Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 6

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C’était là la _grande entreprise_ que méditait le cardinal au début de l’année 1645; la France y eût acquis la frontière des Alpes, «tout ce qui est en deçà proche les monts». L’Espagne aurait perdu l’Italie. Mazarin «était tout feu», dit un contemporain. Il faisait approvisionner les flottes; il s’assurait le concours ou le libre passage des États italiens. L’expédition partit de Toulon, le 26 avril 1646; elle était dirigée d’abord contre les présides de Toscane par l’amiral duc de Brezé; mais le but principal était la conquête de Naples pour le prince de Savoie, que rejoignit bientôt l’amiral français. La mort du duc de Brezé, tué devant Orbitello, l’incapacité du prince de Savoie, les maladies qui décimèrent les troupes d’occupation, firent échouer, le 2 août 1646, cette première entreprise.

Trois semaines après, Mazarin montrait l’importance qu’il attachait à ses projets sur l’Italie en organisant une seconde expédition, sous la conduite du maréchal de la Meilleraye. Au mois d’octobre 1646, Porto-Longone, dans l’île d’Elbe, Piombino, sur le continent en face, étaient occupés par les Français. «La perte de ce port ôte la communication, disait Mazarin, du royaume de Naples dans le duché de Milan.» Avant d’entreprendre l’expédition de Naples, Mazarin résolut d’y envoyer l’homme qui, avec de Lionne, connaissait le mieux les affaires d’Italie, Fontenay-Mareuil; il le chargea, en 1647, de hâter l’insurrection qui, depuis quatre années, couvait dans les provinces méridionales de l’Italie contre les Espagnols. Deux mois après son arrivée (juillet 1647), le peuple de Naples, encouragé par la présence d’une flotte française qui cinglait devant le port, se soulevait à la voix de Thomas Aniello (Masaniello). En apprenant la révolte, Mazarin témoigna une allégresse incroyable; mais, très avisé, connaissant les Napolitains, craignant que l’intervention de la France ne les réconciliât avec les Espagnols, il résista à l’envie de manger ce fruit qui n’était pas encore mûr: «_mangiare un frutto non maturo_».

Il profita des embarras que les Espagnols avaient dans le sud et de l’alliance qu’il venait de signer, le 1er septembre 1647, avec le duc de Modène, pour envahir le Milanais par la route de Crémone. Il comptait aussi sur une révolution dirigée par les Visconti, à Milan, contre les Espagnols. Les intempéries de la saison, et peut-être le mauvais vouloir des princes de Savoie et de Modène, firent échouer cette tentative, dont le succès eût permis d’attendre avantageusement les suites de la révolution de Naples.

Les intrigues de Fontenay-Mareuil, les pamphlets répandus par Mazarin, entretenaient les Napolitains dans leurs projets d’indépendance. Masaniello, devenu fou, assassiné par les Espagnols, fut remplacé par un noble, Toraldo, prince de Massa, puis par un armurier, Gennaro Arèse, qui, le 24 octobre 1647, proclama la république. Mazarin se réjouissait des nouvelles qu’il recevait d’Italie; les Napolitains, menacés par l’armée et la flotte de l’Espagne, allaient être forcés d’appeler la France. «Leurs affaires étaient dans les dernières extrémités et hors d’apparence de réconciliation avec l’Espagne (novembre 1647).» Ordre était donné à la flotte de Toulon d’appareiller vers Naples, lorsque l’intervention malencontreuse et stérile du duc de Guise vint renverser les projets de Mazarin. Descendant, par les femmes, des rois français de Naples, présent en Italie au moment de la révolte, il s’adressa aux Napolitains, malgré la défense de Louis XIV, et reçut d’eux un accueil enthousiaste. Il n’avait ni argent, ni munitions, ni troupes; lorsque la flotte française parut devant Naples, redoutant les desseins du cardinal et des généraux à son égard, il considéra les Français comme des ennemis aussi dangereux que des Espagnols. Lorsque la flotte se fut retirée, il ne se trouva plus assez fort contre les Espagnols qui, au mois d’avril 1648, reprirent possession de Naples. L’insubordination d’un grand seigneur faisait échouer cette entreprise si longuement préparée par Mazarin, qui devait être, suivant les expressions de de Lionne: _la grande affaire décisive de la paix ou de la guerre, de la ruine ou de quelque salut de la monarchie d’Espagne_. Au dehors comme au dedans, le cardinal se heurtait, au début de l’année 1648, aux mêmes obstacles. Les Frondeurs et les grands seigneurs sauvaient l’Espagne d’une ruine certaine.

Malgré tout, la politique de Mazarin, l’habileté de ses agents, de Lionne, Bichi, Fontenay-Mareuil, avaient profondément modifié, au profit de la France, la situation de l’Italie. Venise était sortie de sa réserve habituelle. Nous avions conquis à notre alliance le duc de Modène; le Milanais avait été menacé par une coalition des princes italiens. Le pape Innocent X, nommé par l’influence de l’Espagne, tremblait pourtant devant la puissance du roi de France; le duc de Toscane ne s’était pas opposé à l’occupation des présides, et, si l’expédition de Naples avait échoué, Porto-Longone et Piombino nous restaient, de telle manière que nos flottes pouvaient sûrement surveiller l’Italie centrale et la Méditerranée.

L’Italie soustraite à l’influence espagnole, l’Allemagne pacifiée, neutralisée, l’Espagne entamée sur toutes ses frontières, tels étaient, après cinq années, les résultats de la politique extérieure de Mazarin. La Fronde les méconnut et les compromit.

Cinq ans plus tard, au début de l’année 1653, la France avait de nouveau perdu en Italie Porto-Longone, Piombino, Casal; en Flandre, Dunkerque, Gravelines, Furne, Mardick. La Catalogne était retombée sous le joug de l’Espagne. Le fruit de quinze ans de guerre et d’habiles négociations nous était ravi; le sol de la France avait été livré par les rebelles aux Espagnols. Condé avait donné le gouvernement des villes de Guyenne à l’envoyé de Philippe IV, de Watteville. Des garnisons ennemies occupaient Rocroy, Rethel, Mouzon, Sainte-Menehould, et menaçaient la capitale. Condé et des députés de Bordeaux négociaient avec l’Angleterre pour lui procurer La Rochelle et un port sur la Gironde. Il semblait que les grands seigneurs prissent à tâche de démembrer l’unité française, reconstituée par la royauté, au moment où elle allait s’achever par les soins de Richelieu et de Mazarin.

Ce fut cette trahison de la grande noblesse qui fit la force de Mazarin à son retour; il revint en effet tout-puissant (1653): «L’éminentissime, dit Guy Palin, est vraiment tel et aussi puissant que Dieu le père au commencement du monde.» La bourgeoisie l’accueillit comme un serviteur dévoué à la France, nécessaire à son salut. Il le comprit, s’appuya sur elle, s’entoura de ministres du tiers état, Le Tellier, Servien, de Lionne, Fouquet, Colbert, et reprit avec eux l’œuvre de régénération que la Fronde avait interrompue.

Contre l’Espagne, les opérations militaires furent de nouveau vivement poussées. Le 8 juillet 1653, Turenne enleva Rethel, pour couper les communications entre le Luxembourg et les Pays-Bas. Le jeune roi parut au milieu de son armée qui reprit Sainte-Menehould et Mouzon, et l’Alsace fut arrachée, par le traité de Bâle (1654), au comte d’Harcourt, qui se préparait à l’ouvrir aux Espagnols. Bientôt ce fut Stenai (août 1654) qui tomba en notre pouvoir, tandis que Condé échouait devant Arras et se retirait à Cambrai, et que le prince de Conti, demeuré au service du roi, chassait les ennemis de Rose et de Prats de Mollo, les clefs de la Cerdagne. L’année suivante (1655), l’armée du nord, toujours dirigée par Turenne et encouragée par la présence du roi, occupait Landrecies (18 juin), Condé et Saint-Ghislain. En deux années, Turenne, par la prise de Rethel, Mouzon, Stenai, Landrecies et Condé, avait de nouveau porté la frontière française du Nord au point où elle est aujourd’hui; celle d’Alsace était assurée: la Cerdagne nous appartenait. La France était désormais à l’abri des entreprises de l’Espagne.

Elle était trop épuisée, en retour, par vingt années de guerre, pour pouvoir lui porter un coup décisif. Le ministre espagnol, Don Luis de Haro, et l’archiduc Léopold, qui gouvernait les Pays-Bas, reconnaissaient de leur côté que l’Espagne était un _vaisseau qui allait sombrer_, et qu’elle avait à peine les _moyens de faire une seule guerre_. Mazarin pensa que le moment était venu de procurer à l’État la paix à des conditions avantageuses. Il accueillit le plénipotentiaire que l’archiduc Léopold lui dépêcha le 20 février 1656, Don Bonifaz, et il renvoya secrètement de Lionne à Madrid, avec pleins pouvoirs «pour ajuster, conclure et signer un traité de paix». Il désirait que ce traité fût, pour la France, l’occasion de reculer sa frontière au nord par l’occupation de quatre places en Flandre ou dans l’Artois; au sud, jusqu’aux Pyrénées, par la cession du Roussillon et de la Cerdagne. Mais, revenant à un projet qu’il avait déjà indiqué aux Espagnols, il ne réclamait aucune cession de territoire, si Philippe IV voulait donner sa fille à Louis XIV, et si cette princesse apportait _tous ses droits au roi qui l’épouserait_. Le cardinal savait sacrifier le présent pour assurer l’avenir.

Philippe IV se refusa d’abord à toute cession territoriale, à ces propositions de mariage surtout qui lui paraissaient, avec raison, préparer une cession générale et prochaine de la monarchie espagnole à la France. L’insistance de de Lionne, son habileté le décidèrent à céder sur le premier point, mais la victoire de Condé à Valenciennes, la nécessité où se trouvait l’Espagne de ne pas abandonner un pareil auxiliaire, firent qu’on ne s’entendit point sur les satisfactions à donner au prince. Les conférences furent rompues. Elles avaient prouvé du moins à Mazarin que, pour la première fois depuis un siècle, l’Espagne était prête à acheter la paix en s’humiliant.

Pour l’y contraindre définitivement, Mazarin eut recours aux procédés diplomatiques qui, depuis Richelieu, avaient modifié la situation de la France vis-à-vis de sa rivale. Il resserra ou reforma le faisceau d’alliances protestantes qui avait assuré à nos armées, aux Pays-Bas et en Allemagne, un concours décisif. Il ne fallait plus penser à la Hollande depuis que le stathouder Guillaume II était mort (1650). Mais il y avait l’Angleterre, qui reprenait son rang avec Cromwell parmi les puissances européennes: «Il est important, disait-il dès 1650, de s’accommoder avec les Anglais.» L’Espagne, en 1652, pour reprendre Dunkerque, avait fait appel à Cromwell, qui avait reconstitué les forces navales de l’Angleterre, inquiété par l’acte de navigation le commerce européen et fait trembler les Hollandais: l’amiral Blake même avait saisi des navires français. Un pareil adversaire pouvait devenir un allié précieux.

Au mois de décembre 1652, Mazarin envoya à Londres un premier agent, l’intendant de Picardie, Antoine de Bordeux; puis il lui adjoignit, à titre de conseiller, Jean de Baas, en janvier 1654. Il les chargeait d’offrir au protecteur Dunkerque, s’il voulait aider la France à conquérir la Flandre maritime, ne croyant pas payer trop cher une telle alliance. Il proposa ensuite à Cromwell un traité de commerce avantageux; Cromwell attendit d’abord, tout en armant, que le sort se fût déclaré pour nous; quand la levée du siège d’Arras l’eut suffisamment convaincu qu’il avait intérêt à se joindre à nous, il donna l’ordre à sa flotte d’attaquer les colonies espagnoles d’Amérique, la Jamaïque (mai 1655), et, le 3 novembre, il signa avec la France le traité de Westminster, traité de commerce qui se transforma, par les soins de Mazarin, le 23 mars 1657, en un traité d’alliance offensive et défensive.

Le préambule de cet acte en indiquait l’objet et la portée: «Le conseil d’Espagne ayant _assez fait connaître en tout temps, mais principalement l’année dernière par une preuve convaincante_, n’avoir d’autre dessein que de troubler la paix de la chrétienté, les deux puissances s’accordaient par le traité de Paris pour le contraindre à la paix.» Elles entreprendraient simultanément, avec 20 000 hommes fournis par la France, 6000 hommes et une flotte fournie par l’Angleterre, les sièges de Dunkerque au profit de l’Angleterre, de Gravelines pour la France. Les Hollandais s’inquiétèrent: on leur envoya de Thou pour les déterminer à rester au moins neutres. La victoire des Dunes (juin 1658), la prise de Dunkerque (23 juin), de Furnes, de Dixmude (4 juillet), de Gravelines (août), et bientôt la conquête de la Flandre maritime par Turenne, furent les conséquences de l’alliance anglaise. On avait mauvaise grâce à reprocher alors au cardinal cette alliance avec une puissance protestante qui avait décidé de la guerre, cette cession de Dunkerque compensée par la conquête de la Flandre. Mazarin n’était pas gêné pour répondre que sa politique était conforme à celle de Henri IV et de Richelieu, qu’il avait seulement substitué l’alliance anglaise à l’alliance hollandaise. La postérité a jugé, comme le fit alors, dans une sorte de mémoire justificatif, Servien, que les ennemis de Mazarin ne pouvaient être que les pires ennemis du royaume.

Tandis qu’il pressait ainsi l’Espagne aux Pays-Bas, avec le concours des Anglais, le cardinal, suivant une tradition constante, la maintenait isolée en Europe. Le traité de Westphalie lui fermait l’Allemagne et ne permettait guère à l’empereur Ferdinand de la lui rouvrir. Mais quel succès plus éclatant, et quel avantage définitif, si l’on eût pu arracher l’Empire même aux Habsbourg, et le donner à quelque prince «qui, n’ayant pas d’autres intérêts à suivre et à considérer que ceux de l’Empire, n’ait d’autre objet que de le gouverner en paix». L’Allemagne eût échappé pour jamais à l’influence espagnole.

La mort de Ferdinand III (2 avril 1657), qui n’avait qu’un fils de dix-sept ans, Léopold, parut à Mazarin une occasion de tenter cette entreprise décisive: il en chargea de Lionne, qu’il adjoignit au maréchal de Gramont, comme autrefois Servien à de Longueville. Sa mission consistait à faire exclure l’archiduc Léopold qui, «quoique brouillé avec les Espagnols, ne serait pas trois mois Empereur sans se réunir avec eux et sans donner au conseil de Madrid l’autorité de gouverner l’Empire monarchiquement»: il devait déterminer les électeurs en faveur du duc de Bavière, du duc de Neubourg, ou enfin, de Louis XIV lui-même. C’était la même politique qu’Henri IV avait pratiquée en 1603, au temps où il se décidait à prendre la couronne impériale, pour l’arracher aux Habsbourg, politique très conforme d’ailleurs aux traditions des successeurs de Charlemagne. Malheureusement les électeurs se défiaient de la France; l’ambassadeur espagnol Penaranda semait l’argent, et intriguait. Dès le 1er janvier 1658, informé par nos ambassadeurs, Mazarin renonça à ses projets et se contenta d’_assurer la paix de Munster_ par une ligue des princes catholiques et protestants.

Les affaires du Nord, autant que la mauvaise volonté des électeurs, lui faisaient de la modération un devoir: l’abdication de Christine (1654), en Suède, avait mis aux prises son successeur Charles-Gustave et le roi de Pologne, Jean Casimir, marié en 1647 à Marie de Gonzague. Une guerre entre la Pologne et la Suède, analogue à la lutte du Danemark et de la Suède, terminée à temps par le traité de Bromsebro (1645), eût été une occasion pour l’Empereur de reprendre ce qu’il avait été forcé de céder à la Suède en 1648, pour l’Espagne de rallumer la guerre en Allemagne. De 1655 à 1656, Mazarin mit tout en œuvre pour acheminer «un accommodement entre la Suède et la Pologne, comme la maison d’Autriche l’empêcherait tant qu’elle pourrait». Il chargea son agent, d’Avaugour, de s’entendre à ce sujet avec les Lagardie et de suivre même Charles-Gustave en Pologne, quand il eut commencé la guerre, pour en suspendre les effets.

Mazarin représenta alors, en 1658, aux princes et villes d’Empire «qu’ils avaient intérêt à faire cesser les troubles du Nord et à établir un repos profond en Allemagne.» Il ne fallait pas, au moment où l’Espagne était prête à s’humilier, que la perspective d’une nouvelle guerre dans l’Empire relevât son courage et son orgueil. Le ministre autrichien à Stockholm, le baron de l’Isola, d’accord avec l’ambassadeur espagnol, Penaranda, essayait d’engager l’Empereur, l’électeur de Brandebourg, dans une guerre générale contre la Suède. Mazarin renonça à une nouvelle rupture avec l’Autriche, pour empêcher la guerre de reprendre en Allemagne, et en retour, afin de bien s’assurer qu’elle n’éclaterait pas, il imposa au nouvel Empereur «une capitulation assez forte pour le brider (juin 1658)». Les articles 13 et 14 de cette sorte de charte impériale obligeaient Léopold à ne jamais secourir les ennemis de la France ou de la Suède: «ils lui liaient les mains à ne pouvoir assister les Espagnols ni contre la France, ni contre ses alliés». La capitulation achevait en droit ce que les traités de Westphalie avaient établi en fait, la séparation définitive des deux branches de la maison d’Autriche.

La ligue du Rhin (14 août 1658), qui se forma indistinctement de princes catholiques et protestants, et à laquelle Louis XIV adhéra, constitua aussitôt après dans l’Empire une force indépendante de l’Empereur, prête à s’opposer à lui, si jamais il songeait à soutenir les Espagnols aux Pays-Bas, ou à attaquer la Suède dans le nord. L’Espagne ne pouvait plus compter, ni sur le concours d’aucun prince dans l’Europe centrale, ni sur les troubles que l’agression de Charles-Gustave semblait devoir provoquer dans l’Europe du Nord.

L’Italie, qu’elle avait paru reprendre pendant la Fronde, lui avait de nouveau échappé. En 1653, le lieutenant général du Plessis-Besançon avait parcouru les États italiens, sur l’ordre de Mazarin, pour leur offrir le concours pacifique et désintéressé de la France. Il avait réussi à ramener à notre alliance le duc de Mantoue en 1655. Le duc de Modène vint à Paris à la même époque et maria son fils à une nièce de Mazarin. Une nouvelle expédition sur Naples, dirigée par le duc de Guise, cette fois de l’aveu du cardinal (1654), ne fut pas aussi heureuse que notre action diplomatique. Mais la mort d’Innocent X, qui avait toujours été hostile à la France et s’était déclaré, contre Mazarin, le protecteur du cardinal de Retz, fut une véritable défaite pour l’Espagne. Son successeur, Chigi, Alexandre VII, quoique élu par l’influence espagnole, se montra plus favorable à la France, et lui donna une première satisfaction, en retirant à Retz l’archevêché de Paris, puis en le chassant de Rome. Le mariage d’Olympe Mancini avec un prince de la maison de Savoie resserra enfin notre alliance avec cette maison, tandis que la capitulation imposée à l’Empereur en 1658 procurait au duc de Savoie des avantages éventuels. Le Milanais fut encore menacé à cette époque par les forces coalisées de la Savoie, de Modène et de Louis XIV.

Inquiétée dans ses possessions italiennes, isolée de l’Allemagne, incapable de résister aux forces réunies de la France et de l’Angleterre, l’Espagne était venue, à la fin de 1658, aux extrémités où le cardinal espérait la réduire. Un agent de Philippe IV, Pimentelli, se rendit secrètement à Lyon, où la cour s’était transportée pour négocier le mariage de Louis XIV et de Marguerite de Savoie: il proposait la paix et la main de l’infante Marie-Thérèse. Mazarin accueillit ces ouvertures, en prenant garde de ne pas se brouiller avec les Anglais, rompit les négociations de mariage avec la Savoie, et revint à Paris, suivi de l’agent espagnol. Au mois de mai 1658, l’Angleterre, la France et l’Espagne signèrent une suspension d’armes qui permit de conclure un traité préliminaire, le 4 juin 1659. Les négociations définitives de paix et de mariage, un instant suspendues par l’amour du roi pour Marie Mancini, que Mazarin n’hésita pas à sacrifier aux intérêts de l’État, s’ouvrirent, le 13 août, dans l’île des Faisans, entre les ministres de France et d’Espagne, et aboutirent, le 7 novembre 1659, à la paix des Pyrénées.

La France acquérait, outre la paix, dont elle avait grand besoin, des provinces entières, le Roussillon et l’Artois moins Aire et Saint-Omer, une ligne de places fortes qui lui constituait une frontière redoutable, dans le Nord où elle ne pouvait avoir de défense naturelle: Thionville, Montmédy et Damvillers, dans le Luxembourg, Philippeville, Marienbourg, Avesnes, Landrecies et le Quesnoi dans le Hainaut, Gravelines, Bourbourg et Saint-Venant en Flandre. C’est à ces conditions seulement, et après de longues discussions, que Louis XIV consentit à pardonner entièrement au prince de Condé. Le traité des Pyrénées ratifiait l’acquisition déguisée de la Lorraine, nous donnant de nombreuses places et le libre passage dans le duché. Il ratifiait aussi l’occupation de l’Alsace. C’était bien la paix qu’avait poursuivie Mazarin, humiliante pour l’Espagne, riche d’avantages immédiats ou futurs pour la France. Le contrat de mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse, signé le même jour, laissait à la royauté française, dans le cas où la dot de 500 000 écus, consentie par Philippe IV à sa fille, ne lui serait pas payée, l’espérance et le moyen d’acquérir non plus quelques provinces, mais la totalité de cette monarchie espagnole qui la faisait trembler depuis un siècle.

Mazarin n’avait pas réussi à donner l’Empire à Louis XIV, si même il y avait songé sérieusement; il lui donnait du moins l’Espagne; et le résultat était à peu près le même: l’affaiblissement de l’Espagne, la prépondérance de la France en Italie, en Allemagne, et jusque dans les affaires du nord que Mazarin avait pacifiquement réglées, après la mort de Charles-Gustave, à Copenhague (6 juin 1660) et à Oliva (3 mai 1660), ruinaient à jamais les desseins de la maison d’Autriche. C’en était fait désormais des projets d’Empire catholique que Philippe II et ses successeurs avaient essayé d’imposer à l’Europe. Il n’y avait plus qu’un fantôme de roi en Espagne; il n’y avait plus d’Empereur en Allemagne. La France, pacifiée à l’intérieur, garantie sur ses frontières, respectée au dehors, n’avait plus à craindre ni les entreprises de ses voisins, ni la complicité des factions avec eux. Elle avait confiance dans la valeur d’une politique éprouvée par les succès de Richelieu et de Mazarin, réglée sur ses seuls intérêts, étrangère à toute passion religieuse, à tout système qui n’était pas celui de sa propre sûreté par l’élargissement de ses frontières.

Cependant, cette confiance même et l’extension de son territoire commençaient à la rendre redoutable, non seulement à ses ennemis, mais à ses alliés. Et c’était là un danger nouveau, que lui créaient ses succès même et l’absence de dangers. La Hollande, pour lui arracher les Pays-Bas, s’était séparée d’elle avec éclat en 1647. Les ducs de Savoie et de Lorraine tremblaient aux pieds des Alpes et des Vosges, et la peur est mauvaise conseillère. En Allemagne on avait commencé à parler d’une candidature du roi Très Chrétien à l’Empire, qui pouvait inquiéter les princes. Le premier rang, en Europe, appartenait alors incontestablement à la France: le seul moyen qu’elle eût de le conserver, c’était de veiller, comme en ce début de siècle, à ses affaires, sans avoir ni l’air ni la prétention de gouverner celles des autres, de s’éclairer dans le succès, comme elle avait fait dans le danger, à la seule lumière de son intérêt présent.

BIBLIOGRAPHIE

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