Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 19
D’autre part, en 1611, le roi et la diète, à Niköping, identifièrent les intérêts du luthéranisme et de l’État: l’exercice public ou privé de toute autre religion fut interdit. Les charges publiques furent refusées à tous ceux qui n’étaient pas luthériens. La diète d’Œrebro (1617) alla plus loin encore en disant que ce serait un crime contre l’État de pratiquer, même en secret, la foi romaine. En 1624, trois fonctionnaires furent décapités pour ce motif. Par l’institution d’un consistoire royal, qui disposait des cures, surveillait les livres et les écoles, le roi intervint désormais dans toutes les affaires de religion: la religion était mêlée à toutes les affaires de l’État.
En 1629, la Suède était constituée d’après les principes qui devaient, au dix-septième siècle, faire sa force et sa faiblesse, sa grandeur rapide et sa prompte décadence. Elle considérait et acceptait la guerre comme le fondement de sa sécurité extérieure et de son administration intérieure: les nécessités géographiques: «_situs regni et loci_,» lui en avaient fait un devoir. Elle en fit désormais une coutume et une institution d’État. Elle identifiait en outre la cause de la patrie et ses intérêts avec ceux de la religion réformée: c’était une tradition essentielle pour les successeurs de Gustave Wasa et pour leurs sujets.
La longue et heureuse participation de la Suède à la guerre de Trente ans (1631-1648) est venue de là. Gustave-Adolphe intervint en 1630 en Allemagne, parce que Wallenstein travaillait, avec l’appui de l’Empereur, à se constituer un État nouveau dans le nord de l’Empire et sur les rives de la Baltique. Le duc de Friedland s’était emparé du Mecklembourg (1628), puis, maître de Wismar, il s’avançait vers la mer, organisait une flotte pour y dominer, se faisait nommer amiral et assiégeait enfin Stralsund (1628) qui s’était donné à la Suède. Gustave-Adolphe n’avait pas repoussé les Danois, les Russes et les Polonais de la Baltique, pour l’abandonner à l’ambition de Wallenstein. Il fallait prévenir ses projets, en l’attaquant en Allemagne. «Pour protéger Stralsund, disait-il, nous ne devons pas nous reléguer en Suède; nous devons marcher au contraire avec une armée en Poméranie.»
L’entrée de Gustave-Adolphe dans l’Empire fut, d’autre part, une réponse à l’édit impérial de restitution (6 mars 1629): les champions du protestantisme, palatin ou danois, avaient été vaincus, et Ferdinand II paraissait près d’anéantir les réformés allemands. Le roi de Suède voulait tenter un nouvel effort en leur faveur: il appelait ses sujets à la défense de leurs coreligionnaires d’Allemagne. La guerre contre l’Empereur était une guerre sainte, qui commença au nord de la Baltique par trois jours de jeûnes et de prières.
En vain Richelieu s’efforça-t-il de faire que cette guerre ne fût pas une croisade, mais une guerre politique: il s’efforça, avec l’aide de Charnacé, notre ambassadeur auprès du roi de Suède, et par le traité de Bervald (1631), de protéger la Bavière, les catholiques allemands contre une revanche possible des luthériens. Le roi de Suède prétendit et obtint que toutes choses seraient replacées dans l’Empire en l’état où elles étaient avant 1618. Ce n’était pas seulement un ennemi de Wallenstein et de l’Autriche que le cardinal appelait en Allemagne, ni purement un auxiliaire de la politique française: c’était un croisé protestant, qui avait ses projets à lui, et qui combattait pour sa foi.
Le premier acte de Gustave-Adolphe en Allemagne (4 juillet 1630) fut la conquête de la Poméranie, qui fut achevée au mois de juin 1631 par la prise de Greifswald, et sanctionnée par le traité de Stettin. Le duc Bogeslas XIV fut contraint de se déclarer vassal du roi de Suède et de l’instituer son héritier. Sauf le Danemark et le Mecklembourg, toutes les rives de la Baltique appartenaient à la Suède. S’il n’avait fait qu’une guerre politique, Gustave-Adolphe eût pu s’en tenir là.
Mais il entendait réunir toutes les forces protestantes pour la défense du protestantisme: jaloux de la puissance de la Suède, les électeurs protestants de Brandebourg, de Saxe, les ducs de Mecklembourg et les comtes d’Oldenbourg, le landgrave de Hesse-Cassel, n’offraient que leur neutralité: «Il y a lutte entre Dieu et le diable; si l’on tient pour Dieu, qu’on vienne à moi; si l’on tient pour le diable, qu’on me combatte, répondit le roi de Suède, il n’y a pas de milieu.» Pour appuyer ce dilemme, il vint avec ses troupes aux portes de Berlin et offrit encore à l’électeur, son beau-frère, l’alliance ou la guerre. Le 21 juin 1631 l’électeur choisit l’alliance. Son exemple entraîna le landgrave de Hesse-Cassel (21 août 1631), le duc Bernard de Saxe-Weimar, l’électeur Jean-Georges de Saxe (10 septembre 1631). Ces princes protestants mettaient leurs troupes sous le commandement du roi de Suède, promettaient d’entretenir les siennes, lui livraient leurs forteresses: le roi leur assurait la restitution de leurs droits et de leurs biens, et leur promettait les dépouilles des catholiques. L’armée sainte était constituée: la croisade protestante n’avait plus seulement un chef; elle avait des lieutenants et des soldats. La victoire de Leipzig prouva la valeur de l’un, encouragea l’ardeur et les espérances des autres. La conquête de la Franconie en fut le prix: le pillage de cette fertile contrée enrichit le roi et l’armée; elle fut en même temps pour tous les protestants une revanche éclatante et profitable des maux et des dommages que leur avaient causés les décrets de l’Empereur, les violences de Tilly et de Wallenstein.
A ce moment les projets de Gustave-Adolphe, qui jusque-là avaient été conformes aux intérêts et aux traditions de la Suède, s’élargissent: les succès du roi l’amènent par une pente naturelle à substituer à cette politique nationale une politique plus personnelle. A Francfort ou à Mayence, dans l’hiver de 1631 à 1632, entouré des princes protestants, recherché par les ambassadeurs des princes catholiques, de la France et de l’Angleterre, il rêve de constituer en Allemagne, sur les conquêtes qu’il a faites ou qu’il fera encore, aux dépens du parti catholique, un grand empire protestant. Il refuse de rendre au palatin ses États; il essaie de se faire céder par le Brandebourg ses droits à la succession de Poméranie; il négocie avec les maisons de Weimar, de Hesse, de Brunswick, de Mecklembourg des traités de protectorat ou de succession. Enfin, en décembre 1631, il fait ses conditions à l’Empereur et lui demande, outre le retour à l’état de choses antérieur à l’année 1618 pour les protestants allemands, pour lui le titre de roi des Romains. Il songeait à faire évidemment, avec l’aide des princes protestants du nord, au profit de la Suède et de son ambition, ce que le Brandebourg a réalisé depuis.
Richelieu, effrayé de ces projets qui eussent assuré l’unité allemande, aux dépens des catholiques, et fait tort à ses propres projets d’agrandissement en Allemagne, réclama, par l’intermédiaire de De Brézé (18 janvier 1632), la neutralité en faveur de la Ligue catholique, et la cession éventuelle de l’Alsace. Gustave-Adolphe refusa l’une et l’autre: il exigea le désarmement de la Ligue et, parlant en Empereur allemand déjà, déclara qu’il ne laisserait porter aucune atteinte à l’intégrité du territoire germanique. Puis, n’ayant pas obtenu la soumission de la Bavière par la diplomatie, il l’entreprit par les armes.
Ce fut sa dernière campagne, une véritable conquête de l’Allemagne du Sud. Nuremberg se donna à lui, et l’un des savants de la ville prouva qu’il descendait des anciens burgraves. Avec Donauwerth, il eut le Danube; avec Augsbourg, le Lech. Augsbourg le reconnut comme roi; Gustave-Adolphe destinait cette ville à être la capitale de son empire et laissait frapper des médailles comme celles-ci: _Gustava et Augusta, caput religionis et regionis._ Les princes qui l’accompagnaient commençaient à murmurer; mais la mort de Tilly (30 avril 1632) facilitait ses conquêtes et encourageait ses espérances. La France s’inquiétait aussi, demandait au roi de Suède où il s’arrêterait: «Quand mon intérêt l’exigera. J’irai trouver le roi de France à Paris», répondit-il, et, pour le moment, il occupa Munich, la capitale de l’électeur que Richelieu s’efforçait en vain de sauver. Toute la Bavière était à lui, quoique les paysans catholiques se soulevassent un peu partout contre cette domination protestante. Le retour de Wallenstein à la tête des armées impériales (décembre 1631), ses victoires sur les Saxons, en Bohême, puis en Saxe, ne laissèrent pas à Gustave-Adolphe le temps d’achever son œuvre dans l’Allemagne du Sud; il fallait bien abandonner ses rêves devant la réalité: il était menacé au mois d’octobre de perdre ses communications avec la Baltique. Par Nuremberg et la Thuringe, il rentra en Saxe et rencontra les Impériaux à Lutzen, dans ces champs de bataille de Leipzig où il avait gagné l’Allemagne et où il perdait la vie (16 novembre 1632).
Sa pensée et sa politique lui survécurent, pendant toute la minorité de sa fille Christine, sous le gouvernement de son chancelier et confident Oxenstiern. A ce moment critique pour la Suède, la diète, le Reichstag et le Reichsrath, réunis à Stockholm, chargèrent le comte Pierre Brahé d’aller à Francfort demander à Oxenstiern «ce qu’il pensait de toutes choses et particulièrement de la conduite de la guerre d’Allemagne». C’était le 6 janvier 1633; deux jours avant, Oxenstiern avait écrit déjà en Suède pour faire connaître les intentions dernières de Gustave-Adolphe sur l’Allemagne: il fallait, pour continuer sa politique, négocier un mariage entre Christine et le fils de l’électeur de Brandebourg: le prix de ce mariage serait l’abandon à la Suède de tous les droits de la Prusse sur la Poméranie. La Suède aurait ainsi toutes les côtes de la Baltique. D’autre part, la conséquence de cette union serait, soit au profit de la Suède, soit au profit du Brandebourg, la formation dans le nord d’un grand royaume protestant, autour duquel on grouperait les princes protestants.
Oxenstiern n’abandonnait donc ni les intérêts directs de la Suède en cette guerre, ni les projets formés par Gustave-Adolphe depuis la fin de 1631 pour la constitution d’un empire allemand protestant. En décembre-janvier 1633, il négociait à Berlin avec l’électeur, qui se refusa d’ailleurs jusqu’en 1634 à toute conquête de la Suède en Poméranie; en mars 1633, il réunissait à Heilbronn les princes et les ambassadeurs protestants, tranchait avec eux, comme s’il eût été déjà chancelier de l’Empire, et cherchait à se faire donner l’archevêché de Mayence, la dignité électorale et l’archichancellerie. La politique française entrava ses projets: Feuquières, qui la dirigeait à la diète d’Heilbronn, ne voulut entendre parler que d’une ligue contre l’Autriche, où la France serait comprise, et repoussa les prétentions de la Suède à la direction de l’Allemagne; enfin, profitant des nécessités d’argent où se trouvait le chancelier, il ne consentit au renouvellement du traité de subsides qu’à la condition d’une clause de garantie formelle en faveur des catholiques allemands. La jalousie des protestants, la diplomatie de Richelieu empêchaient Oxenstiern de réaliser les plans qu’avaient formés son maître sur la Suède et sur l’Allemagne.
La défaite des Suédois à Nordlingen (septembre 1634) les ruina pour toujours. Les protestants ne comptèrent plus sur la Suède et se divisèrent; les uns, la Saxe et le Brandebourg par la paix de Prague (1634), revinrent aux Impériaux et se rapprochèrent des catholiques, surtout, pour écarter la Suède du nord de l’Allemagne; les autres conclurent directement avec la France (novembre 1634) le traité de Paris qui introduisait les armées françaises dans l’Empire, donnait à Louis XIII la direction de la guerre contre l’Autriche et la promesse d’agrandissements en Alsace. En cette situation, Oxenstiern n’eut plus qu’à ramener la politique suédoise à son point de départ: il s’efforça d’obtenir des satisfactions territoriales sur les bords de la Baltique, et le rétablissement des protestants allemands. Il s’adressa, pendant l’année 1635, aux puissances signataires du traité de Prague, puis directement à l’Empereur: ses propositions furent rejetées. Il ne lui resta plus alors qu’à poursuivre énergiquement la guerre, aux côtés de la France et d’accord avec elle. Par les traités de Compiègne (1635), de Wismar (1636) et surtout de Hambourg (6 mars 1638), que négocièrent Salvius pour la Suède, d’Avaux pour la France, les deux puissances s’engagèrent à ne poser les armes que quand les choses seraient ramenées à l’état où elles étaient en 1618, à ne pas faire de paix séparée, et à se procurer des satisfactions réciproques.
Il était grand temps: la Suède, après avoir dominé le Nord et l’Allemagne, se voyait menacée par l’Empereur et par tous ses voisins coalisés. Sans doute, à la mort de Bogeslas XIV (1637), elle avait annexé la Poméranie; mais cette occupation n’avait fait qu’irriter le Brandebourg et le Danemark. En 1637, Christian IV de Danemark se rapprochait de l’Empereur, qui lui promettait l’annulation de l’édit de restitution et la cession de Brême; en 1639, un colonel autrichien, de Booth, négociait une alliance entre le Brandebourg et la Pologne pour envahir la Livonie. L’électeur de Brandebourg, Georges Guillaume, était déterminé par son ministre catholique, Schwarzemberg, à soutenir désormais l’Empereur. Le roi de Pologne avait épousé la sœur de Ferdinand III; on espérait acquérir l’Espagne à ce vaste projet, et le frère du roi de Pologne, Jean-Casimir, partait, après l’entrevue de Georges Guillaume et de Ladislas VII à Grodno, pour Madrid.
Le projet échoua: la flotte espagnole fut détruite en octobre aux Dunes par Martin Tromp; l’invasion en Livonie ne réussit pas; mais l’Empereur n’abandonna pas ses projets: il excita de nouveau le Danemark; à l’assemblée de Passau (1642) il envoya un nouvel ambassadeur au roi «pour l’échauffer à la guerre». Christian IV forma avec Ladislas VII une grande Ligue où Alexis Romanow entra à son tour (septembre 1643), et Torstenson, qui marchait alors sur Vienne par Olmutz et Brunn, fut obligé d’abandonner l’Autriche pour défendre la Suède elle-même contre cette coalition de ses ennemis héréditaires (octobre 1643).
Ce ne fut qu’avec l’alliance française qu’Oxenstiern put prévenir et vaincre cette ligue et conserver, en Allemagne, les conquêtes essentielles de Gustave-Adolphe. Les généraux français, Condé et Turenne, empêchèrent, par leurs victoires sur le Rhin, l’empereur Ferdinand III de s’emparer de l’Allemagne du Nord. Les diplomates français ne rendirent pas à la Suède moins de service: la Thuillerie, à Brombsebrö, procura aux Suédois (13 août 1645) la province d’Aland, les îles d’Œsel et de Gothland, et la libre navigation des détroits. Au congrès de Munster et d’Osnabruck, qui s’ouvrit le 10 avril 1644, pour se terminer par les traités de Westphalie (24 octobre 1648), d’Avaux et Servien soutinrent les revendications du plénipotentiaire suédois, Salvius, et obtinrent pour la Suède, malgré le Brandebourg, les satisfactions qu’elle désirait: la Poméranie citérieure et une partie de l’ultérieure, entre autres Stettin, les îles de Wollin, de Rugen, le port de Wismar. Une haute cour de justice fut créée à Wismar, une université à Greifswald. La Suède obtenait, en outre, des positions importantes sur le Weser, Brême et Verden, et le moyen d’intervenir dans les diètes allemandes pour garantir ses nouvelles provinces.
Dégagée de ce qu’elle avait eu d’aventureux de 1631 à 1635, la politique suédoise retirait en 1648, de cette longue guerre, les avantages que s’était proposés Gustave-Adolphe pour la sécurité, la richesse et la grandeur de la Suède. La Baltique était désormais enfermée dans des provinces suédoises qui donnaient au royaume des frontières contre les Russes, les Polonais et les Allemands, lui ouvraient le commerce du Nord, doublaient ses revenus et ses forces.
La royauté recueillait, à l’intérieur, le bénéfice des avantages qu’elle avait procurés à la nation. La minorité de Christine n’avait pas été, pour la noblesse, une occasion de reprendre ce que Gustave-Adolphe lui avait enlevé. Le gouvernement du roi avait continué, comme s’il ne fût pas mort, en Suède, ainsi que sa politique en Allemagne. «Oxenstiern, dit Christine, ordonna tout suivant les instructions du feu roi, y ajoutant du sien ce qu’il jugea à propos sur le règlement de plusieurs autres affaires fort importantes du gouvernement et des finances.» Il fit adopter à la diète de 1634 (29 juillet), presque sans changement, une réforme que le roi et lui avaient étudiée pendant la guerre d’Allemagne. C’était la fin de la lutte engagée par le roi contre la noblesse, au profit de la puissance et de la centralisation royales.
Le gouvernement devait appartenir à cinq officiers, placés à la tête de cinq grands conseils, justice, guerre, amirauté, chancellerie, trésor. Les officiers et les conseillers, au nombre de vingt-cinq, étaient nommés par le roi: ils devaient se réunir tous ensemble chaque année, le jour des Rois, pour examiner la gestion de tous les officiers du royaume, étudier l’état du pays, les réformes à opérer sans la diète ou à lui soumettre. Dans les provinces, les gouverneurs généraux, les gouverneurs de villes, les baillis, qui durent assister à toutes les délibérations des corps de ville, nommés pour deux ans seulement, les colonels, les juges de provinces (_lagsagor_) ou de districts, relevaient directement du roi et de ses conseils. La Suède forma désormais un État centralisé, et la royauté opposa aux nobles et aux villes les agents de cette centralisation qu’elle nommait ou déposait à son gré, souverainement.
Dans la même diète, les nobles firent abandon à la couronne, pour deux ans, de leurs franchises en matière d’impôt: en 1638, Oxenstiern leur demanda de prolonger encore pour six ans cette concession. Régent et presque roi, le chancelier achevait l’œuvre de Gustave-Adolphe d’une manière ferme et éclairée, justifiant ainsi les progrès du pouvoir royal par ses services, organisation nouvelle des mines, des postes, des douanes. Il préparait enfin à son maître, il le croyait du moins, un successeur digne de lui en la personne de sa fille Christine, qu’il élevait comme un garçon, la tête farcie de latin, le corps assoupli à tous les exercices, d’une volonté extrême quoique mobile.
La reine Christine, majeure le 8 décembre 1644, trouva, lorsqu’elle prit le pouvoir, une tâche considérable à remplir. Elle avait personnellement contribué, peut-être par l’influence de son favori Lagardie acquis à la politique française, peut-être aussi par une vue juste des choses, à la paix de Westphalie: elle avait forcé Oxenstiern à la signer. La paix avait été glorieuse et profitable. Après avoir tiré de la guerre ce qu’elle pouvait donner, le moment était venu d’assurer au royaume les bienfaits de la paix. Ce moment était décisif pour l’avenir de la Suède: la guerre, pendant quarante ans, avait fourni le trésor royal et occupé la noblesse, mais écrasé les paysans et ruiné les villes. Il fallait créer d’autres ressources à la royauté, rétablir l’agriculture, le commerce, l’industrie, et achever de réduire la noblesse. La tâche était grande; mais la grandeur de la Suède en dépendait.
Christine essaya de reprendre aux nobles les biens qu’ils avaient usurpés sur la couronne: ils résistèrent, n’ayant plus l’espoir d’être dédommagés aux dépens de l’ennemi. Elle fut obligée de prolonger de deux ans les impôts votés au temps de la guerre (1648-1650). Dès 1648, elle reculait découragée de voir que la Suède _ne pouvait vivre sans la guerre_. Une femme ne pouvait la diriger elle-même, et alors Christine songea qu’«elle dépendrait du mari qu’elle associerait à son trône, ou de celui qui mènerait ses troupes au combat». Elle repoussa toutes les propositions de mariage que ses conseillers lui faisaient, et, ne se jugeant pas capable de gouverner la Suède comme il semblait qu’elle dût l’être, elle abdiqua une première fois en 1651, définitivement en 1654.
L’abdication de Christine à été souvent expliquée par le caractère personnel de cette reine lettrée, n’aimant ni le pouvoir, ni le protestantisme, fantasque et sceptique. Elle fut plutôt la conséquence de l’état de la Suède où s’étaient introduites deux doctrines fatales de gouvernement. Gustave-Adolphe jugeant, au début du dix-septième siècle, la guerre nécessaire à la sécurité de l’État et conforme aux nécessités de sa situation géographique, Oxenstiern, pour l’imiter, avaient organisé la Suède pour la guerre: pendant quarante ans elle en avait vécu. Il parut qu’elle ne pouvait plus vivre autrement. Une femme ne pouvait la gouverner ainsi; Christine ne voulait pas de lieutenant: elle laissa le pouvoir à un général, son cousin Charles-Gustave, qui, au mois de juin 1654, fut couronné sous le nom de Charles X, et dès le premier jour, en 1655, déclara la guerre à la Pologne.
Charles-Gustave, fils du palatin de Deux-Ponts et d’une sœur de Gustave-Adolphe, avait été de bonne heure préparé par sa mère à recueillir la succession de son oncle. De bonnes études à Upsal, de longs voyages en Danemark, en Hollande, en Suisse, des recherches dans les archives de l’État suédois, en avaient fait, à dix-huit ans, un homme capable de comprendre les intérêts de la Suède en Europe et de la royauté en Suède. En 1641, il constatait que les nobles, cherchant toujours leur intérêt, travaillaient à détruire les fondements de l’autorité royale, et qu’il fallait défendre l’œuvre de Gustave Wasa et de Gustave-Adolphe. Élevé par une mère très protestante, il se remettait à Dieu de son avenir et de celui de la Suède.
Ce serait une erreur de se le figurer comme un homme uniquement amoureux de grandes actions et de gloire militaire: il voulut être, fut un bon général, et devint un roi soldat, pour les raisons qui avaient déterminé Christine à abdiquer et à le choisir: il fallait, à ses yeux, un pareil souverain à la Suède. Partant pour l’Allemagne, où il allait apprendre son métier à l’école de Torstenson, en 1641, il écrivait à son père: «Je dois me soumettre à ce changement. Votre Grandeur et ma mère vénérée m’avez toujours fait une loi d’apprendre à connaître les fondements de la grandeur de cet État, et, _puisque les fondements en sont la guerre_, je dois, si je veux avoir une place en Suède, acquérir de l’expérience à la guerre.» En 1647, il quitta un moment l’armée, appelé par les Suédois qui voulaient déterminer Christine à l’épouser; Christine refusa, mais elle l’appela au trône en abdiquant. Défendre l’autorité royale, la religion et faire de la guerre, pour y parvenir, la règle de son gouvernement, telle fut sa politique, conforme à l’opinion de tous les hommes d’État suédois, fatale pour la Suède.
En 1654, quelques jours après son avènement, il chargeait le maréchal Hermann Fleming, qu’il avait choisi pour être l’agent de ses projets de réforme, de faire une enquête sur les biens de la couronne et les aliénations récentes ou anciennes. L’enquête établit que le roi n’avait pas même droit à de la paille pour ses chevaux quand il parcourait le royaume. Il demanda à la diète de lui donner, en révoquant les aliénations, en _faisant la réduction_, les moyens de gouverner et de vivre. Il proposa en même temps de ramener la religion d’État à la pureté dont elle s’était écartée, sous l’influence des étrangers appelés par Christine en Suède; puis, après avoir même demandé que les pasteurs fussent chargés d’animer, par leurs prêches, la jeunesse à la guerre, il proposa une croisade protestante contre la Pologne: les nobles avaient fait une telle résistance aux projets de réduction, qu’on ne pouvait les convaincre qu’en leur parlant des intérêts de la religion, qu’en les appelant aux bénéfices d’une conquête.