Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 21

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Lorsqu’à la mort de Philippe IV, et après le traité des Pyrénées, il parut que la monarchie d’Espagne, laissée à un prince malade et affaibli, serait une proie facile, toutes les maisons alliées aux Habsbourg de Madrid et presque toutes les nations européennes se préparèrent à en réclamer leur part.

Les deux principales maisons alliées à la dynastie espagnole se trouvaient être, au dix-septième siècle, les Habsbourg de Vienne et les Bourbons de France. Les héritiers de Henri IV s’étaient unis aux petites-filles de Philippe II, tandis que les Empereurs allemands resserraient, par des mariages, leurs liens avec leurs cousins d’Espagne. Louis XIII avait épousé la fille de Philippe II, Anne-Marie; son ennemi Ferdinand II, l’autre fille, Marie-Anne. Louis XIV se maria à la fille de Philippe IV, Marie-Thérèse, en 1659, et fut le beau-frère de l’empereur Léopold Ier, qui avait pour femme l’autre infante Marguerite-Thérèse.

Ces mariages et surtout les derniers, ceux des filles de Philippe IV, créaient aux enfants de Louis XIV et de Léopold Ier, au grand Dauphin de France, aux archiducs Joseph et Charles, neveux de Charles II, qui n’avait point d’héritier, des titres sérieux à la succession de leur oncle. La renonciation, que Marie-Thérèse avait faite à cet héritage en épousant Louis XIV, en droit se trouvait annulée par la clause du traité des Pyrénées, qui la déclarait valable au cas seulement où la reine de France recevrait une dot qu’elle n’avait pas reçue. Ces droits des neveux de Charles II, français et autrichiens, étaient si exactement les mêmes que leurs pères, Louis XIV et Léopold Ier, les avaient reconnus réciproquement en partageant par moitié l’héritage (traité de Vienne, 1668).

La maison de Savoie avait des droits antérieurs, mais moins forts, justement parce qu’ils étaient trop anciens. La fille de Philippe II, Catherine, la grand’tante de Charles II, avait été mariée, au début du dix-septième siècle, au duc Victor-Amédée. Son petit-fils, Victor-Amédée, n’était qu’au second degré le cousin du roi d’Espagne. La maison de Bavière avait à fournir des titres plus solides et plus récents: la fille aînée de Léopold Ier, nièce de Charles II au même degré que les archiducs d’Autriche ou le grand Dauphin, en épousant l’électeur Maximilien de Bavière, avait transmis à son fils Joseph les droits de sa mère Marguerite-Thérèse. La Savoie ni la Bavière n’avaient pas d’ailleurs l’autorité de l’Empereur ni la puissance du roi de France pour faire valoir leurs droits, si légitimes qu’ils fussent.

Il se trouvait en revanche en Europe des nations qui n’avaient pas de droit, mais des ambitions à satisfaire et des forces suffisantes, assez de ressources et de richesses pour tenir en respect les Bourbons et les Habsbourg, s’ils se divisaient. C’étaient les nations maritimes, l’Angleterre et la Hollande, dont la puissance commerciale s’était formée, au dix-septième siècle, des dépouilles de l’Espagne, et dont l’intérêt était d’en recueillir de nouvelles. Ces droits, ces prétentions, ces appétits, depuis 1665 jusqu’en 1700, avaient provoqué bien des conflits, ou des traités de partages analogues à ceux que l’Europe vit se réaliser au dix-huitième siècle, nés les uns et les autres de l’opposition des convoitises. En 1667, les Provinces-Unies avaient disputé les Pays-Bas, avec le concours des Anglais, à Louis XIV, et celui-ci avait été obligé d’aller chercher à la Haye les clefs des provinces qu’en 1678 il arracha à l’Espagne. En 1668, l’Empereur avait consenti à partager avec le roi de France l’héritage espagnol; il le lui avait ensuite disputé à partir de 1673, et, en 1689, il avait réussi à obtenir des puissances protestantes liguées contre la France une garantie formelle de ses droits. Mais, en 1698, Guillaume III et Louis XIV s’entendirent pour ruiner les espérances des Habsbourg et pour rapprocher les trois puissances dont ils dirigeaient la politique. Ils soutinrent la candidature de l’électeur de Bavière, à la condition que Louis XIV aurait toute l’Italie, sauf le Milanais, réservé à l’archiduc Charles, mais qu’il n’aurait ni les Flandres ni la moindre parcelle des colonies espagnoles.

La mort de l’électeur de Bavière (février 1699) rendit nécessaire un nouveau partage: il fallut faire une part plus grande aux Habsbourg, à l’archiduc Charles, qui fut substitué à l’électeur de Bavière, à la condition de dédommager la France avec le Milanais et de renoncer à la succession de son père Léopold (25 mars 1700). Ainsi, à la veille de la mort de Charles II, Louis XIV et Guillaume III, qui avaient tant de fois déchaîné la guerre sur l’Europe, s’étaient mis d’accord pour prévenir pacifiquement les conflits que cet événement pourrait produire. Et pourtant Charles II étant mort le 1er novembre 1700, l’Europe se trouva, à la fin de l’année suivante, engagée pour la succession d’Espagne dans une guerre aussi générale que la guerre de Trente ans, aussi ruineuse et qui dura treize années.

Pour conserver l’intégrité de l’Espagne, menacée par les calculs des politiques, le roi d’Espagne, conseillé par le parti national, avait laissé, par testament authentique du 2 octobre 1700, son héritage tout entier à un prince de la maison de Bourbon, le duc d’Anjou, fils du grand Dauphin. Louis XIV avait accepté le testament, le 15 novembre, pour ne pas faire tort au Dauphin et à ses enfants, et pour ne pas abandonner toute l’Espagne de nouveau aux Habsbourg. L’Empereur, au contraire, l’avait rejeté afin d’exclure tout le «sang de France de la succession universelle d’Espagne» (juin 1701). Au mois de mai 1701, Catinat et le prince Eugène furent déjà prêts à se rencontrer dans la haute Italie.

Une guerre générale eût pu cependant être évitée si Louis XIV avait tenu compte de l’opinion de l’Europe, qui n’était pas plus favorable à la maison de Habsbourg qu’à celle de Bourbon, mais ne voulait à aucun prix laisser se reconstituer, ni au profit des uns, ni au profit de l’autre, l’empire de Charles-Quint. Il n’eût eu qu’à observer strictement la lettre du testament de Charles II, qui stipulait, pour _le bien de ses sujets, la paix de la chrétienté et de toute l’Europe_, «que la monarchie espagnole serait toujours séparée de la couronne de France».

Louis XIV, au contraire, avait eu le tort de faire comme s’il n’y avait plus de Pyrénées. Il avait inquiété les Anglais en obtenant pour ses sujets des privilèges commerciaux que l’Espagne n’accordait qu’à ses nationaux, pour la compagnie de Guinée, l’_assiento_ et le monopole du commerce avec l’Amérique du Sud. Il avait irrité les Hollandais en introduisant les troupes françaises dans les Pays-Bas catholiques, comme s’ils eussent été déjà une province de la monarchie française. Enfin, les lettres patentes de 1700 qui conservaient à Philippe V, malgré sa résidence à l’étranger, la qualité de Français, et, par conséquent, ses droits à la succession de France, parut à toute l’Europe une menace dangereuse.

L’Angleterre, les Provinces-Unies, le Danemark (20 janvier 1701), l’Empereur (septembre 1701), l’Empire (septembre 1702), le Portugal (16 mai 1703) et la Savoie (25 octobre 1703), s’étaient coalisés pour empêcher que les monarchies espagnole et française fussent jamais réunies. L’empereur Léopold, de son côté, s’était désisté de ses droits à la succession d’Espagne (12 septembre 1703), ainsi que son fils aîné Joseph; les alliés, en soutenant son fils cadet, l’archiduc Charles, avaient obtenu la promesse que l’Espagne ne serait pas plus réunie à l’Autriche qu’à la France.

Depuis cette époque jusqu’en 1711 les alliés firent la guerre avec acharnement pour détrôner Philippe V, qui, selon eux, ne pouvait garder le droit de succéder à Louis XIV et la monarchie espagnole. Ils préféraient l’archiduc qui n’avait aucun espoir de parvenir à l’Empire.

Dès 1705 Louis XIV, instruit par ses revers, offrait aux Hollandais de renoncer à l’Espagne, aux Pays-Bas et aux Indes, pourvu que Philippe V conservât l’Italie. En 1706, Bergeik faisait à la Hollande officiellement les mêmes propositions. En 1708 Pettekum, résident du duc de Holstein-Gottorp à La Haye, les renouvela encore. Enfin, en 1709, Louis XIV envoyait à Mærdick le président Rouillé discuter avec les Hollandais Buis et Vanderdussen les conditions de la paix: il offrait encore de céder tout l’empire espagnol à l’archiduc, sauf Naples, la Sicile, la Sardaigne, et les présides de Toscane. C’était la condition _sine qua non_ de la paix pour les alliés: si dure qu’elle fût, Louis XIV l’acceptait «pourvu qu’elle pût servir de fondement à la paix générale».

Mais la paix ne se fit point, parce que Philippe V ne voulut pas abandonner le royaume qu’il avait conquis, ni les Espagnols qui l’avaient appelé et soutenu. Au mois de mai 1709, les Hollandais exigèrent alors de Louis XIV et de son ministre Torcy, venu tout exprès à Bodegrave, qu’ils prissent l’engagement de forcer au besoin Philippe V par la violence à céder son royaume à l’archiduc (préliminaires de mars 1709, art. 4 et 37). Louis XIV rompit toute négociation: les malheurs de 1709 le forcèrent pourtant à les reprendre au mois de mars 1710. D’Uxelles et l’abbé de Polignac partirent pour Gertruydenberg afin de discuter avec les politiques hollandais l’attitude que le roi devait s’engager à prendre au cas où Philippe V refuserait d’abandonner l’Espagne. Ils offrirent la neutralité de la France; les Hollandais exigèrent son concours actif pour détrôner le roi d’Espagne. Les conseillers de Louis XIV et Louis XIV lui-même, allant alors jusqu’à l’extrême limite des concessions possibles, proposèrent un subside aux alliés pour les aider à mettre Philippe V à la raison. Les Hollandais ne s’en contentèrent point, et prétendirent que Louis XIV fût seul chargé de déterminer, au besoin par la force, son petit-fils à revenir en France.

De pareilles prétentions étaient insoutenables: le 20 juillet, d’Uxelles et Polignac rompirent les conférences et revinrent en France; la guerre continua. L’entêtement des Hollandais leur était venu de leur orgueil; ils avaient eu plaisir à humilier le grand roi, qui autrefois les avait tant humiliés. Il s’expliquait aussi par l’idée arrêtée qu’il n’y aurait de sécurité pour eux et pour l’Europe que dans l’abdication volontaire ou forcée de Philippe V. Et, pour l’obtenir, il n’y avait pas de garanties assez rigoureuses qu’ils n’eussent demandées au roi de France. Il fallait, à tout prix et à jamais, arracher l’Espagne aux Français: c’était aussi l’intérêt de l’Empereur et l’avis de Marlborough et des Wighs en Angleterre.

La mort subite de l’empereur Joseph Ier (17 avril 1711) modifia singulièrement les rapports des alliés entre eux et avec la France. Son frère et son héritier, Charles VI, prétendait maintenir ses droits à la succession d’Espagne; mais l’Europe avait-elle désormais intérêt à soutenir ses prétentions pour reconstituer l’empire de Charles-Quint? Louis XIV pouvait-il, en les reconnaissant, détruire ce que pendant deux siècles ses ancêtres avaient péniblement édifié? Les Anglais, en 1711, eurent le mérite de comprendre cette situation. Le ministère Tory, dirigé par Harlay et Bolingbroke, qui inclinait à la paix, après avoir renversé Marlborough et le parti de la guerre, avait envoyé à Torcy un émissaire, l’abbé Gaultier (12 janvier 1711), ancien familier et confident du maréchal de Tallard. Puis il avait chargé officiellement le poète Prior de formuler les conditions de l’Angleterre; la séparation des couronnes de France et d’Espagne y figurait en première ligne. Le 8 octobre 1711, les préliminaires de Londres avaient été signés: cette clause y était inscrite comme une des conditions principales de la paix.

Depuis l’ouverture du congrès d’Utrecht (29 janvier 1712) jusqu’à la paix, l’Angleterre et la France discutèrent les moyens d’assurer la séparation des deux couronnes. Bolingbroke eut alors l’idée de demander l’annulation des lettres patentes de décembre 1700: Philippe V resterait roi d’Espagne pourvu qu’il cessât d’être Français. Et, pour confirmer cet acte, les Anglais demandèrent en outre, le 2 avril, un acte formel de renonciation de Philippe V pour lui et ses descendants au trône de France. Il était pénible pour Louis XIV, qui n’avait plus comme héritier qu’un enfant de deux ans, d’exclure de sa succession un prince qui avait fait ses preuves en Espagne: et puis cet acte de renonciation était contraire au droit monarchique. Il pressa Philippe V une dernière fois d’abandonner l’Espagne, pour réserver ses droits au trône de France; puis, le 10 juillet 1712, n’ayant pu le convaincre, il consentit à cette renonciation.

L’Angleterre avait alors signé la paix le 11 avril 1713, puis les Provinces-Unies, avec la France et avec l’Espagne, le 10 juillet et le 13 août. Le 17 juin, la reine Anne disait à son parlement: «Le principal motif pour lequel on a commencé cette guerre a été l’appréhension que l’Espagne et les Indes occidentales ne fussent unies à la France, et le but que je me suis proposé depuis le commencement de ce traité a été de prévenir effectivement cette union: par la renonciation, dont l’exécution doit accompagner la promesse, la France et l’Espagne sont maintenant plus divisées que jamais.»

La renonciation de Philippe fut faite officiellement aux cortès d’Espagne le 5 novembre 1712; la renonciation du duc de Berry, celle du duc d’Orléans au trône d’Espagne, l’annulation des lettres patentes de 1700 furent enregistrées au parlement de Paris et toutes figurèrent ensuite dans le corps des traités (traité entre la France et l’Angleterre, article 6, etc.).

Ainsi, quoique la succession d’Espagne parût réglée au gré des Bourbons, à Utrecht, en réalité elle le fut par la volonté de l’Angleterre, aux dépens des Bourbons et des Habsbourg à la fois. Si l’empereur Charles VI perdit un empire qu’archiduc il avait un instant possédé tout entier, Louis XIV, qui n’avait plus d’autre héritier qu’un enfant débile de cinq ans, perdit un petit-fils qui eût pu soutenir sa vieillesse et son gouvernement. La France, d’une longue guerre, ne recueillait d’autre fruit que l’honneur de placer un de ses princes sur un trône dont les Farnèse allaient bientôt occuper toutes les avenues. Et l’Angleterre acquérait Gibraltar et Port-Mahon, prête à confisquer en outre le commerce de l’Amérique espagnole.

Elle remportait une autre victoire morale, d’une portée plus haute. Elle avait réussi à modifier le droit public de l’Europe, conformément à ses principes et à ses destinées, contrairement aux principes monarchiques qui avaient réglé jusque-là les destinées de la France.

La clause de renonciation, que Louis XIV appelait «le fondement essentiel et nécessaire des traités», devait avoir un effet plus étendu que le rétablissement de la paix. C’était, par l’intervention de l’Angleterre dans la constitution intérieure des États européens, une modification profonde de leur droit public. Ce n’était pas la seule. Louis XIV, en 1700, avait déchaîné contre lui les colères des Anglais en reconnaissant les droits de Jacques III à la succession d’Angleterre. Au traité d’Utrecht (article 5), il consentit à reconnaître les droits de la reine Anne et de la maison de Hanovre, à sacrifier les Stuarts, les héritiers naturels. Enfin, dans son traité avec la Prusse (12 avril 1713), Louis XIV reconnaissait à Frédéric-Guillaume Ier la succession de Neuchâtel, qu’il avait acquise, en 1707, aux dépens de l’héritier légitime, le prince de Conti, de la volonté des Neuchâtelais. Il admettait ainsi d’une manière générale, sous la pression de l’Angleterre, que les successions monarchiques et princières seraient réglées, non sur les droits héréditaires des souverains, mais par les intérêts et par la volonté des peuples. Des traités constitutionnels ou internationaux _limiteraient_ désormais le droit dynastique, et les souverains ne seraient plus les propriétaires, mais les usufruitiers de leur royaume, suivant qu’il plairait au peuple de les appeler ou non au gouvernement. C’était l’effet des doctrines qui avaient triomphé par la révolution de 1688, et que les successeurs de Guillaume III imposaient ensuite à l’Europe et à Louis XIV. L’évolution constitutionnelle de l’Angleterre était la cause et le signal d’une évolution analogue du droit public européen. Non seulement, suivant l’expression de Voltaire, «elle faisait la loi à l’Europe,» mais elle lui donnait des lois.

Bientôt les Habsbourg subirent cette loi nouvelle, après avoir contribué à y soumettre les Bourbons. On vit Charles VI, pour régler sa succession, consulter les populations de son empire et les puissances européennes: «C’est le concours des suffrages publics ou tacites qui établit ou confirme le pouvoir d’un roi sur une nation», écrit à cette époque, quelques années après les traités d’Utrecht, l’un des publicistes les plus autorisés de l’Europe, Rousset de Missy. Et les écrivains français eux-mêmes consacrèrent cette grande victoire morale remportée à Utrecht par les Anglais sur leur roi par l’éloge et le crédit qu’ils donnèrent à leurs doctrines politiques et à leur constitution.

Les traités d’Utrecht, de Bade et de Rastadt, d’ailleurs, ne modifièrent pas seulement le droit public de l’Europe, mais aussi les rapports des puissances, et déplacèrent l’axe de la politique européenne, toujours au profit des Anglais. Certaines questions furent réglées alors, qui occupaient l’Europe depuis deux siècles, et l’on put croire d’abord en France que les traités d’Utrecht n’étaient que le complément et la sanction définitive des traités de Westphalie. Mais, par la victoire de l’Angleterre, d’autres questions se posèrent qui devaient, plus tard, comme la guerre de succession d’Espagne, se résoudre à son profit.

Lorsqu’en 1701 les Bourbons et les Habsbourg avaient commencé à se disputer l’Europe et l’Italie, on avait pu croire que le long duel auquel avaient mis fin les traités de 1648 allait reprendre plus ardent encore que par le passé. Dans les négociations de partage avec Guillaume III, Louis XIV avait à plusieurs reprises manifesté le désir d’annexer l’Italie à la France. On connaissait, d’autre part, par le testament de Charles de Lorraine (29 novembre 1689), les intentions de l’empereur Léopold, qui voulait incorporer l’Italie à ses États héréditaires et donner, par une plus grande puissance territoriale, à l’Autriche plus d’autorité en Allemagne.

La guerre n’avait donné raison, ni aux Habsbourg, ni aux Bourbons. Le traité de Rastadt permit à l’Autriche de s’établir à Naples, à Milan, en Sardaigne (article 30), mais le reste de l’Italie, et particulièrement la maison de Savoie, qui, avec la royauté, acquit Exilles et Fenestrelles, une partie du Montferrat, les routes des Alpes, la haute vallée du Pô et la Sicile, furent placées par les traités d’Utrecht et de Rastadt sous la garantie des puissances contractantes. Les deux actes proclamaient la «neutralité de l’Italie» et plaçaient des barrières entre les deux grandes monarchies qui se l’étaient si longtemps disputée. L’Autriche se trouva ainsi réduite à une acquisition de territoires, la France ramenée à sa frontière des Alpes.

Il en était de même en Allemagne; pendant la guerre, l’Empereur avait un moment prétendu profiter de l’affaiblissement de la France pour lui enlever ses frontières de l’Est, garanties par les traités de Westphalie, de Nimègue et de Ryswick, l’Alsace, les trois duchés, Strasbourg, la Franche-Comté. La succession d’Espagne avait paru aux Allemands une bonne occasion de reprendre avec succès la lutte séculaire pour les rives du Rhin et du Rhône. Les traités de Bade et de Rastadt (article 3) ruinèrent ces prétentions et ces espérances. La France gardait la rive gauche du Rhin, rendait Fribourg, Kehl et Huningue pour acquérir Landau et fortifier sa frontière naturelle (articles 4 à 9): «le Rhin servait de barrière entre la France et l’Allemagne.»

Les traités de Rastadt et de Bade garantissaient l’unité territoriale de la France; ils achevaient le démembrement de l’Allemagne au profit des princes souverains; le nombre des électeurs était augmenté au profit de la maison de Hanovre, dont les droits à la succession d’Angleterre étaient reconnus (Rastadt, article 14). La maison de Wittelsbach, qui avait perdu l’électorat de Cologne et la Bavière par sa fidélité à Louis XIV, recouvrait ses biens et dignités (Rastadt, article 15). La maison de Brandebourg, par les actes d’avril 1713, recevait la dignité royale, s’établissait dans le Jura, à Neuchâtel, sur le Rhin, dans la Gueldre supérieure, le pays de Kessel. Elle devenait propriétaire d’un État purement allemand, indépendant de l’Empire. Toutes ces puissances et la Saxe, qui, définitivement, conservait la Pologne, annulaient pour jamais l’autorité de l’Autriche en Allemagne: l’œuvre que la France avait poursuivie était achevée.

Mais, d’autre part, l’influence de la France était aussi limitée dans une égale mesure par un sentiment, tout nouveau chez les princes allemands, de l’indépendance et des droits de l’Allemagne. Affranchis de l’Empereur, les souverains ne voulaient plus être les vassaux du roi de France, et particulièrement les rois de Prusse. Leur indépendance vis-à-vis des deux maisons qui s’étaient longtemps combattues aux dépens de l’Allemagne, les ressources plus grandes qu’ils avaient pour la défendre, assuraient la neutralité de l’Empire comme les traités celle de l’Italie. Le gouvernement de Louis XIV le comprit: en 1714, il envoyait un ambassadeur à Vienne, en lui disant que la rivalité séculaire de l’Autriche et de la France était finie.

Les Pays-Bas catholiques eux-mêmes, qui avaient été, au seizième et au dix-septième siècle, un objet de dispute entre les Bourbons et les Habsbourg, devenaient entre eux une barrière. L’Autriche les recevait, il est vrai, par le traité de 1713 (article 9), mais aux mêmes conditions que l’électeur de Bavière en 1697. Le traité de Ryswick avait permis aux Hollandais de mettre des garnisons dans les places fortes principales, Maëstricht, Charleroi, Limbourg, Binch, Courtray, Oudenarde et Saint-Guislain. C’était ainsi que l’électeur de Bavière les avait gouvernés au nom de l’Espagne. Louis XIV s’était aliéné la Hollande en 1704, en chassant de ces places les garnisons hollandaises et en s’attribuant indirectement le gouvernement des Pays-Bas. L’empereur Léopold, en 1701, et l’Angleterre, en 1706 (premier traité de la Barrière), s’étaient au contraire attaché les Hollandais en leur promettant la restitution de ces places, comme une annexion déguisée des Pays-Bas à la République.

Après la paix, l’empereur Charles VI fut obligé de subir cette condition et de souscrire au second traité de la Barrière qui, en lui laissant la souveraineté des Pays-Bas, les plaçait sous le protectorat des Provinces-Unies (15 novembre 1715). La Belgique n’était pas seulement une barrière pour la Hollande, c’était une barrière entre la France et l’Autriche.

Ainsi, dans leur ensemble, et avec les actes qui les complètent, les traités d’Utrecht, de Bade et de Rastadt avaient mis fin à la querelle séculaire de la France et de l’Autriche. Les puissances européennes leur avaient imposé le sacrifice de leurs prétentions rivales; elles avaient forcé Louis XIV, par la Grande-Alliance et le traité d’Utrecht, à se renfermer dans ses limites; puis elles avaient abandonné à Utrecht Charles VI à son ambition, à son entêtement, aux armes de la France, et les victoires de Villars l’avaient alors forcé à accepter, de la main même du général, une paix qui limitait l’Empire à la frontière du Rhin. Par ce système d’équilibre, l’Europe, et l’Angleterre surtout avaient désarmé les deux adversaires et fait de l’Allemagne, de l’Italie et des Pays-Bas, où ils s’étaient tant de fois heurtés, des territoires neutres qui les séparaient. Jamais, depuis le début du seizième siècle, un changement aussi complet ne s’était produit dans les relations des puissances continentales. Jamais la paix du continent n’avait été mieux assurée.