Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 15
Ses services, autant que sa politique, constituèrent un État qui disposait souverainement des ressources et des forces des sujets. Les territoires récemment annexés au Brandebourg, l’aristocratie jusque-là toute-puissante dans les duchés de Clèves ou de Prusse, furent contraints de subir la condition que le Brandebourg acceptait de bonne grâce de ses margraves. Leur résistance fut vaincue par le grand électeur: ce fut la plus grande partie de sa tâche. Il eut désormais le droit de lever régulièrement l’impôt direct, d’établir des impôts de consommation, ou accises, qui lui fournirent des ressources considérables, et, par tous ces moyens, il constitua une force militaire qui fut la plus considérable de tous les États du Nord.
Frédéric II a dit que de la victoire de Fehrbellin (1675), remportée par le grand électeur sur les Suédois, date la puissance des Hohenzollern. Rien n’est plus vrai: par les réformes de Frédéric-Guillaume Ier, l’État prussien avait acquis des ressources militaires bien supérieures à toutes celles que pouvaient avoir les autres États allemands. Pour en trouver de comparables, il fallait franchir les frontières de l’Allemagne, et ce n’était pas en Pologne ou en Danemark qu’il fallait chercher. Seule, de l’autre côté de la Baltique, et jusqu’à la porte de l’État prussien, la Suède vivait pour la guerre et par la guerre, sur les grands souvenirs, et par les fortes leçons de Gustave-Adolphe. Quand le grand électeur eut vaincu les Suédois, il donna la preuve que la première puissance militaire du Nord, c’était la sienne; il indiqua du même coup à ses successeurs, comme leur premier devoir, la nécessité de l’entretenir et de la développer.
Il leur apprit encore que la politique, au service de la force, ne nuit jamais. Et la leçon ne fut pas perdue. Le grand électeur a non seulement établi les fondements intérieurs de la monarchie prussienne, mais pratiqué avec un rare bonheur les principes politiques qui devaient, en Europe, assurer sa grandeur. Ces principes sont d’ailleurs d’une extrême simplicité: l’État ne doit être engagé au dehors qu’autant que son intérêt s’y trouve. Et cet intérêt n’est pas dans de lointaines combinaisons d’avenir, ou dans la persistance de traditions anciennes, mais dans des avantages immédiatement réalisables. Toute alliance se présente sous forme d’un marché, et toujours d’un marché à court terme, où l’avance doit être la plus petite possible, et toujours subordonnée à un gain sûr, considérable et prochain.
Prenons un exemple: au lendemain de la guerre de Trente ans, le Brandebourg, de droit, est devenu un État souverain. Mais l’autre domaine de la monarchie prussienne, le duché de Prusse, est demeuré vassal de la Pologne. Cette situation est fausse, dangereuse, humiliante: elle nuit au prestige et à l’unité de l’électorat. Il importait autant, sinon plus, à l’électeur d’y mettre un terme que d’acquérir une province nouvelle. Ce fut son premier souci, et son principal effort.
Il y réussit par une politique de marchandage, que le succès justifia. Le roi de Pologne, Casimir, était en lutte avec le roi de Suède, Charles-Gustave. Dans cette lutte, toutes les chances étaient pour les Suédois: traiter avec eux parut à l’électeur le plus convenable et le plus sûr. Marché conclu: le Brandebourg fournit au roi de Suède son armée, qui l’aida à remporter la victoire de Varsovie (juillet 1656). Le roi de Suède promit de reconnaître la souveraineté de Frédéric-Guillaume Ier en Prusse, et la reconnut le 20 novembre. Mais cette reconnaissance ne pouvait avoir de valeur que par le consentement de la Pologne: sa faiblesse lui en faisait une nécessité. L’électeur en profita: second marché avec le roi Casimir, qu’il paya du concours de son armée contre la Suède, et qui lui rapporta, aux traités de Wehlau et d’Oliva (1657-1660), la souveraineté de la Prusse ducale. L’opération avait réussi.
Voilà le secret de la grandeur prussienne: toujours aller au plus pressé, au plus proche, ne pas s’engager dans des rêves lointains d’empire ou de royauté, se contenter d’une modeste souveraineté, et l’acquérir immédiatement, sans souci des engagements pris et des alliances. Politique éminemment réaliste, où la fin, mais une fin toujours prochaine, justifie les moyens.
Le grand électeur n’en pratiqua jamais d’autre dans les grands conflits que provoquèrent, au dix-septième siècle, les ambitions et la puissance du roi de France. Avec Louis XIV, il conclut de véritables marchés. Il lui vendit, en 1664, en 1666, sa neutralité ou son alliance contre de bonnes espèces sonnantes, qui lui servirent à réparer, à fortifier son armée entamée dans les guerres précédentes. Le 31 décembre 1669, il promit à Louis XIV son concours militaire contre l’Espagne et la Hollande, s’il voulait lui assurer la Gueldre espagnole; mais aussitôt, craignant de ne pas obtenir de la France toute-puissante ce qu’il convoitait, il vendit à la Hollande son alliance 600 000 florins, payables à Hambourg (6 mai 1672). Il mit son armée en campagne dans la vallée du Rhin, seulement pour en faire sentir l’importance au roi de France, qui acheta sa retraite 800 000 livres par le traité de Vossen (10 avril 1673). Ces bénéfices, aisément réalisés par un marchandage perpétuel, mirent le grand électeur à même d’en réaliser de plus grands encore: par ses victoires sur les Suédois, de 1675 à 1677, il occupa tout ce qui leur restait de la Poméranie. Ses calculs pourtant se trouvèrent, à la fin, en défaut: il avait cru Louis XIV abattu par la coalition de l’Autriche, des Pays-Bas et de l’Espagne. La France, par la paix de Nimègue, affirma sa supériorité et soutint son crédit en Europe: elle sauva la Suède et força Frédéric-Guillaume à lui rendre ses conquêtes (paix de Saint-Germain). Le grand électeur s’en consola, par l’indemnité de 300 000 écus que lui versa Louis XIV et résolut, à l’avenir, de mieux calculer encore.
Il se garda bien, en 1682-1683, d’entrer dans la nouvelle ligue européenne que Guillaume d’Orange essaya de former contre Louis XIV: il ne se décida qu’après la révocation de l’édit de Nantes, en 1686, avec toutes sortes de précautions, à la condition formelle que ses troupes n’auraient point à servir en Italie, en Espagne, en Belgique, dans aucun des États héréditaires de la maison d’Autriche. Il n’avait rien à voir dans la succession d’Espagne, qui provoquait ce nouveau conflit des puissances européennes: il ne voulait rien y perdre, soit en se séparant des États protestants, soit en soutenant les prétentions de l’Empereur. Il se contenta d’intervenir à Cologne pour agrandir, à l’occasion, ses domaines du Rhin, sans engager plus de trois mille hommes, qu’il confia d’ailleurs à un général éprouvé, le protestant Schomberg.
Par cette politique de prudence et d’économie bien entendue, le grand électeur ne fit pas une alliance qui ne lui rapportât. Il plaçait son armée réorganisée à gros intérêts, auprès des grandes puissances qui sollicitaient son concours: il la prêtait temporairement au plus offrant et dernier enchérisseur. Il la reprenait quand il avait réalisé les bénéfices, et la gardait intacte pour l’offrir à ceux qui lui en promettraient de nouveaux. C’était là sans doute une façon de faire des affaires sans grandeur et sans scrupule, mais aussi sans mécompte et presque à coup sûr. Quand il mourut, en mai 1688, l’électeur laissait à son fils un État souverain et solidement constitué, une armée si forte que toute l’Europe se la disputait, et l’exemple d’une politique appuyée sur ces deux forces, habile à les employer et à les ménager tour à tour, pour le seul profit et l’avantage immédiat de la Prusse.
Son successeur, Frédéric III, ne profita pas autant de cet exemple qu’il usa de la souveraineté et de l’armée constituées par son père. Les historiens prussiens le lui ont beaucoup reproché: «Il était magnifique jusqu’à la prodigalité, disent les contemporains, aimant le faste, fort attaché aux appareils extérieurs de la souveraineté.» Il était de ces fils de familles récemment enrichies, à qui l’ordre et le travail de leur père ont donné l’indépendance, et qui, grisés par leur fortune nouvelle, la dépensent à n’avoir pas l’air de parvenus ou à l’augmenter par toutes sortes d’entreprises, parfois aventureuses. Comme eux, Frédéric III a paru ridicule et maladroit. Mais il ne faut pas oublier que cette impatience de s’élever, d’accroître sa considération et l’héritage reçu est une forme de l’ambition, et l’ambition, chez les jeunes gens, vaut mieux que l’inertie et l’usage mesquin d’une grande fortune qui ne leur a rien coûté. La famille trouve encore son compte à ces satisfactions de vanité, à cet esprit d’entreprise. Sans doute, Frédéric III a beaucoup dépensé, à tort et à travers: mais ses dépenses n’ont pas toutes été perdues. Il a formé de très grands projets: il en a réalisé un au moins, considérable. Il a fait de son électorat, à la fin du dix-septième siècle, un royaume, et cela seul aurait dû être, aux yeux des Prussiens, une excuse suffisante de toutes les fautes qu’il a pu commettre.
Ce fut, en effet, une date considérable dans l’histoire de la Prusse que le jour où elle fut érigée en royaume, la consécration définitive des progrès accomplis en un demi-siècle, le point de départ de progrès nouveaux dans les siècles suivants.
Par l’établissement de sa royauté, Frédéric Ier acheva l’unité de l’électorat. Tous les territoires qui, du Niemen au Rhin, formaient l’État brandebourgeois-prussien, furent compris sous la même dénomination de royaume de Prusse. Il y eut partout sur le Rhin, le Weser, en Brandebourg, en Poméranie, en Prusse, des provinces royales, analogues, administrées de même, qui constituèrent un corps sous une même tête. Mais la conséquence capitale de l’érection de la Prusse en royaume a été d’égaler presque à l’Empereur un de ses sujets, et de fonder en regard de la grande maison catholique des Habsbourg, et en dehors d’elle, une puissante dynastie protestante. Cet acte acheva de détruire le peu de liens qui rattachaient la Prusse à l’Empire et de lui donner désormais, en Allemagne et en Europe, une situation presque indépendante. Les électeurs de Brandebourg avaient, en cinquante ans, tiré tous les avantages et toutes les conséquences de la situation favorable où les avaient mis les traités de Westphalie.
Rien n’est plus curieux que de rapprocher la politique des Hohenzollern et des Habsbourg à cette époque décisive. Les uns développent obscurément, patiemment, les clauses des traités de 1648, organisent et complètent la souveraineté qu’ils ont reçue, accroissent leurs ressources militaires et leur trésor, ne cherchent que des profits certains, immédiats. Les autres se refusent à reconnaître les faits accomplis au milieu du dix-septième siècle, s’obstinent à des rêves grandioses, à une reconstitution impossible du passé, au lieu de songer au présent qui s’impose, et laissent d’abord sans défense leur patrimoine héréditaire pour acquérir des provinces lointaines au delà des Pyrénées et du Rhin, puis s’égarent dans des rêves plus éloignés encore, qui les mènent jusqu’à Constantinople. L’ambition déréglée et chimérique des uns favorise l’ambition patiente et pratique des autres. C’est pour disputer à Louis XIV l’héritage espagnol que Léopold Ier, de lui-même, accorde la royauté à Frédéric Ier. La politique impériale achève la ruine de l’Empire: elle multiplie le nombre des princes souverains et leur distribue des couronnes.
Tous les princes en Allemagne imitent alors les Hohenzollern, et profitent de l’aveuglement des Habsbourg avec plus ou moins de bonheur.
Aux portes de Berlin, fort près de Vienne, la maison de Saxe avait la force des traditions anciennes, et les grands souvenirs du prince Maurice, qui osa défendre, contre Charles-Quint, les intérêts de la Réforme et des princes. Elle avait souffert, comme les Hohenzollern, de la guerre de Trente ans. Comme eux, elle avait été indemnisée largement par l’acquisition des Deux-Lusaces, qui, depuis des siècles, appartenaient à la couronne de Bohême. Les traités de Westphalie lui donnèrent l’indépendance et l’autorité que, par la Réforme, depuis un siècle, elle cherchait. «Un électeur de Saxe, qui prendrait soin lui-même de ses affaires, qui aurait de la conduite et de l’économie, écrivait alors un résident français, serait capable de donner un grand poids au parti qu’il embrasserait en Allemagne.»
Pendant toute la fin du dix-septième siècle, les électeurs de Saxe, Jean-Georges Ier (1611-1656), Jean-Georges II (1656-1680), Jean-Georges III (1680-1694), adoptèrent une politique qui ne différait guère de celle du Brandebourg. Jusqu’en 1664, ils se rangèrent du côté de l’Empereur, puis, gagnés par les présents de Louis XIV, ils passèrent à la France par les traités de Ratisbonne et de Zwickau (1664): ils ne recherchaient que l’argent. En 1667, lorsque Louis XIV voulut occuper les Pays-Bas espagnols, les Saxons formèrent secrètement, à Zinna, une alliance avec le Brandebourg pour lui imposer la paix. Pendant la guerre de Hollande, comme le grand électeur, ils passèrent successivement de l’alliance autrichienne à l’alliance française, selon les subsides qu’on leur offrait. Ils demeurèrent à peu près neutres dans ces grands conflits, par l’instabilité de leurs alliances, afin de ne rien perdre et de gagner toujours. S’il y eut une politique de marchandage, ce fut la leur.
Mais, au moins, à Berlin ces marchés pouvaient se justifier par les profits qu’en retirait l’État prussien. A Dresde, ils ne servirent qu’à entretenir le luxe et les prodigalités de la cour, ou à défrayer les courtisans et les ministres. Le budget des plaisirs auxquels les électeurs donnaient presque tout leur temps, chasses, festins, débauches, tournois et fêtes officielles, musique et théâtre, absorbait tous les revenus de l’État, ruinait l’armée et le peuple. C’est en vain qu’à sa mort l’électeur Jean-Georges Ier recommanda à ses successeurs «d’améliorer avec l’aide du temps et de Dieu les pays qui leur sont échus, ruinés par la guerre, de mettre un terme au train excessif de la cour, aux nombreux et coûteux divertissements et festins». Il avait donné un autre exemple: son fils et son petit-fils oublièrent ses leçons et suivirent son exemple. Ils n’employèrent pas leurs soins à fortifier leur pouvoir en Saxe aux dépens de la noblesse comme leurs voisins de Brandebourg, ou leur crédit en Allemagne par la constitution d’une armée puissante. Ils donnèrent toute leur application à se faire une cour royale par la prodigalité, l’éclat et la dépense.
En 1697, l’électeur Frédéric-Auguste de Saxe, fatigué de n’avoir à grand prix que les apparences de la royauté, se résolut à dépenser plus encore pour en acquérir la réalité. Il commença d’abord par vendre sa conscience aux catholiques, afin de pouvoir régner en Pologne. Le prix lui parut léger, autant que l’étaient ses convictions religieuses. Il fut très lourd en réalité pour la Saxe, qui perdit la situation privilégiée du plus ancien et du plus respecté des États protestants de l’Allemagne et paya les frais de l’élection. Frédéric-Auguste n’hésita pas à vendre au Brandebourg le Petersberg, le dernier reste du comté originaire de Wettin où reposaient ses ancêtres, en même temps qu’il lui abandonnait la direction et le protectorat des protestants allemands.
Depuis le jour où la maison électorale de Saxe acquit la couronne de Pologne, la Saxe fut de plus en plus sacrifiée à l’ambition, à la politique de ses maîtres. Elle fut enchaînée, comme une puissance catholique qu’elle n’était pas, à la cour de Vienne. Elle entretint des armées qui servaient à soutenir l’autorité fragile de ses ducs en Pologne. Elle devint ainsi une sorte de province polonaise, avec l’honneur stérile de voir Dresde se transformer en résidence royale. L’Empire perdait ainsi, par la faute de l’Empereur qui avait favorisé cette évolution, une de ses plus belles provinces, et la Saxe, par la faute de ses électeurs, ne recueillait pas comme le Brandebourg, en force, en indépendance, en dignité, le profit de ce que perdait l’Empire.
Il n’en fut pas de même en Hanovre: après les traités de Westphalie, les princes Welfs agrandirent leur État, développèrent l’indépendance, élevèrent la dignité de leur maison, ne négligeant rien, à l’exemple des Hohenzollern, pour constituer dans le nord de l’Allemagne une puissance souveraine et forte. Le duché de Celle-Hanovre-Lunebourg, longtemps partagé entre les diverses branches de la famille des Guelfes, se trouvait reconstitué à la veille des traités de 1648 sous la main vigoureuse du duc de Calenberg. Ses quatre fils, Christian-Louis, Georges-Guillaume, Jean-Frédéric, Ernest-Auguste, se le partagèrent de nouveau. Mais tous, à l’exception du troisième qui se fit catholique, se mit à la solde de Louis XIV et sacrifia son peuple à sa manie de l’imiter, contribuèrent à agrandir, à faire prospérer l’héritage paternel. L’aîné, après avoir payé sa dette à la jeunesse par quelques extravagances et des caprices de despote, prit très au sérieux ses devoirs de prince, organisa, avec le concours de Schenck de Winterstädt, ses finances, son armée, veilla à l’éducation de ses sujets, toujours préoccupé de questions militaires, sans avoir jamais risqué une guerre. Christian-Louis n’eut pas de meilleur ami que le grand électeur, son contemporain et son émule. A côté de lui, à Hanovre, Georges-Guillaume, véritable condottiere mondain qui avait hérité de son père le goût des aventures, en courut plusieurs qui profitèrent à son duché, bien administré par le ministre Bülow. Il acquit ainsi Dannenberg et le duché de Lauenbourg, qui fermèrent au Brandebourg la vallée de l’Elbe, la route du Danemark et de Lübeck.
Mais ce fut surtout le dernier des quatre frères qui, succédant à l’aîné en 1679 et assurant à son fils par un mariage la succession de Georges-Guillaume, fit l’unité et la grandeur du duché et la fortune de sa maison. Son premier acte fut la déclaration de 1680, qui régla l’indivisibilité du Hanovre au profit de l’aîné de la famille: c’était d’un patrimoine privé faire un État moderne. Entre les États constitués par les traités de Westphalie, le Hanovre n’était qu’au second rang. Il restait un simple duché: Ernest-Auguste le fit passer en 1692 au rang d’électorat: ce fut le prix du concours qu’il fournit assidûment aux rêves ambitieux de l’empereur Léopold. Le nouvel électeur acquérait en autorité sur ses sujets ce qu’il leur procurait en dignité au dehors: comme ses voisins de Brandebourg, il réduisit le pouvoir des États de la province par l’institution d’impôts indirects qui lui permirent de se passer de leur concours financier. Toute l’administration se centralisa entre les mains de son conseil secret et de ses ministres Platen et Grote. Mais ni cette centralisation, ni cet absolutisme ne devaient nuire au Hanovre, qui devint, par d’utiles réformes, un des États les plus prospères de l’Allemagne; les dépenses étaient sévèrement contrôlées, justifiées par l’entretien du pays et de l’armée. Elles étaient en outre employées à faire du Hanovre, où Leibnitz s’installait pour de longues années, un foyer de culture et de science allemandes. Rien ne manquait à cet État moderne qui se fondait ainsi, sur les ruines de l’Empire, par la complaisance aveugle de l’Empereur et la sagesse de ses princes, ni l’unité, ni la prospérité, ni l’éclat.
Le successeur d’Ernest-Auguste, Georges-Louis, acheva et consacra les réformes et les efforts de son père: dur, froid, égoïste, mais entêté et avare comme un Hohenzollern, il parvint en même temps que son voisin de Prusse à la royauté en Angleterre; et ce ne fut pas pour sacrifier ses États allemands, comme les électeurs de Saxe, à son royaume étranger. Le Hanovre resta toujours son séjour de prédilection; l’or et les armées de l’Angleterre, l’alliance de l’Autriche procurèrent à son électorat les duchés de Brême et de Verden, les embouchures de l’Elbe et du Weser: il put un instant entrevoir l’acquisition du Mecklembourg et de Lübeck. Unie à la maison de Brandebourg par des alliances de famille et des intérêts communs, la maison de Hanovre se partageait avec celle de Hohenzollern la direction de l’Allemagne protestante et la domination de la basse Allemagne. C’était plus de la moitié de l’Empire déjà qui échappait à l’Empereur.
Dans le sud, la Bavière qui, dans la guerre de Trente ans, avait appuyé les prétentions de la maison d’Autriche, l’abandonnait en 1648 et depuis lors poursuivit uniquement le succès des siennes. Pour le malheur de cet État et de l’Empire, ces prétentions étaient exactement les mêmes que celles de la maison d’Autriche. Il semblait qu’au moment où les Habsbourg, combattus par la France, ruinés par les princes, laissaient échapper de leurs mains affaiblies le pouvoir impérial, les Vittelsbach, qui l’avaient eu au moyen âge et l’avaient conservé jusque-là à leurs voisins d’Autriche, pouvaient le ressaisir et le reconstituer à leur profit. La France le leur proposa en 1657-1658. Les princes bavarois reculèrent devant l’étendue du fardeau, d’abord.
Louis XIV ne renonça pas à son projet: il attendit l’occasion favorable pour renouveler ses offres. A la mort de l’électeur Ferdinand-Marie, son successeur Maximilien II (1679-1726) se laissa plus volontiers aller à des rêves d’ambition: fastueux et dépensier, il voulait faire figure de prince royal et n’en avait pas les moyens. Il espéra d’abord, de la complaisance de l’Autriche qui lui donna la main d’une archiduchesse Marie-Antoinette, le trône d’Espagne à la mort de Charles II. La mort de son fils Joseph, à qui cette couronne paraissait réservée (5 février 1699), du consentement des Habsbourg et de l’Europe, mit fin à ce rêve princier. Il ne restait plus à Maximilien que le gouvernement des Pays-Bas et la perspective de l’Empire.
De 1701 à 1713, il s’attacha à cette ambition, sans se laisser arrêter par aucun obstacle. Il resta seul pendant la guerre de succession d’Espagne dans le parti de Louis XIV, qui lui avait promis (9 mars 1701) l’Empire et une royauté aux Pays-Bas. Il vit ses États électoraux occupés par les alliés (7 novembre 1702) après Hochstett (1704), perdit la dignité électorale et dut s’estimer heureux de les recouvrer au prix de la cession des Flandres à l’Autriche (1713).
Trop pressé de se constituer un royaume, Maximilien fut, jusqu’à cette époque, un souverain de la Bavière _in partibus_; la plupart du temps, il négligeait ses sujets allemands: résidant aux Pays-Bas ou à Versailles. Il ne songeait à eux que pour leur imposer des tributs, qui payaient les frais de son jeu, de ses constructions royales à Nymphenbourg, ou les dépenses de courtisans avides et toujours ruinés. La Bavière, qui avait fait si grande figure au début du dix-septième siècle, ne se releva pas des fautes de ce règne: l’exemple de Maximilien fut contagieux pour ses successeurs, qui ruinèrent leur duché pour disputer en 1741 l’Empire à l’Autriche, ou même songèrent à la fin du dix-huitième siècle à le lui abandonner tout à fait.
Et d’autre part la rivalité des Wittelsbach et des Habsbourg acheva d’affaiblir la puissance impériale et l’Empire. La discorde des deux grandes maisons catholiques, dont l’alliance avait fait la force, les ruina toutes deux, au profit des puissances protestantes du Nord, qui s’agrandissaient en Allemagne aux dépens de l’Empereur, et se posèrent en champions de la liberté allemande, trahie par les catholiques du Sud, alliés de la France.
La _liberté germanique_, tels sont les mots qui, dans la langue du temps, se substituent en effet dans toutes les cours allemandes, à Vienne, à Berlin, à Hanovre, à Heidelberg, aux anciens termes d’Empire et d’Allemagne. Et cette évolution des mots indique une évolution des idées, la fin d’un passé abandonné, le début de mœurs nouvelles où s’élabore obscurément l’avenir.