Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 20

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De motifs légitimes à envahir la Pologne, Charles X n’avait que le refus fait, à son avènement, par Jean-Casimir Wasa de le reconnaître comme roi de Suède. Mais la Pologne était alors menacée déjà d’un démembrement par les Russes, redoutables sous le gouvernement d’Alexis Romanow, et par l’électeur de Brandebourg. L’occasion semblait belle, sous prétexte d’arrêter les progrès des Russes, de reculer les frontières des provinces baltiques, de les agrandir d’une partie de la Pologne.

C’était la politique que Frédéric II pratiqua heureusement en 1772. Le roi de Suède proposa à la Prusse et à la Russie un partage de ce royaume (3 juin 1655), puis le 14 juin il passa la Baltique et envahit la Pologne, dont il fut maître en quelques mois. Posen, Varsovie, Cracovie, toutes les capitales polonaises tombèrent en son pouvoir: les woiéwodes polonais et l’électeur de Brandebourg même, comme vassal, lui prêtèrent serment. Cette conquête, trop rapide, ne pouvait être durable: le roi accablait les catholiques d’impôts; ses soldats pillaient les biens des églises et des couvents. Et puis, fatalement entraînés à la guerre sans relâche, les Suédois ne pouvaient rien fonder de solide: en 1655, ils se demandaient s’ils envahiraient la Silésie pour châtier l’Autriche du concours qu’elle avait prêté aux Polonais, ou si, pour rallier les Polonais à leur cause, ils attaqueraient la Russie et la Porte, ou si enfin, d’accord avec Cromwell, ils ne se tourneraient pas contre le Danemark.

Ce furent le roi de Danemark, Frédéric III, le czar et l’Empereur qui se tournèrent contre Charles X: ils formèrent, en 1656-1657, une grande ligue où l’électeur de Brandebourg entra avec l’espoir de s’affranchir de la suzeraineté de la Pologne, et le roi de Pologne pour recouvrer ses États. Charles X n’hésita point: laissant les bords de la Vistule où il se serait perdu, il se jeta, en 1658, sur le Jutland et le Holstein, passa le Petit-Belt sur la glace pour occuper Fionie, puis Seeland. Ses troupes campèrent devant Copenhague et imposèrent aux Danois, par le traité de Roskilde (1658), des conditions onéreuses qui achevaient de mettre la Baltique entre les mains de la Suède et lui ouvraient la mer du Nord. Les provinces de Scanie, de Bleckingie, l’île de Bornholm et le gouvernement de Drontheim, la vieille capitale de la Norvège, furent cédés à Charles X. Celui-ci songeait à ruiner Copenhague, à transporter à Landscrona le siège de son empire, qui se fût étendu sans contestation sur toute la Baltique.

Ces vastes projets alarmèrent les puissances maritimes; la Hollande envoya l’amiral Opdam au secours de Copenhague: les Suédois, battus dans le Sund, furent obligés d’en abandonner le siège, et une nouvelle coalition se forma aussitôt contre la Suède entre le Danemark, la Pologne, la Moscovie, le Brandebourg et l’Empereur. L’Empereur et l’électeur de Brandebourg occupèrent la Poméranie (septembre 1659). «Ces guerres continuelles où la Suède est entraînée par son roi et surtout par certaines maximes politiques, disait alors L’Isola, finiront par tourner à la ruine de la Suède.» L’œuvre de Gustave-Adolphe était compromise.

Pour la sauver, la politique française, dirigée habilement par Mazarin, détermina Charles X à plus de modération, et ses ennemis à des concessions: «Rien n’assure tant la victoire et les conquêtes que la paix,» disait Mazarin au roi de Suède. Il menaçait en même temps l’Empereur, les princes allemands, le roi de Pologne, de se joindre aux Suédois s’ils continuaient, au mépris des traités de Westphalie, leurs conquêtes. La mort de Charles X, emporté par la fièvre (le 11 février 1660), la fermeté et l’autorité de Mazarin, l’activité de ses agents, de Lumbres en Pologne, le chevalier Terlon en Danemark, amenèrent la pacification du Nord: la paix d’Oliva (3 mai 1660) garantit à la maison de Deux-Ponts le trône de Suède, à la Suède la possession de la Poméranie et de la partie septentrionale de la Livonie; la paix de Copenhague (6 juin 1660) donna aux Suédois les provinces de Bleckingie et de Scanie, et bientôt la diplomatie de Mazarin força les Russes à accorder à la Suède le traité de Kardis (juillet 1664), qui lui garantissait toutes les conquêtes de Gustave-Adolphe.

La politique de Charles X avait été profitable encore à la Suède, dont elle achevait l’unité territoriale, moins cependant par l’effet de ses succès militaires que par le concours de la France, alors toute-puissante. Elle avait reçu de rudes avertissements: de la Russie, qui grandissait avec les Romanow, du Brandebourg, qui se réorganisait sous le grand électeur. «La balance, écrivait Mazarin à Cromwell, au mois de juillet 1658, penche plutôt du côté de sa chute. Sa ruine est bien plus à craindre que sa trop grande puissance.» Dès cette époque, on pouvait voir que les anciennes puissances du Nord, la Suède, le Danemark et la Pologne, s’entre-détruisaient au profit de leurs voisins et rivaux de Brandebourg et de Russie. La question d’Orient était déjà posée.

A l’intérieur, la politique militaire du roi avait accru la misère du peuple, «qui entretenait de mauvaises pensées,» et des villes, sans abattre définitivement, comme il l’espérait, l’opposition de l’aristocratie. Fleming avait poursuivi énergiquement l’opération de la réduction: elle s’était faite à peu près pendant les succès du roi en Pologne et en Danemark; elle fut ralentie par ses revers et abandonnée au début de 1658. Dans les assemblées provinciales que Charles X convoqua, pour ne pas réunir les diètes générales, en 1656, 1657, l’hostilité de la noblesse fut constante; à Stockholm, elle fut à un point qu’un officier du roi s’écria: «Nous avons un exemple dans la république de Pologne. Si les nobles polonais avaient voulu payer à temps, ils ne seraient pas dans l’état où ils sont», vaincus, soumis à l’étranger, menacés d’être partagés par leurs voisins. La Suède courait les mêmes dangers. Au lendemain des traités de Westphalie, elle approchait déjà de sa décadence, comme la Pologne.

La longue minorité de Charles XI, qui n’avait que cinq ans quand son père mourut, hâta encore cette décadence. Charles X avait confié la tutelle et la régence à sa veuve, à son frère l’archiduc Adolphe, aux cinq grands officiers du royaume, Lagardie, Fleming, ses conseillers et ses collaborateurs. L’aristocratie, dans la première diète, annula le testament, écarta du pouvoir son principal adversaire, Fleming, et le frère du roi; elle prétendait de nouveau gouverner l’État à son profit, aux dépens de la royauté et des paysans. Dans le courant de l’année 1660, le sénat, composé encore des fonctionnaires et des serviteurs de la royauté, essaya de résister; le 11 novembre 1660, la noblesse modifia la constitution de 1634: «_Additamentum ad formam regiminis._» Le nombre des conseillers d’État fut porté à quarante, afin que l’aristocratie fît entrer ses membres au Conseil et pût y avoir la majorité; la nomination de ces conseillers fut rendue aux diètes, qui durent se réunir régulièrement, tous les trois ans, sans convocation, et ne pouvaient jamais être remplacées par des diètes provinciales. Les régents furent obligés de gouverner avec le nouveau sénat, et le sénat suivant les volontés de la diète. Cette prétendue addition à la constitution de 1634 en était la négation même. Le pouvoir de la royauté était de nouveau sacrifié aux entreprises et aux intérêts de l’aristocratie.

A l’intérieur, les sénateurs s’enrichirent aux dépens de la couronne; au dehors, ils ne songèrent qu’à vendre au plus offrant l’alliance de la Suède. Ils la vendirent en 1661 à Louis XIV, qui avait besoin d’eux pour établir le duc d’Enghien en Pologne; en 1667, ils la vendirent à la Hollande et à l’Espagne contre Louis XIV (triple alliance de La Haye); en 1668, à l’Empereur; en 1672, à Louis XIV de nouveau contre la Hollande. Ils touchaient l’argent, mais ne tenaient point leurs engagements. «Si le sénat de Rome, écrivait Pomponne, avait eu aussi peu de penchant pour la guerre que celui de Suède en a aujourd’hui, l’empire romain n’aurait pas été d’une si grande étendue. Ces messieurs, quand ils ont touché l’argent, ne songent plus qu’à attendre, avec beaucoup d’impatience, un autre terme pour le recevoir.» De 1661 à 1674, la Suède eut, par ce système, la paix, mais une paix sans dignité au dehors et sans profit à l’intérieur.

La guerre, que le gouvernement suédois entreprit enfin, en 1674, fut plus honteuse encore et plus funeste: Feuquières, en payant chaque sénateur, Lagardie et Wrangel lui-même, en prenant à la charge de Louis XIV l’entretien de la flotte et des troupes suédoises, détermina les Suédois à une intervention en Allemagne contre l’Empereur et la Prusse: cette intervention aboutit au désastre de Fehrbellin (18 avril 1675), qui ruina la réputation militaire de la Suède au profit du Brandebourg. Une ligue se forma dans le Nord contre elle, où entrèrent la Hollande, le duc de Lünebourg, l’évêque de Munster et le grand électeur de Brandebourg. Les Prussiens enlevèrent la Poméranie; les Danois envahirent la Suède par le nord et par le sud, prirent Gothland, la Scanie, le Halhand, Helsingborg, Landscrona; les flottes suédoises furent anéanties par Tromp et l’amiral danois Juul. La Suède était menacée d’un démembrement, lorsque les armées et la diplomatie de Louis XIV forcèrent le grand électeur au traité de Saint-Germain (29 juin 1679), Christian IV, de Danemark, au traité de Lund (26 septembre 1679). C’était la seconde fois que la France sauvait la Suède d’une ruine imminente. Le moment était critique: les paysans, irrités par les gaspillages et les hontes de la régence, avaient fait cause commune avec les envahisseurs. Le pays, ruiné, désorganisé, n’avait même plus les ressources militaires qu’en 1660 Charles X lui avait avec soin conservées: la guerre l’avait épuisé, la guerre ne pouvait plus le soutenir ni le défendre. Ses voisins, qui l’avaient longtemps redouté, devenus redoutables à leur tour, attendaient, comme aux frontières de Pologne, l’heure propice.

Charles XI, déclaré majeur à la fin de l’année 1672, à dix-sept ans, mais qui ne fut véritablement roi qu’en 1679, eut le mérite de voir clairement cette situation et d’y porter énergiquement remède. Ses tuteurs et les régents l’avaient tenu à dessein dans l’ignorance. Il sut voir par lui-même et s’instruire. Comme Wasa, au nom duquel la reconnaissance des Suédois a toujours associé son souvenir, il s’appuya résolument sur les paysans, qui avaient tant souffert depuis cinquante ans, pour ruiner l’aristocratie et restaurer la royauté et le royaume.

Dès 1673, pour s’affranchir de l’autorité du sénat, il se constitua un conseil privé avec lequel il prépara des réformes essentielles: il attendit la fin de la guerre pour les réaliser. La diète de 1675 fit entendre déjà les plaintes des paysans, des bourgeois et de la petite noblesse contre les sénateurs et demanda une commission d’enquête. La diète de 1680 réclama plus vivement encore; le roi soutint et encouragea ces réclamations pour se donner le droit d’agir: les sénateurs furent assignés devant une commission nommée par la diète. Ils durent rendre compte de leurs malversations et furent condamnés, le 27 mai 1682, à une forte indemnité.

Puis la diète de 1680 institua une autre commission pour opérer la _réduction_: Charles XI appela à la tête de cette commission le conseiller de son père, Fleming, auquel il confia d’ailleurs toute la direction des finances: la restitution des domaines royaux usurpés par la noblesse depuis 1609 fut poursuivie rigoureusement, aussi bien dans les provinces récemment acquises que dans les vieilles provinces suédoises. La noblesse de Livonie essaya de résister, envoya Patkul et d’autres délégués à Stockholm pour protester. Le roi les fit arrêter et condamner à mort. Les nobles suédois menaçaient de s’expatrier, d’aller prendre du service en France: rien ne put arrêter Charles XI. La réduction n’était pas seulement un moyen de reconstituer le trésor royal, c’était à la fois le châtiment et la ruine de l’aristocratie.

Dans cette campagne le roi était soutenu par les paysans, qu’il se proposait d’affranchir dans ses domaines et dans ceux des nobles. Ils le soutinrent mieux lorsqu’il proposa à la diète de 1682 l’égalité de tous les ordres, d’abord devant l’impôt destiné à solder les troupes, pour la commune défense de la patrie, puis devant tous les impôts. Dépouillée de ses privilèges financiers, l’aristocratie fut, dans la même diète, dépouillée de ses droits en matière législative: pour s’opposer à la réduction, un noble prétendit qu’elle était illégale, n’ayant pas été consentie par tous les ordres de la diète. La diète de 1682 autorisa le roi à déclarer que, revêtu du suprême pouvoir de gouverner son royaume, conformément aux lois et statuts, il pouvait promulguer à lui seul des lois, que c’était un crime d’État de lui refuser obéissance. Enfin la ruine du sénat (_reichsrath_), qui depuis vingt ans gouvernait la Suède, acheva la perte de la noblesse: le 28 février 1682, le roi annonça aux sénateurs qu’ils ne seraient plus les conseillers du royaume, mais du roi; puis il les invita, au mois de mars, à donner leur démission. Il n’appela plus à travailler avec lui que des hommes dévoués et nouveaux, Fleming, Lindsköld, Gyllenborg, Dalberg; à partir de ce moment, le roi eut un conseil privé, mais le royaume n’eut plus de sénat. Par la suppression du sénat, l’impuissance de la diète et la politique financière de Charles XI, l’aristocratie était réduite à merci: en 1693, la diète déclarait le roi «souverain, seul maître de légiférer et de commander, responsable de ses actes devant Dieu seul».

Ce n’était pas, comme on l’a prétendu, par une puérile imitation de la monarchie de Louis XIV, que Charles XI poursuivit ces réformes essentielles, mais par un juste sentiment des nécessités politiques, pour le bien de ses États. Les finances furent administrées avec une sévère économie, «le roi ne voulant pas même qu’on tirât de la poudre pour la naissance de son fils». Un budget annuel des recettes et des dépenses fut publié par l’ordre de Fleming, un comptoir d’État créé en 1680 par ses soins, puis une banque. Quand Charles XI mourut, le trésor royal contenait plusieurs millions de rixdalers en réserve. Les mines, la principale richesse du royaume, furent améliorées, développées, réorganisées. Grâce à la paix, l’industrie reprit dans les villes; le commerce fut encouragé par un certain nombre d’ordonnances analogues à celles de Colbert. Encouragements aux universités, aux sciences, aux arts, projet d’un code général, Charles XI n’oublia rien pour justifier ses réformes par ses services, son pouvoir par ses bienfaits.

Pour abattre l’aristocratie, pour réparer les maux que les nobles et la guerre avaient faits à la Suède, Charles XI n’avait pas cru, comme ses prédécesseurs, la guerre nécessaire. Il est vrai que la haine des paysans et des bourgeois contre la noblesse l’avait soutenu et encouragé dans ses réformes; mais, par un système absolument pacifique, il leur avait rendu, en diminutions d’impôts, en économies, en règlements industriels et en libertés, le concours qu’ils lui avaient prêté. Blessé par la politique agressive de la France, dont il fut la première victime, en 1680, dans ses propriétés patrimoniales de Deux-Ponts, il s’allia en 1680 à la Hollande, en 1686 à la Hollande et au Brandebourg, puis entra dans la ligue d’Augsbourg le 9 juillet 1686: mais il ne fit jamais la guerre à Louis XIV, et, sauf l’envoi de sept mille auxiliaires à Guillaume III (15 août 1689), il sut garder la plus stricte neutralité. Cette politique contribua à développer le commerce suédois dans la Baltique et dans la mer du Nord, tandis que les vaisseaux anglais et hollandais, pendant la guerre, n’osaient plus s’y engager; elle donna à la Suède la paix dont elle avait besoin et lui procura à Ryswick l’honneur de rendre la paix à l’Europe.

Dès 1692, Louis XIV demandait à Charles XI sa médiation, comme au plus ancien allié de la France: il lui décernait le titre de «restaurateur de la tranquillité publique», qu’il mérita en effet par la part qu’il prit, peu de temps avant sa mort (1697), à la pacification de Ryswick. Les Suédois l’ont depuis justement considéré comme un de leurs plus grands rois. Sa politique, pacifique au dehors, ferme et éclairée au dedans, avait arrêté la décadence de la Suède, réorganisé l’État, conservé les conquêtes de Gustave-Adolphe; mais la tradition en Suède fut plus forte que sa sagesse. Le royaume, assuré de ses frontières par les traités de 1648, n’avait plus, comme il s’en était rendu compte, d’intérêt à la guerre. La tradition fut plus forte pourtant sur son peuple et son successeur que son exemple et ses leçons. Les entreprises militaires de son fils, Charles XII, parurent utiles et glorieuses aux Suédois. Vingt ans d’une politique folle et sans objet ruinèrent pour jamais l’œuvre de tout un siècle de victoires fécondes et de modération bienfaisante.

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IX

L’EUROPE OCCIDENTALE AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE

SUCCESSION D’ESPAGNE.--TRAITÉS D’UTRECHT, DE RASTADT ET DE BADE

Le règne de Louis XIV s’est achevé dans le deuil, au début du dix-huitième siècle, par l’effet de la destinée qui a frappé à coups redoublés sur sa famille, par l’effet aussi de ses fautes, de son orgueil et de sa passion démesurée pour la gloire. La guerre avait épuisé ses armées et les finances de son royaume; malgré Denain, la paix d’Utrecht et de Rastadt consacra la supériorité de ses ennemis et détermina dans la politique européenne une évolution des puissances, du droit public et des intérêts qui pouvait être fatale à l’équilibre de l’Europe et à la sécurité de la France.

Les contemporains ne jugèrent point ainsi ces traités. Ce leur fut un tel soulagement, après une lutte de vingt années où ils n’avaient eu qu’un court répit, de 1697 à 1701, de retrouver la paix, qu’ils ne se préoccupèrent point de ses conditions et de ses conséquences. Et puis les Français d’alors, comme leurs ancêtres, n’avaient qu’une règle pour mesurer la portée des événements qui se passaient sur leurs frontières. Ils l’appliquaient à toutes les guerres, à tous les traités qu’ils faisaient: c’était la haine de la maison d’Autriche. Les souvenirs glorieux du dix-septième siècle, l’éducation nationale avaient fait de la politique de Richelieu le principe sacré de notre politique extérieure. On ne s’inquiétait point de savoir si elle avait été déterminée, comme toute bonne politique, par des intérêts qui pouvaient, avec le temps, avoir changé, et si de nouveaux intérêts, c’est-à-dire des dangers d’une autre sorte, ne réclamaient pas une politique nouvelle. Des traditions glorieuses fermaient les yeux à tout autre point de vue. Et au point de vue de ces traditions, les traités d’Utrecht, de Bade et de Rastadt pouvaient passer pour une victoire: ils confirmaient, complétaient l’œuvre des grands actes du dix-septième siècle. Ils donnaient aux Bourbons cette monarchie d’Espagne d’où étaient partis, pendant deux siècles, des complots contre la France, dont, par la faute des mots autant que par celle des idées, on reportait l’origine à l’Autriche seulement. Si l’on songe que la succession d’Espagne avait été le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de Louis XIV, que la nation, pendant soixante ans, s’était associée avec passion aux entreprises de son roi, le succès de celle qui les couronnait toutes devait la satisfaire pleinement. La joie était d’autant plus complète que l’effort avait été plus grand et la victoire, en 1709, moins probable.

Si la guerre, en effet, n’avait été qu’un duel entre les Bourbons et les Habsbourg pour la succession d’Espagne, si les Bourbons avaient, en 1743, dicté la paix à leurs ennemis, le raisonnement des Français eût été exact et leur joie légitime. Mais, depuis 1701, c’était surtout l’Angleterre et les puissances maritimes qui avaient payé et dirigé les coalitions contre la France. Et, comme la grande alliance de 1701, la paix de 1713 avait été l’œuvre de l’Angleterre et s’était signée à Utrecht, en Hollande.

Or ce n’était pas pour enlever l’Espagne même aux Bourbons que l’Angleterre et la Hollande s’étaient alliées aux Habsbourg contre Louis XIV, le 7 septembre 1701, et leur avaient donné pendant dix ans la victoire. Elles avaient accepté le testament de Charles II, qui l’attribuait aux Français. Mais, ce qu’elles leur avaient disputé, c’étaient les annexes de la monarchie espagnole, dans la Méditerranée, en Italie et en Flandre, et surtout les colonies. Les Hollandais ne voulaient pas que les Pays-Bas passassent à la France, ni les Anglais qu’elle prît, dans la Méditerranée, des positions maritimes, et dans les deux Indes, un empire colonial considérable. Ils eussent accepté qu’un Bourbon régnât à Madrid, à la condition qu’il ne disposât pas, en faveur de sa famille et de son pays, des parties de cette monarchie qu’ils convoitaient. Et Louis XIV, ainsi que Philippe, avaient paru en disposer ainsi, après les avoir reçues des Espagnols.

Ces puissances, comme toute l’Europe, avaient, depuis un demi-siècle, les yeux fixés sur le sort de ce royaume, dont les forces étaient aussi épuisées que la race de ses rois. Quoiqu’elles n’eussent aucun droit à faire valoir dans le règlement de cette grande succession, elles avaient des intérêts à y défendre, et cela suffisait à les rendre inquiètes et attentives aux démarches des souverains qui se préparaient à revendiquer, en vertu de leurs droits, l’héritage. Quand le moment de l’échéance arriva, elles prétendirent examiner les droits des héritiers, régler leurs parts à leur convenance: ce fut, à la fois, l’objet de la guerre qu’elles firent aux Bourbons de 1701 à 1713, de la paix qu’elles imposèrent ensuite aux Habsbourg. Et ce furent, en fin de compte, leurs prétentions qui l’emportèrent à Utrecht, et non le droit des princes à qui il leur plut d’attribuer la succession de Charles II.

Ce n’était donc pas la succession d’Espagne qui pouvait expliquer la guerre à laquelle son nom resta pourtant attaché, ni la paix qui la régla, mais la manière dont les Anglais et les Hollandais prétendirent et réussirent à la régler. Les Français s’y trompèrent et crurent avoir vaincu, tandis que leurs adversaires, en réalité, leur faisaient la loi. L’histoire doit rectifier leur erreur par une étude attentive, aujourd’hui plus facile, de cette succession, des prétentions qu’elle fit naître et de son règlement définitif.