Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 16

Chapter 163,428 wordsPublic domain

Les princes allemands se dégagent définitivement au dix-huitième siècle de l’unité impériale qui enchaîne leurs prétentions et la liberté de leurs croyances. Mais, s’ils recueillent ainsi et développent les profits de la guerre de Trente ans, ils s’efforcent d’en guérir les maux dans leurs États et d’en prévenir le retour. Le concours des armées suédoises et françaises leur a été précieux, mais il a coûté cher à l’Allemagne dévastée par les soldats étrangers. Délivrer leurs sujets allemands de la présence de voisins ambitieux devient pour les princes un objet aussi essentiel que d’assurer leur propre souveraineté conquise avec leur aide. Ce sentiment se développe chez les princes d’abord, en face des progrès que fait la puissance française au dix-septième siècle et des excès même de cette puissance au temps de Louis XIV: «Que le roi de France sache, s’écrie l’électeur de Brandebourg, que nous ne voulons être ni ses sujets ni ses esclaves.»--«Le grand dogue, écrit à deux pas l’électrice de Hanovre, si on le lui permet, ne laissera bientôt plus aux princes d’Allemagne d’autre trône qu’un tombeau.»--«Sa puissance, dit l’électeur palatin, durera autant que notre division: si l’on n’y met bon ordre, il sera le tuteur de toute la chrétienté.» L’incendie de ses États, dix ans plus tard, rappela aux Allemands les plus mauvais souvenirs de la guerre de Trente ans. La crainte de la France commença à les rapprocher comme la haine de l’Autriche les avait détachés de l’ancienne unité impériale. On vit parfois «toute l’Allemagne, ce vaste et grand corps, composé de tant de nations et de peuples différents, selon l’expression de Fléchier, déployer tous ses étendards et marcher sur nos frontières». Ce ne fut plus le drapeau déchiré de l’Empire qu’on arbora, mais un nouveau signe de ralliement, la _liberté germanique_.

Sans doute, il tomba bien des fois des mains des princes qui l’arboraient, avides de recueillir un peu partout les avantages qui s’offraient à eux. «Un chacun, disait l’un d’eux, n’a soin que de son intérêt le plus proche, sans se soucier du plus éloigné.» Ce sentiment général, encore très vague et comme négatif, ne résistait guère encore à la tentation de profits particuliers, immédiats et positifs. C’est en vain que Leibniz en appelait du particularisme à la patrie allemande. Mais peu à peu cependant la haine et la cruauté des Français, la nécessité où se trouvaient les princes de défendre contre eux leur souveraineté et la liberté de leurs sujets, éveillaient au delà du Rhin, mieux que les exhortations du grand publiciste, l’idée de la patrie allemande, dont les politiques, quarante ans après, allaient à leur tour prononcer de nouveau le nom.

En même temps, se dessinait à la fin du dix-septième siècle, en Allemagne, un mouvement religieux, le piétisme: à la voix de Spener, et dans l’université prussienne de Halle, en 1697, le protestantisme s’épure; par les leçons de son ami Thomasius, le droit et la langue allemande s’émancipent de la scolastique et du latin. Et ainsi la Réforme, qui avait divisé l’Empire en se mettant sous le joug des langues anciennes, des légistes et des politiques, retourne insensiblement au peuple, aux coutumes et aux langues populaires, pour refaire une nation ruinée par les querelles religieuses des deux siècles précédents. Dans ce travail de reconstitution morale les premiers symptômes sont vagues, les premiers essais, timides et incertains.

Et pourtant c’étaient bien là les mêmes éléments qui avaient, au quinzième siècle, reformé l’âme et l’unité française, les misères d’un pays dévasté par les armées étrangères, la haine du voisin et de l’envahisseur, le réveil de la conscience nationale enfin par une inspiration religieuse.

Tel est l’état politique et moral de l’Allemagne à la fin du dix-septième siècle. Ruiné par la guerre, plus encore par la paix, l’Empire est misérable et divisé. Mais le remède à ces maux est prochain; il doit sortir de ces maux mêmes. C’est aux princes souverains dont l’ambition, l’égoïsme et les querelles religieuses ont, avec l’aide des armées étrangères, déchiré et désolé l’Allemagne, qu’il appartient, à défaut de l’Empereur attardé dans des visions du passé ou perdu dans des rêves chimériques, de le lui appliquer. Les Hohenzollern ne failliront pas à cette tâche dans les siècles suivants: appuyés sur la haine des Allemands contre l’étranger, et sur le protestantisme, quoiqu’ils soient désormais indifférents aux querelles religieuses, ils feront l’unité de leur État, et plus tard celle de l’Allemagne, par la recherche exclusive et parfois malhonnête des seuls intérêts immédiats de la Prusse.

BIBLIOGRAPHIE

CHARVÉRIAT. _Histoire de la guerre de Trente ans._

CHÉRUEL. _Ministère de Mazarin_, tome III.

ROUSSET. _Histoire de Louvois_, tomes III et IV.

HIMLY. _Histoire de la formation territoriale des États de l’Europe centrale._

LAVISSE. _Études sur l’histoire de Prusse_, 1885.

AUERBACH. _La diplomatie française et la cour de Saxe_, 1888.

WADDINGTON (A.). _L’acquisition de la couronne royale de Prusse_, Paris, 1888.

BODEMANN. _Correspondance sur l’électrice Sophie de Hanovre._

HAUMANT. _La Guerre du Nord et la paix d’Oliva_, 1 vol., Paris, 1895.

PRIBRAM. _Études sur l’histoire de l’empereur Léopold_, Acad. de Vienne, 1886.

BEAUMONT. _Étude sur le règne de Léopold en Lorraine_, 1 vol., Nancy, 1894.

PRIBRAM. _Œsterreich und Brandenburg_ (1685-1686--1686-1700), Inspruck et Prague, 2 vol., 1885.

ARNETH (V. von). _Eugen von Savoyen_, Vienne, 3 vol., 1857-1858.

OBLICH. _Geschichte des preussischen Staats im XVII. Jahrhundert_, Berlin, 3 vol., 1838-1839.

DROYSEN. _Geschichte der preussischen Politik: der grosse Kurfürst_, Leipzig.

KOCHER. _Geschichte von Hannover_ (1648-1714), 2 vol., Leipzig, 1884-1887.

BUCHNER. _Geschichte von Baiern_, Munich, 1820.

VII

LES PROVINCES-UNIES AU XVIIe SIÈCLE

Les Pays-Bas, qui semblent dépendre à la fois de l’Allemagne du Nord, des vallées du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, des plateaux ardennais, ont pourtant leur individualité marquée par leur nom même. Ce n’est plus le continent, ce n’est pas encore la mer: de la mer, le pays est séparé par ses digues, ses polders et ses dunes; du continent, par une série de marais, de canaux et de lacs. C’est une région, qui malgré ses analogies avec les régions voisines, a pourtant son caractère propre et sa nature particulière.

Au moyen âge, il se forma là entre la France et l’Allemagne une nationalité mixte et libre qui, dès le treizième siècle, avait ses monuments, sa langue, ses magistrats et ses assemblées, et, au quinzième siècle, sous le gouvernement des ducs de Bourgogne, constituait déjà un État fédératif. Les différentes parties de cet État, qui ne reposait que sur une sorte d’union personnelle, conservèrent leurs privilèges et leur caractère, plutôt françaises au sud, plutôt allemandes au nord, plus municipales au nord-ouest, plus féodales dans l’est et dans le sud; à partir de la Réforme il y eut en Hollande et en Zélande une majorité de calvinistes très convaincus; mais les Flandres restèrent attachées au catholicisme. Et pourtant, malgré cette diversité, on constatait entre les diverses provinces une communauté d’habitudes, de mœurs, de traditions historiques, tout ce qui constitue une nation.

La politique de Philippe II, qui se proposait de ramener à l’unité les formes variées de privilèges, de libertés religieuses et politiques introduites par le temps dans les provinces hétérogènes de son vaste empire, donna aux Pays-Bas la conscience définitive de leurs intérêts communs, et la force nécessaire pour les défendre. Cela se produisit surtout dans les provinces du Nord plus que dans la Belgique, moins isolée, moins indépendante aussi de l’Europe. Hollande, Zélande, Frise, Gueldre, Utrecht, Groningue, Over-Yssel se soulevèrent en 1567, se confédérèrent en 1579, et, tandis que les provinces du Sud rentraient pour deux siècles sous la domination des Habsbourg, firent reconnaître en 1609 leur indépendance. Cinquante ans à peine après, elles luttaient déjà non plus pour l’existence, mais pour la suprématie, disputant la mer aux Anglais, l’Europe à Louis XIV. Une prospérité si rapide ne s’expliquerait pas si la nature et l’histoire n’avaient longuement préparé l’existence et la grandeur de cette nation.

La trêve de 1609, conclue entre les Provinces-Unies et l’Espagne, par les soins de Henri IV et de Jacques Ier, fut le dernier terme de l’insurrection des Pays-Bas, le premier de la vie indépendante et normale de l’État hollandais. L’Espagne ne reconnut pas officiellement l’autonomie des Provinces-Unies, mais elle l’admit implicitement en traitant avec elles comme avec une puissance européenne.

Suivant l’expression d’un diplomate français, Buzenval, le nouvel État s’était _formé sur le moule de la liberté_. C’était un État républicain, fédératif, constitué par l’union des sept provinces. Chacune d’elles apportait son concours à l’Union, en conservant ses libertés, ses habitudes, ses institutions provinciales.

La Gueldre, où dominait la noblesse, noblesse pauvre et courageuse, avait ses États provinciaux formés des délégués des villes et des nobles. Les délégués étaient élus par quartier, neuf par chaque quartier, votaient comme ils étaient élus, de telle manière que le vote d’un quartier pouvait s’opposer victorieusement au vote des deux autres. Les provinces d’Over-Yssel et d’Utrecht étaient organisées de la même manière. A Utrecht, il y avait plutôt trois ordres que trois quartiers: l’ordre des villes, Utrecht et les petites cités placées sous son patronat; l’ordre du clergé, le chapitre et ses dépendances; la noblesse. Chaque ordre avait une voix et le droit de _liberum veto_ comme en Gueldre. A Groningue, il n’y avait que deux ordres, la noblesse, calviniste, et la ville, catholique, toujours en opposition. L’organisation de la Frise était très différente, toute démocratique: les propriétaires fonciers étaient tous électeurs, se faisant représenter par des délégués. Les onze villes, dont les institutions municipales étaient aussi démocratiques, avaient chacune leur délégué. Les États étaient plus nombreux, et les décisions se prenaient à la majorité des suffrages. En Hollande, le pouvoir appartenait aux villes, riches, industrieuses et commerçantes, dont la population comptait pour les deux tiers dans la population totale de l’État, et à Amsterdam particulièrement. Le plat pays n’était point représenté: les nobles avaient sept voix, les villes dix-huit. En Zélande, les villes étaient tout aussi, mais la maison d’Orange était beaucoup. Elle n’avait qu’une voix sur sept qui étaient données aux villes. Cependant elle disposait à son gré de trois villes et tenait ainsi presque toujours en échec les volontés des autres.

Chaque province, ayant gardé dans la confédération une part du pouvoir législatif, avait aussi sa part du pouvoir exécutif: elle en déléguait l’exercice à un stathouder élu, en droit, quoique choisi en fait héréditairement dans la maison de Nassau. Celui-ci commandait l’armée, nommait les bourgmestres et les échevins des villes, et assistait aux délibérations des États; mais les États s’étaient réservé le droit de présenter des candidats aux charges des compagnies vacantes dans l’armée, et les conseils de villes, le même droit pour les candidats aux charges municipales.

Les institutions fédérales étaient les États généraux, et le conseil d’État. Les États généraux, les Hautes Puissances, étaient composés des délégués de chaque province, nommés (1581) les uns pour trois ans, les autres pour six, d’autres enfin à vie. Peu importait d’ailleurs: on ne comptait que le suffrage de la province. Les États généraux avaient le droit de paix et de guerre, fixaient le contingent de l’impôt et de l’armée; ils recevaient les ambassadeurs et traitaient avec l’étranger; ils avaient le droit de désigner les ambassadeurs, avec certaines réserves, la désignation de l’ambassadeur en France appartenant toujours à la Hollande, celui de l’envoyé en Angleterre toujours à la Zélande. Les États nommaient le généralissime et l’amiral général, l’état-major de l’armée et de la flotte. Pour ne point accroître outre mesure ce pouvoir fédéral, il avait été convenu dès l’origine que les décisions importantes ne pourraient être prises qu’à l’unanimité de toutes les provinces.

Auprès des États généraux, l’autre institut fédéral était le conseil d’État, composé de douze membres, trois pour la province de Hollande, investi du pouvoir exécutif de la nouvelle République. Le secrétaire en avait la direction: les ministres de la République, les stathouders pour l’armée, les trésoriers et receveurs généraux pour les finances y siégeaient de droit, venaient y prendre leurs instructions et y rendre leurs comptes. Le conseil d’État avait toute l’administration de l’État, veillait à son organisation intérieure, à ses intérêts au dehors. Ayant le maniement des affaires, il fallait qu’il décidât vite: il décidait à la majorité des suffrages, et les suffrages se comptaient non par provinces, mais par députés.

La Généralité avait enfin non seulement son armée et son budget, dont le contingent provincial allait être fixé par un règlement de 1612, mais ses domaines. C’étaient, sur le continent, la Drenthe, une partie de la Flandre et du Brabant, qui avaient été conquises en commun sur l’Espagne, et tout ce que l’on pourrait conquérir encore de la même manière: les territoires dits _de la Généralité_. C’étaient, au loin, les colonies enlevées au Portugal, depuis 1580, ou à l’Espagne.

L’exploitation des colonies et le commerce étaient déjà le fondement de la richesse et de la prospérité du nouvel État: habitués par la pêche du hareng à la pratique de la mer, les Hollandais s’étaient constitué une flotte qu’on évaluait en 1572 à six cents navires, et qui leur avait permis de recueillir dans les mers du Nord l’héritage de la Hanse. La guerre avec l’Espagne ouvrit aux marins hollandais de plus vastes horizons: ils allèrent chercher dans les Indes orientales et occidentales les produits qu’ils ne trouvaient plus dans les ports du Portugal et de l’Espagne. La route la plus sûre leur parut d’abord être au nord. En 1594, un marchand, d’origine normande, B. de Moucheron, et un commissaire des États, Linschoten, aux frais de la nation; en 1596, Heemskerk et Barentsz, s’engagèrent, sans succès, dans l’océan Glacial, et n’en rapportèrent que des connaissances géographiques. La route habituelle du cap de Bonne-Espérance conduisit les Hollandais à des résultats plus pratiques: en 1595, les frères Houtman de Gouda, qui, dans leur jeunesse, avaient séjourné à Lisbonne, firent le tour de l’Afrique, et de Mozambique se dirigèrent vers les îles de la Sonde. A leur retour des compagnies coloniales se fondèrent à Amsterdam, à Rotterdam, en Zélande, à Delft; en 1602, Olden-Barnevelt, faisant dans ce monde commercial la même fédération qui s’était faite entre les villes et les provinces, constitua la compagnie des Indes orientales, avec le monopole du commerce aux Indes et les ressources nécessaires pour l’exploiter: cette compagnie, qui était placée sous la surveillance de l’État, allait donner à la Hollande un vaste empire colonial, fonder et développer son commerce sur les ruines du commerce portugais et espagnol.

Les pays de la Généralité, qui servaient à la république de boulevards contre ses voisins, avaient aussi pour son commerce une grande importance. Les Hollandais avaient profité de leur établissement à Maestricht pour fermer à leur profit la Meuse au commerce des étrangers. Ils avaient fait de même à Rheinsberg sur le Rhin, et sur l’Ems. Ils avaient aussi occupé les embouchures de l’Escaut et fait de la ruine d’Anvers, le principal port des Pays-Bas avant la Révolution, le rival de leurs propres ports, une condition essentielle de leur paix avec l’Espagne. Ils rêvaient enfin, pour leur sûreté et pour leur commerce, d’étendre dans les Pays-Bas catholiques le territoire de la Généralité, comme ils convoitaient l’empire colonial de leurs anciens maîtres.

Telles étaient, en 1609, l’organisation, les ressources, les intérêts des Provinces-Unies. Cette organisation intérieure avait ses défauts et ses dangers: des dangers plus grands encore se préparaient pour la république par le conflit inévitable de ses intérêts avec ceux des puissances voisines.

Le principal défaut de la constitution hollandaise, c’est qu’elle n’en était point une. L’union d’Utrecht formée entre les provinces (1581) n’était pas une charte: c’était un traité d’alliance commune et défensive entre les provinces qui étaient et demeuraient des États souverains. Il y avait des institutions fédérales, mais il n’y avait pas de droit fédéral. En sorte que, légalement, les Provinces-Unies n’eurent pas de souverain, mais sept souverains, les provinces. Pourtant, comme il ne peut pas y avoir d’État sans gouvernement central, et que les Pays-Bas devenaient un État, un gouvernement de fait s’établit par la force même des choses.

De 1581 à 1584, ce fut celui de Guillaume le Taciturne, capitaine et amiral de l’Union, stathouder des sept provinces, ayant à ces titres divers le droit de régler les différends entre les provinces, de nommer les officiers militaires et civils, véritable président de cette république fédérale. Après sa mort et le gouvernement faible de Leicester (1585-1587), grand bailli des Pays-Bas, le pouvoir passa à la province de Hollande, la plus riche, la plus peuplée, dans la capitale de laquelle les États généraux se tenaient depuis 1593, et dont l’_avocat_, plus tard le pensionnaire, dirigeait la politique et soutenait les intérêts. Ce ne fut plus un pouvoir militaire, comme celui des Nassau, mais un gouvernement aristocratique. Cette contradiction entre le droit et le fait, cette anarchie légale d’une part, ce gouvernement illégal de l’autre, furent pour la république la source de discordes et de conflits intérieurs qui s’annonçaient dès 1609.

Le gouvernement aristocratique de Hollande, dirigé par les marchands d’Amsterdam et leur homme de confiance, Olden-Barnevelt, voulut, pour jouir en paix des profits de la guerre, la trêve avec l’Espagne, et la signa malgré la résistance des provinces et surtout du prince de Nassau.--Maurice de Nassau, qui avait recueilli une partie des charges de son père, songeait dès cette époque à reconstituer entièrement le pouvoir que Guillaume le Taciturne avait eu; appuyé sur l’armée, sur la province de Zélande qui proposa de lui donner, en 1609, le titre de gouverneur général, il voulait la continuation de la guerre contre l’Espagne, la ruine des marchands d’Amsterdam, une république militaire enfin dont il serait le chef. En 1607, Olden-Barnevelt traçait de la république et des dangers qui la menaçaient à l’intérieur le tableau suivant: «Les Provinces-Unies ne sont pas une république, mais sept provinces différentes dont chacune a sa forme de gouvernement, et qui n’ont de commun entre elles que les mesures prises en vue de la défense commune; quand la sécurité de l’État sera suffisante et que l’on aura la paix, l’envie et l’indolence feront tomber l’État dans des désordres et une anarchie extrême. Nous n’avons pas un gouvernement armé d’une autorité propre et suffisante pour maintenir les villes, les provinces et les sujets dans l’obéissance; notre perte sera certaine: _dum Romæ deliberatur, Saguntum perit_.»

Le danger n’était pas moins grand au dehors qu’au dedans: l’Espagne, en 1609, ne pouvait se résigner au sacrifice de la moitié des Pays-Bas, aux pertes que faisait subir à son commerce le développement du commerce hollandais. La trêve de douze ans n’était pas une paix définitive. Mais, en outre, la Hollande voulait à la fois s’accroître sur mer et sur terre, et ses intérêts, soit dans les Flandres, soit aux colonies, étaient en contradiction avec les intérêts des puissances qui l’avaient le plus soutenue dans ses guerres contre l’Espagne, l’Angleterre et la France.

Le concours d’Élisabeth n’avait jamais été désintéressé: en 1585, elle s’était fait remettre en gage certains ports flamands, Flessingue et Briel, et, lorsqu’elle chargeait Leicester du gouvernement des Pays-Bas protestants, elle avait eu le dessein très arrêté de les confisquer au profit de l’Angleterre. Puis, en 1604, pour garder leurs conquêtes en Flandre, Jacques Ier et les Anglais avaient fait leur paix avec l’Espagne, sans se soucier des Hollandais; un projet de mariage entre le prince de Galles et l’infante d’Espagne avait même été alors en question: l’infante aurait apporté les Pays-Bas tout entiers comme dot à l’Angleterre. Ainsi, l’Angleterre, en secourant les Pays-Bas, cherchait à se les annexer: de telles ambitions ne s’accordaient ni avec l’existence, ni avec les projets d’agrandissement des Provinces-Unies en Flandre: aux colonies, les Anglais disputaient aux Hollandais les dépouilles de l’Espagne; leur commerce s’était développé par la guerre contre l’Espagne, comme celui de leurs voisins. Leurs marins prétendaient, aux dépens de la marine hollandaise, à la souveraineté des mers. Ils avaient fondé des colonies en Amérique et créé pour le commerce et l’exploitation des colonies, à l’exemple des Hollandais, une compagnie des Indes orientales (1600).

Les Français, d’autre part, que Henri IV poussait aux entreprises coloniales, en soutenant Champlain au Canada, en formant des compagnies de commerce pour l’Amérique (1603), pour l’Indoustan (1604), se préparaient à disputer aux Provinces-Unies le commerce et les territoires des mondes nouveaux jusqu’alors fermés à l’Europe par la puissance espagnole.--Mais ils se proposaient surtout, pour arrondir leurs frontières, de s’approprier les provinces espagnoles situées au nord du royaume: en 1605, Henri IV demandait à la Hollande, pour prix de son concours, Sluis aux bouches de l’Escaut; en 1606, il parlait même d’établir sa souveraineté aux Pays-Bas. En même temps, par des négociations de mariage avec l’Espagne, Henri IV cherchait à recueillir par une autre voie, sous forme de dot ou d’héritage, les provinces qu’il convoitait. Dans la pensée du roi, la trêve de 1609 était une solution provisoire qui laissait la porte ouverte à ses espérances, à ses revendications. Ainsi, dès le début du dix-septième siècle, les provinces flamandes, le commerce et les colonies de l’Espagne étaient une proie que la France et l’Angleterre entendaient disputer aux Provinces-Unies: la Hollande se défiait autant de ses alliés que de ses anciens maîtres. Après la guerre d’indépendance, des guerres commerciales, des conflits d’ambitions, des guerres d’agrandissements: tel était l’avenir de la république, au dehors.