Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 8
Pour en assurer définitivement le succès, de Lionne décida le roi à confier la négociation à la propre sœur du roi d’Angleterre, Henriette, duchesse d’Orléans. Elle réussit, en effet, à Douvres au mois de juin 1670: Louis XIV s’engageait à fournir au roi d’Angleterre des subsides annuels, et des secours extraordinaires le jour où il ferait sa déclaration officielle de catholicité. A l’Angleterre elle-même, il promettait Walcheren, l’Écluse et Cadsand, les îles de Goorée et de Woorne, les embouchures de l’Escaut et de la Meuse, en sorte que Charles II ne parut pas sacrifier à ses besoins et à ses desseins les intérêts de son peuple. Charles II, en retour, offrit cinquante vaisseaux, et six mille soldats à la France le jour où elle déclarerait la guerre aux Hollandais. Le traité devait être caché aux ministres protestants de Charles II, pour la partie du moins relative à la déclaration de catholicité: mais il était formel. C’était une revanche éclatante de la ligue de La Haye.
La revanche put être considérée comme complète lorsque la diplomatie dirigée par de Lionne eut arraché à l’Empereur, malgré les tergiversations de ses ministres Auersperg et Lobkowitz, en lui offrant des subsides ou en le menaçant de s’allier aux rebelles de Hongrie, la promesse de ne pas secourir les Hollandais (1er novembre 1671). Le 31 décembre 1669, acheté par la diplomatie française, l’électeur de Brandebourg avait donné la même promesse, qu’il ne tint pas d’ailleurs; le 17 janvier 1670, la Bavière avait fait de même, séduite par les mêmes arguments; puis, peu après, l’électeur de Cologne, l’évêque de Liège, ceux de Munster et d’Osnabruck, le duc de Hanovre, accordaient à Louis XIV des traités de neutralité et de passage. La Suède seule, qui avait pris l’Espagne pour banquier et s’en contentait, avait résisté aux séductions de la France: de Lionne, pourtant, ne désespérait pas, connaissant la détresse financière de l’Espagne et les besoins de la Suède: dès le mois de novembre 1671, le chancelier Magnus Lagardie apportait à la France le concours qu’elle souhaitait. De Lionne ne vit pas ce dernier triomphe: usé par les plaisirs et le travail considérable qu’il menait de front, il était mort au mois de septembre 1671, laissant sa succession à Pomponne, qui quitta Stockholm et laissa lui-même à Courtin le soin de conclure cette alliance décisive (14 avril 1672).
Le ministre, qui mourait en 1671, avait à peu près achevé pourtant l’œuvre à laquelle il avait travaillé sous la direction, puis à l’exemple de son maître Mazarin: de 1668 à 1671, sa persévérance et son génie avaient assuré à la France le concours de l’Angleterre, de la Suède, des électeurs de Cologne et de Munster, la neutralité de l’Empereur et de l’Empire, au moment où il la préparait à recueillir aux dépens de l’Espagne, et par l’abaissement de la Hollande, les fruits de la politique de Richelieu et de Mazarin, les provinces espagnoles nécessaires à l’extension et à la sûreté de ses frontières.
Pendant ces trois années, Louvois avait recruté des troupes auxiliaires à l’étranger, 20 000 hommes en Suisse, 10 000 à 12 000 aventuriers anglais, allemands, espagnols et italiens, préparé des magasins d’artillerie, de vivres, de fourrages et de munitions, aux portes de la Hollande, dans l’électorat de Cologne, et approvisionné les places fortes de notre frontière du nord. Le 4 février, il soumettait à Louis XIV le tableau de l’armée qu’il avait organisée: 120 000 hommes bien prêts et disciplinés, ayant à leur service 97 bouches à feu, 72 000 boulets, 600 bombes, 150 000 grenades et trois équipages de pont de 100 bateaux chacun.
En vain, le 10 décembre 1671, la Hollande, pour écarter l’orage qui s’avançait sur elle, offrit à Louis XIV toutes les concessions, toutes les satisfactions désirables. Il était trop tard: en 1669, au début de sa campagne diplomatique, de Lionne s’était adressé directement aux Hollandais pour les déterminer à rompre la triple alliance qu’ils avaient formée. De Witt s’y était refusé. Il avait seulement proposé de faire des Pays-Bas catholiques une république indépendante, mais sans admettre ni les droits de Louis XIV sur ces provinces, ni l’extension possible des frontières septentrionales de la France. Depuis, la diplomatie française avait formé une ligue, en éveillant des appétits que la guerre seule pouvait satisfaire: l’Angleterre trouvait l’occasion de réparer les échecs de la guerre de 1665, son roi Stuart d’abaisser les républicains au profit de la maison d’Orange et de son neveu Guillaume III; l’une et l’autre poussaient à la guerre, au moins autant que la France.
Le 6 janvier 1672, Louis XIV répondait à l’ambassadeur hollandais, de Groot, qu’il continuerait ses armements; Charles II envoyait un agent à La Haye réclamer pour la couronne d’Angleterre la souveraineté des mers; une double déclaration de guerre était enfin lancée, le 29 mars de Londres, le 6 avril de Versailles; l’armée française se portait au nord-est par la Sambre et la Meuse, et, au mois de juin, contournant les Pays-Bas espagnols, enlevait les places hollandaises du Rhin, Wesel, Rees et Emmerich; au mois de mai, les flottes anglaises et françaises faisaient leur jonction dans la mer du Nord. L’invasion était partout aux portes de la Hollande. Et la Hollande avait à peine eu le temps de réunir des troupes, de donner une flotte à Ruyter: elle n’avait pour alliés que le Brandebourg, dont on ignorait la puissance renaissante, l’Espagne, dont on savait la faiblesse incurable. Au mois de juin, elle paraissait perdue.
Le 12 juin, apprenant que Louis XIV avait passé le Rhin à Tolhuis, les hommes d’État hollandais se décidèrent à traiter à tout prix et lui envoyèrent, le 15 juin, des députés qui ne furent reçus que le 22. Le 21, les frères de Witt furent atteints par quatre assassins qui se réfugièrent au camp du prince d’Orange et n’y furent pas poursuivis. Le 22 juin, les écluses de Minden, près d’Amsterdam, étaient ouvertes; la capitale de la Hollande était sauvée, et le gouvernement prêt à passer aux mains du parti populaire et militaire, partisan de la guerre à outrance. Sauvés pour quelque temps, mais menacés par une coalition toujours formidable et les projets du prince d’Orange, les républicains de Hollande revinrent, le 29 juin, avec les pouvoirs des États généraux au camp de Louis XIV: au nom de la République, de Groot lui offrit Maëstricht et toutes ses dépendances, le Brabant hollandais et la Finlande hollandaise, ce que l’on appelait le _territoire de la Généralité_, une ligne de forteresses (Maestricht, Slewenswerst, Bois-le-Duc, Bréda, Berg-op-Zoom, Hulst, l’Écluse et Cadsand) telle qu’au nord et au sud la France eût enfermé les Pays-Bas catholiques de toutes parts entre ses frontières. La guerre était terminée, si la guerre avait eu pour dernier objet de fournir à la France les moyens d’occuper les Pays-Bas espagnols. C’était l’avis de Pomponne: ce ne fut ni celui de Louvois, ni en définitive celui de Louis XIV. Le roi de France, depuis son avènement, s’était proposé un double objet: il ne voulait pas seulement agrandir son royaume aux dépens de l’Espagne; il voulait encore, par amour de la gloire, le mettre au premier rang en Europe et faire, suivant l’expression d’une princesse allemande de ce temps[4], «comme Charlemagne».
[4] _Lettres de Sophie de Hanovre_, éd. Bodemann, 1886, p. 165.
L’occasion était belle, ou lui parut telle: les Hollandais étaient des hérétiques; Louis XIV forma tout d’un coup le projet de restaurer, malgré eux, l’Église catholique en Hollande et leur dicta des conditions que l’on croirait signées de Philippe II: liberté du catholicisme, cela n’était rien encore, mais obligation de fournir un temple en tous lieux au culte catholique, un traitement aux prêtres et de restituer à l’ordre de Malte les riches commanderies dont il était autrefois propriétaire. Les Hollandais, forcés de céder, outre ce qu’ils proposaient, Nimègue, la Gueldre, l’île de Bommel, le cœur de leur pays jusqu’au Lech, ne seraient plus désormais que des vassaux du Grand Roi, auquel ils enverraient tous les ans une médaille d’or, pour témoigner qu’ils tenaient de lui et de ses ancêtres la liberté et presque l’existence. Quelle gloire pour le roi de France, s’il eût restauré ainsi le catholicisme dans le Nord et, maître indirectement des Pays-Bas catholiques, réduit à la vassalité les Pays-Bas protestants! Que serait après cela l’Empire auprès du royaume de France? «L’ambition et la gloire sont toujours pardonnables à un prince, et particulièrement à un prince jeune et aussi bien traité de la fortune que je l’étais», écrivit-il plus tard en manière d’excuse dans un mémoire qui nous a été conservé. Il céda alors ce qu’il était sûr d’obtenir, pour réaliser des projets qu’il avait formés depuis son avènement. Son entourage croyait à la possibilité du succès; l’ambassadeur hollandais quittait le camp, lui laissant quelques promesses.
Mais la nation hollandaise se révolta contre ces prétentions de la France à la domination universelle. Le fanatisme religieux soutint son patriotisme indigné. Les souvenirs de la guerre d’indépendance se réveillèrent en présence de ces _insupportables duretés_, qui rappelaient les exigences et les prétentions de Philippe II. Par une conséquence toute naturelle, le pouvoir échappa aux bourgeois d’Amsterdam, qui avaient paru disposés à les subir, aux frères de Witt, dont la mort consacra cette révolution, et revint à la maison d’Orange, qui avait su autrefois défendre la religion et la patrie. Guillaume III[5], fidèle aux traditions de sa maison, se mit à l’œuvre pour intéresser l’Europe au salut de la Hollande, exploitant les jalousies et les craintes de l’Empereur et de l’Espagne, parlant au Brandebourg et aux princes allemands des _libertés germaniques_ et de la défense de la religion. Le 30 août 1674, une coalition européenne était formée par ses soins entre les États généraux, l’Empereur, le roi d’Espagne, le duc de Lorraine; beaucoup de princes d’Empire allaient bientôt y entrer, et l’opinion publique en Angleterre, éclairée sur les projets de restauration catholique de Charles II, forcerait bientôt le gouvernement à abandonner Louis XIV, à ménager, puis à soutenir la Hollande. Il ne resta plus à Louis XIV, pour ne pas perdre le fruit de la diplomatie de de Lionne et des armements de 1672, qu’à revenir, instruit par les événements, à des projets moins ambitieux et plus réalisables; il évacua, puis ménagea la Hollande, et conclut enfin avec elle à Nimègue une sorte de partage de la monarchie espagnole qui lui assurait au moins, après six ans de guerre, la Franche-Comté, Dunkerque et des places en Flandre, à la Hollande des villes de barrière aux Pays-Bas où les États généraux purent mettre garnison.
[5] Pour cette dernière partie, voy. _Louis XIV et Guillaume III_.
Le traité de Nimègue était la suite naturelle et glorieuse du traité des Pyrénées. L’œuvre de Mazarin, reprise par Louis XIV et de Lionne, l’unité territoriale de la France s’achevait ainsi aux dépens de l’Espagne, malgré les erreurs de 1672, la grande coalition européenne de 1674 et les efforts de Guillaume d’Orange. «Louis XIV, dit Voltaire, fut alors au comble de la grandeur. Victorieux depuis qu’il régnait, n’ayant assiégé aucune place qu’il n’eût prise, la terreur de l’Europe pendant six années, et enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant à ses États la Franche-Comté, Dunkerque et la moitié de la Flandre; roi d’une nation alors heureuse et le modèle des autres, Louis était en Europe comme le seul roi.»
Et pourtant, depuis 1672, cette grandeur portait en elle des germes de faiblesse que Louis XIV ne sut ni voir ni étouffer: ses prétentions, manifestées de bonne heure, justifiées, depuis, par ses succès, à la suzeraineté des États européens inquiétaient l’Europe, l’Empereur, l’Empire, où se réveillaient les sentiments de la liberté germanique, et provoquaient la première des coalitions que la France s’épuisa à combattre. D’autre part, la dévotion du roi, sincère, mais étroite, l’entraînait peu à peu à se considérer comme revêtu d’une mission sainte contre l’hérésie, au risque de réunir contre la France, ainsi qu’autrefois contre l’Espagne, les nations protestantes. Il se laissait de plus en plus guider par d’autres considérations que celles de la sûreté ou de la puissance réelle de ses États. «Les grands défauts de Louis XIV, dit un ambassadeur prussien, Spanheim, qui était clairvoyant, sont les attachements qu’il a fait trop éclater et qui ont eu et ont encore des suites funestes pour la religion protestante, pour l’état de l’Europe, et même pour celui de la France; à savoir: une dévotion, ou pour mieux dire une superstition aveugle, une passion démesurée pour la gloire, une vue exclusive de demeurer l’arbitre de l’Europe, d’en prescrire les conditions et d’en usurper les droits[6].» Ce double défaut faillit en 1672, une première fois, compromettre les résultats des succès diplomatiques de Mazarin et de de Lionne, des victoires de Condé et de Turenne; à partir de cette époque aussi, l’Europe et les puissances protestantes, inquiètes depuis longtemps, averties par les événements, et dirigées par Guillaume III, se préparèrent à en combattre les effets. C’est un moment décisif dans les rapports de Louis XIV et de l’Europe, dans l’histoire de la puissance française au dix-septième siècle.
[6] Spanheim, _Relation de la cour de France_ (Société de l’histoire de France), p. 9 et 10.
BIBLIOGRAPHIE
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IV
LOUIS XIV ET GUILLAUME III
(1672-1702)
La révolution de 1672, qui appela au gouvernement des Provinces-Unies le descendant de Guillaume le Taciturne, Guillaume III, âgé de vingt-deux ans à peine, et détermina la résistance à outrance des Hollandais à Louis XIV, fut un événement considérable dans l’histoire des Pays-Bas et de l’Europe au dix-septième siècle.
Lorsque le peuple hollandais, en face des dangers qu’il courait, acclama Guillaume III en Zélande et en Hollande comme stathouder (19 juin 1672), lorsque les États de chaque province ratifièrent, le 4 juillet 1672, en sa faveur, le choix du peuple, lorsque enfin les États généraux lui confièrent presque tous les pouvoirs (8 juillet), ce fut moins une révolution soudaine, qu’une évolution nécessaire de l’État. Pour résister à l’étranger, les Provinces-Unies avaient besoin de se serrer autour d’un chef. La guerre contre l’Espagne les avait unies à Utrecht au seizième siècle et jusqu’en 1648; la paix, de 1648 à 1672, avait affaibli cette union, et donné le pouvoir aux marchands d’Amsterdam qui avaient encouragé, pour régner, les tendances séparatistes des provinces. La guerre contre la France réveilla de nouveau en Hollande le sentiment des intérêts communs; le peuple, pour sauver son indépendance, refit l’unité et abdiqua sa liberté au profit de la maison de Nassau, comme au temps de la première guerre d’indépendance.
Le pouvoir de Guillaume III s’établit ainsi sur la nécessité de repousser l’invasion et de combattre les projets de Louis XIV, en sorte que la lutte contre la France, qui avait été l’origine de sa fortune, devint la condition de son autorité en Hollande. Elle fut aussi le fondement de son crédit en Europe, et la règle de sa politique.
La diplomatie de Richelieu, de Mazarin et de de Lionne avait donné à la France le premier rang: par les efforts continus qu’ils avaient faits pour garantir et déterminer sa frontière, elle était peu à peu devenue le champion des nations protestantes et de toutes les nations contre les Habsbourg. Mais Louis XIV s’était efforcé d’ériger en droit ce qui n’était qu’un effet des circonstances. De champion, il s’était fait protecteur et presque souverain; il prétendait à une sorte de tutelle sur tous les États européens, en même temps qu’il achevait l’œuvre de ses ancêtres et l’unité de ses États aux dépens de l’Espagne et de l’Empire. Les progrès de ses armes, les prétentions de sa diplomatie irritaient et alarmaient l’Europe, et surtout les princes et les nations protestantes, menacés par ce retour de croisade catholique. Beaucoup cependant craignaient de manifester leur irritation, qui eût pu leur attirer des représailles; l’or de la France, ou ses promesses avaient endormi bien des défiances: la peur ou l’intérêt isolaient ou même opposaient les uns aux autres des États qui auraient pu s’allier pour résister aux entreprises et aux prétentions de Louis XIV. L’Espagne était impuissante; l’Empereur la livrait aux appétits de la France, avec l’espoir de satisfaire les siens; en Angleterre, rois et ministres laissaient faire, par cupidité ou par intérêt; la Suède vendait au plus offrant son alliance, et l’électeur de Brandebourg, dont les Allemands ont fait depuis le champion des libertés germaniques et du protestantisme, comme l’Empereur et les autres princes de l’Empire, recevait les subsides de Louis XIV, sans le moindre scrupule et sans l’apparence d’un regret.
La Hollande seule ne pouvait plus s’accommoder avec Louis XIV: pour sauver ses frontières, comme la France en 1624, elle opposait au droit monarchique le droit des nations; à la domination de la France et du catholicisme, l’indépendance de son gouvernement et de ses croyances. Entre les conditions que le roi Très Chrétien voulait lui imposer et les principes avec lesquels elle était née et prétendait vivre, la conciliation était à jamais impossible. Son exemple fut aussitôt un encouragement pour les autres États protestants, une espérance pour toutes les nations européennes, jalouses ou inquiètes des entreprises de la France. Elle était amenée, par les mêmes motifs que la France au temps de Louis XIII, à reprendre le rôle qui avait procuré à celle-ci de grands succès et les applaudissements de tous, dans le drame qui se jouait sur le théâtre de l’Europe entre les protestants et les catholiques, les nations modernes et le passé.
Ce fut le mérite du prince d’Orange de comprendre les ressources et le rôle que cette situation unique réservait à sa patrie, même à l’heure des plus grands dangers. Son premier discours aux États généraux, en 1672, eut pour principal objet de les indiquer à ses concitoyens. Il y fit un tableau de l’Europe, alarmée des progrès de Louis XIV, et montra que, comme la Hollande, elle attendait un libérateur. Pour combattre la France, il se souvint de Richelieu et de son œuvre diplomatique. Il remplit cette tâche avec la volonté obstinée qui formait le fonds de sa nature, et qui s’était développée dans ses rapports avec le parti républicain, avec une habileté aussi, une prudence, une connaissance des affaires européennes qui firent de lui le premier diplomate de son temps.
En 1672, Guillaume d’Orange fit rejeter définitivement les conditions de la France (4 août): les écluses furent ouvertes. La mort des frères de Witt consacra la révolution: tandis qu’il essayait de reprendre Naarden et Werden, le prince d’Orange négociait avec les souverains européens. L’électeur de Brandebourg était son oncle: protestant comme lui, inquiet des progrès de la France dans son duché de Clèves, il avait fait appel, à la fin de juillet, à l’Empereur pour la défense de l’Empire; malgré les promesses que lui fit l’ambassadeur de France, La Vauguyon, de rendre les places de l’Empire à leurs légitimes possesseurs, il s’allia à Guillaume III et arma. L’Empereur, déterminé par son envoyé à la Haye, L’Isola, ennemi acharné de la France, malgré les représentations de Gremonville, adhéra, le 17 octobre 1672, à l’alliance de La Haye, et les Impériaux se dirigèrent sur le Rhin: ils devaient y rejoindre les troupes de l’électeur et l’armée que le prince d’Orange menait sur Maëstricht, avec l’intention de prendre les Français à revers. L’habileté et l’activité de Turenne prévinrent les effets de cette coalition et ruinèrent la coalition elle-même que l’électeur de Brandebourg abandonna par le traité de Vossen (10 avril 1673).
Mais Guillaume d’Orange resta sur la brèche, tant que les Provinces-Unies et l’Europe demeurèrent menacées. Le 6 septembre 1672, il débloquait Amsterdam par la prise de Naarden: cette victoire militaire fut suivie d’autres succès diplomatiques qui la rendirent plus considérable encore. Guillaume d’Orange refusa de souscrire aux conditions que la Suède, au congrès de Cologne (1672-1673), lui transmit de la part de la France et de l’Angleterre: le 20 mai 1673, le 1er juillet 1673, le stathouder concluait une alliance défensive avec le Danemark et le duc de Lorraine; le 30 août 1673, il obtenait de nouveau de l’Empereur la promesse d’un secours de 30 000 hommes, et bientôt de l’Espagne une alliance formelle, à la condition de lui donner Maëstricht et de ne pas signer la paix séparément avec Louis XIV.
Cette nouvelle ligue eut un double effet: le prince d’Orange réussit cette fois à faire sa jonction, malgré Turenne, avec les Impériaux. Il put occuper Bonn, et forcer le maréchal de Luxembourg à se replier rapidement sur la Meuse: Utrecht et Wœrden, la Gueldre, l’Over-Yssel, la Drenthe furent délivrées de l’invasion (novembre 1673). D’autre part, la déclaration de guerre de l’Espagne à la France détourna sur les Pays-Bas espagnols la colère et les armes de la France. A la fin de 1673, la Hollande était à peu près sauvée: la politique, plus encore que les troupes de Guillaume III, l’avait tirée, en moins de deux années, d’une situation désespérée.
Ces résultats, du même coup, affermirent la position de Guillaume III en Hollande, et fondèrent sa réputation en Europe. Sur la proposition de Fagel, le 23 janvier 1674, les députés de Harlem proposèrent aux États de Hollande d’établir l’hérédité du stathoudérat en faveur de la maison de Nassau; et, le 2 février, les États déclarèrent les fonctions de stathouder, de capitaine et d’amiral général héréditaires dans la postérité mâle de Guillaume III. Le même jour, la Zélande adopta une résolution semblable, et bientôt, le 20 avril 1674, les États généraux, subissant encore l’influence des deux provinces, ratifièrent ces mesures, comme ils avaient accepté la constitution républicaine et fédéraliste de 1650. Un homme avait sauvé l’État: l’État, reconstitué, devenait une monarchie, moins le nom, à son profit.