes de la péninsule. L’Espagne, là aussi, faisait un sacrifice: elle reconnaissait l’indépendance du Portugal, mais elle rompait du même coup l’alliance dangereuse de cet État et de la France.
Louis XIV, suivant les conseils de Colbert et de de Lionne, parut céder, et accepta, le 15 avril 1668 à Saint-Germain, puis le 2 mai à Aix-la-Chapelle, les propositions de la diplomatie anglo-hollandaise. Ses voisins avaient limité ses conquêtes; mais ses conquêtes lui restaient. Le territoire national était accru de Charleroi (Sambre), d’Ath (Dender), de Binch, de Douai, de Tournai et Oudenarde (Scarpe et Escaut), Lille, Armentières et Courtrai (Lys et Deule), de Bergues et Furnes, sur la mer. Le prestige personnel du roi s’augmentait encore en Europe, comme le prouvent ces paroles de l’ambassadeur vénitien d’alors: «Louis XIV dépasse tous ses prédécesseurs par ses vertus héroïques; la fortune a voulu que, en considérant les qualités et les actions de ce grand monarque, on y retrouve l’histoire de ce grand gouvernement dans son ensemble, qui reçoit de lui sa forme, sa force, et pour ainsi dire l’existence même.» Ce qu’il s’était proposé, Louis XIV le réalisait: la puissance matérielle de la France s’accroissait aux dépens de l’Espagne; le prestige moral du roi et du royaume qui s’incarnait en lui était reconnu de toute l’Europe.
Ce n’était pourtant, aux yeux de Louis XIV, ni suffisant, ni définitif: au moment où il acceptait les conditions du traité de La Haye, il traitait secrètement avec l’Empereur, le 19 janvier 1668, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Vienne, Grémonville. Il lui promettait de ménager pour le moment l’Espagne, à la condition que les Habsbourg s’engageassent à reconnaître, dans l’avenir, une partie de l’héritage de Charles II aux Bourbons. Le roi assurait ainsi à la France, malgré les Hollandais et malgré l’Angleterre, la Belgique, la Franche-Comté, la Navarre, Rosas en Catalogne, les présides d’Afrique, les Deux-Siciles et les Philippines, de grandes frontières, l’empire de la Méditerranée orientale, et de riches colonies. Charles II d’Espagne était d’un tempérament maladif: ce vaste projet pourrait se réaliser dans un avenir assez rapproché.
D’autre part, il ne parut pas impossible à Louis XIV et à sa diplomatie de revenir sur les stipulations du traité d’Aix-la-Chapelle et d’annexer à la Flandre française, qu’il venait de prendre, le reste des Pays-Bas catholiques. L’Angleterre, qui l’avait arrêté à La Haye, pouvait être reconquise à ce projet; l’opinion et le ministère anglais se montraient jaloux de la France; mais le roi Charles II avait besoin de Louis XIV contre son ministère et son parlement. La Suède n’avait aucun motif sérieux de nous être hostile. Restaient les Hollandais, qui, depuis 1635, ne voulaient à aucun prix de l’annexion des Pays-Bas à la France, les désiraient pour eux-mêmes et craignaient pour la prospérité d’Amsterdam la concurrence d’Anvers et d’Ostende, si ces ports eussent été occupés et ouverts par la France au commerce du monde. Louis XIV résolut «de mettre ce peuple hors d’état de s’opposer à ses desseins[2]»; l’abaissement de la Hollande, qui servait en même temps les intérêts de notre commerce extérieur, lui parut, ainsi qu’à ses ministres, la condition nécessaire des progrès de la France sur les frontières du nord. «Le véritable moyen, écrivait alors Louvois à Condé, de parvenir à la conquête des Pays-Bas espagnols, était d’abaisser les Hollandais, de les anéantir, s’il était possible[3].» Les clefs des Pays-Bas étaient à La Haye: il fallait d’abord aller les y chercher. Colbert prépara des ressources financières, Louvois une armée d’envahissement, tandis que de Lionne se mit à l’œuvre pour isoler la Hollande du reste de l’Europe, comme il avait fait de l’Espagne de 1662 à 1665, par tout un ensemble de conventions diplomatiques.
[2] Mémoire inédit de Louis XIV sur la guerre de Hollande, cité par Rousset, _Histoire de Louvois_, I, p. 323, d’après les Archives du dépôt de la guerre.
[3] Mignet, III, p. 665.
Dès le 2 août 1668, Colbert de Croissy partait pour Londres, emportant les témoignages de l’affection la plus vive de Louis XIV pour Charles II et les instructions de de Lionne: il devait s’adresser à Charles II et lui proposer, «comme premier ami et principal allié du roi de France», un traité d’alliance défensive et offensive. Il devait gagner en outre deux ministres, Arlington, le principal, qui avait conclu avec Temple l’alliance de La Haye, mais qui était catholique. Charles II et son ministre parurent d’abord favorables seulement à une négociation commerciale que Louis XIV accepta pour les engager dans une négociation politique. Bientôt, le retour officiel du duc d’York au catholicisme et le projet qui se forma entre Charles II et ses ministres d’y ramener la cour tout entière, les difficultés du roi avec son Parlement, prorogé plusieurs fois de 1668 à 1670, la détresse financière de la cour, enfin, qui en fut la conséquence, déterminèrent Charles II et Arlington à écouter les propositions de la France.