Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 14
Les princes auraient eu mauvaise grâce à se plaindre de ces sacrifices. Après une guerre pleine de vicissitudes, qui, plusieurs fois, les avait mis à deux doigts de leur perte, ils se retrouvaient plus forts en droit et en fait qu’ils n’avaient jamais été, les vrais maîtres de l’Empire. En matière religieuse, la paix de Westphalie n’établissait pas, comme on l’a dit, la liberté de conscience, mais consacrait l’autorité souveraine des princes sur leurs sujets respectifs: _cujus regio ejus religio_. Contre ce despotisme légal, les sujets n’eurent plus qu’une ressource, le droit d’émigrer. En matière politique, les États de l’Empire étaient soumis à la toute-puissance de leurs souverains; en sorte que les électeurs, les princes et les grandes villes libres disposeraient de leurs sujets et de leurs forces sans contrôle, comme des États indépendants. Leurs droits étaient si complètement reconnus, qu’ils comprenaient celui de conclure des alliances avec les souverains étrangers, sans l’agrément de l’Empereur et de l’Empire. Ainsi s’achevait, par une évolution que les Habsbourg avaient pendant deux siècles combattue, et par les victoires de la France, la constitution de puissances territoriales, souveraines, indépendantes, du Rhin à la Vistule, des Alpes à la Baltique. L’Allemagne se divisait, comme l’Europe, irrémédiablement: il n’y avait plus d’Empereur pour l’une; il n’y avait plus d’Empire pour l’autre.
En droit sans doute, l’Empire subsistait encore, divisé en dix cercles avec son appareil ancien de diètes, de chancellerie, de chambres de justice. Mais, suivant les paroles d’un historien allemand: «un nuage épais de phrases et de mensonges couvrait l’échafaudage gothique de la vieille bâtisse impériale.» Ce qui se faisait dans les assemblées d’Empire, ce que l’Empereur exécutait en vertu de leurs décrets était suspect aux princes et aux villes, comme un retour indirect à un passé détesté, condamné. La justice du Saint-Empire valait son armée, et son armée valait ses finances. L’Empereur, comme tel, avait une liste civile de 8000 thalers, trente mille francs!
L’Empire ne pouvait rien pour réparer à l’intérieur les maux de la guerre, pour rendre à l’Allemagne son prestige et sa force au dehors. Des guerres qu’avait enfantées la Réforme, et de la dernière surtout, l’Allemagne sortait appauvrie, dépeuplée, presque anéantie. En beaucoup d’endroits, la population était diminuée d’un dixième. Plus d’industrie, ni de commerce. «Une grande région, depuis longtemps civilisée, où les villes fortes se comptaient par centaines et les villages par milliers, où la prairie alternait avec le champ labouré, avait été de telle façon ravagée, que partout on y trouvait des espaces déserts: la nature, redevenue sauvage, après avoir été longtemps enchaînée sous le joug de l’homme, faisait sortir de terre ces vieux ennemis des peuples, la broussaille et la bête fauve.» Contre tant de maux, il fallait des remèdes prochains et efficaces. L’Empereur était trop loin, et l’Empire, sans ressources. Ce fut le devoir des princes d’y veiller, et la fortune de chacun d’eux dépendit de la mesure dans laquelle ils comprirent ce devoir et le pratiquèrent. En guérissant les maux qu’avait faits la guerre, ils justifièrent, aux yeux de leurs peuples, les avantages qu’elle leur procurait, et se les attachèrent par des bienfaits, en même temps que par une sorte de loyalisme.
Ainsi se perdit dans la paix ce qu’avaient déjà détruit, par une guerre de trente ans, les haines religieuses, la présence des armées et des diplomates étrangers, tout sentiment d’une nationalité, d’une patrie commune aux Allemands. Les habitants de la Saxe, de la Bavière, du Brandebourg, troublés par tant d’orages, se retrouvèrent, après 1648, instinctivement et politiquement groupés autour des chefs particuliers, qui disposaient de leurs biens, de leurs consciences, et par suite de leur bonheur. A comparer leurs souvenirs et la réalité présente, ils trouvèrent qu’ils n’avaient rien perdu, qu’ils avaient déjà beaucoup gagné.
Leurs maîtres firent les mêmes réflexions: tous avaient souffert d’avoir voulu défendre leur religion, d’avoir servi, catholiques, l’Autriche; protestants, la Suède. La réparation était venue quand, posant les armes, groupés autour de la France, qui n’avait aucune prétention à la conquête politique ou religieuse de l’Empire, ils avaient négocié d’un commun accord leurs avantages particuliers. L’un, l’électeur de Brandebourg, avait ainsi pris pied dans l’Allemagne occidentale par Halberstadt, Minden et Camin; l’autre, le duc de Bavière, acquit des domaines dans la vallée du Rhin, le haut Palatinat, et la dignité électorale. Le Palatin recouvra la majeure partie de ses États, et sa dignité. Le duc de Saxe reçut les Lusaces et une partie de l’archevêché de Magdebourg. La leçon était instructive et ne fut pas perdue. Les princes ne songèrent plus à la religion qui les avait divisés, et se firent une politique conforme à leurs intérêts: libres désormais de chercher des alliances au dehors, ils travaillèrent à s’arrondir, ne négligeant aucune occasion d’affirmer, d’étendre et de fortifier leur souveraineté. Ils s’éloignèrent ainsi moralement, et souvent en fait, de l’Allemagne, à mesure et pour les mêmes raisons que l’Europe s’éloignait de l’unité catholique du moyen âge. Du Saint-Empire romain germanique, il ne resta plus, pour l’Europe, d’unité romaine; pour l’Allemagne, ni d’Empire, ni même de Germanie.
A partir des traités de Westphalie, il n’y a plus d’histoire générale de l’Allemagne. L’histoire se fait particulièrement dans chacun des États qui viennent de conquérir leur indépendance et leur souveraineté.
L’Autriche, en présence de cette situation nouvelle, ne prit pas résolument son parti. L’empereur Léopold, qui a régné jusqu’à la fin du dix-septième siècle, s’est efforcé de recoudre les lambeaux du manteau impérial que la Réforme, la France et les princes avaient déchiré de toutes parts. La besogne était ingrate, et Léopold n’avait pas les qualités nécessaires pour une pareille tâche. C’était un petit homme, myope, froid, d’apparence ecclésiastique, très instruit et fort pieux, mais d’une indécision rare. Il se perdait dans le détail des affaires et des conférences, aussi nombreuses qu’au temps de Charles-Quint. Sa cour était dans un état de misère pitoyable, qui faisait rire les Français: il n’avait pas les moyens de se donner une armée suffisante pour défendre sa capitale contre les Turcs. Suivant un joli mot de l’ambassadeur français à Vienne, «l’Empereur et l’Autriche étaient une horloge qu’il fallait sans cesse raccommoder».
Malgré tout, Léopold s’abandonna, pendant tout son règne, à la pire peut-être des ambitions, celle de l’impuissance. Placé bien jeune encore sur le trône des Césars, il y caressait et y laissait caresser, par ses familiers, la pensée de refaire, à défaut de l’Empire de Charlemagne, celui de Charles-Quint. Il ne cessa de jeter les yeux sur l’héritage du roi d’Espagne, Charles II, que lui disputait Louis XIV. Un instant, il parut se rendre compte de la vanité de son rêve, et signa, le 20 janvier 1668, un traité secret avec le roi de France: sa conscience s’était alarmée d’une guerre avec le roi Très Chrétien, qui aurait favorisé les desseins des puissances protestantes. Et sa religion, ce jour-là, lui inspira une bonne politique. Il se résigna à faire la part du feu, ou plutôt à ne pas allumer un incendie général pour arracher à la France l’héritage espagnol. Il le partagea, à l’avance, avec Louis XIV. Malheureusement, les scrupules de conscience et les calculs de prudence résistent rarement aux mouvements d’une ambition, encouragée par de grands souvenirs. Léopold, à partir de 1673, entraîna l’Autriche dans toutes les coalitions que les puissances protestantes formèrent contre Louis XIV. S’il prit part à la guerre de Hollande, ce fut pour sauver des hérétiques, et pour empêcher la France de mettre la main sur les Pays-Bas, dont les clefs étaient à La Haye. Il fut le premier auteur de la ligue d’Augsbourg, qui permit à Guillaume d’Orange de renverser le catholicisme en Angleterre, et aux calvinistes hollandais de s’établir dans les Pays-Bas catholiques. Les protestants lui avaient, le 12 mai 1689, laissé espérer la succession d’Espagne, et même l’Alsace et la Franche-Comté: sa conscience ne calcula pas le prix de leur concours. Leurs promesses déterminèrent son ambition.
Il en fut puni: les traités de Ryswick lui préparaient une pénible déception. Tout ce qu’il avait fait pendant cette guerre pour les puissances protestantes ne lui rapporta rien. Lorsque Guillaume III et la Hollande eurent obtenu ce qu’ils voulaient, le trône d’Angleterre et des places de barrière dans les Pays-Bas, ils abandonnèrent brusquement leur allié (1696). En vain, l’Empereur avait-il épuisé ses finances pour soutenir la guerre contre Louis XIV, au point d’être forcé d’emprunter aux Juifs à des taux usuraires et d’hypothéquer ses domaines; en vain, avait-il réduit son autorité et celle des catholiques dans l’Empire par la création d’un neuvième électorat protestant en faveur de la maison de Hanovre. Abandonné par ses alliés protestants, incapable de lutter plus longtemps contre la France, il dut renoncer à ses plus chères espérances, et n’obtint pas l’insertion dans le traité de la moindre clause favorable à ses droits, à ses prétentions sur l’Espagne.
S’il avait mieux connu les intérêts véritables de son État, il se serait incliné devant le fait accompli. L’Empire avait été ruiné par les traités de Westphalie, et l’Europe avait manifesté clairement qu’elle n’en permettrait pas la reconstitution au profit des Habsbourg, ni des Bourbons. Mais l’Autriche demeurait, après ces traités, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le premier des États allemands qui s’élevaient sur les ruines de l’édifice impérial, le plus ancien d’abord, le plus important par l’étendue des territoires, la variété de ses ressources, le nombre de ses habitants; tandis que les autres princes cherchaient au loin des couronnes royales, l’Empereur, archiduc d’Autriche, en avait deux, celles de Hongrie et de Bohême. Nul doute que son véritable intérêt ne fût de les conserver, et de s’en servir pour garder le premier rang en Allemagne.
Il ne le comprit pas: pour réaliser un rêve impossible, il laissa les Turcs envahir et démembrer ses États héréditaires. En 1663, Neuhœsel, le boulevard de la Hongrie, tomba entre leurs mains. La Hongrie, la Moravie, la Silésie même furent ravagées par les musulmans. Sans le concours des Français, qui décidèrent de la victoire de Saint-Gothard (1664), l’Autriche elle-même eût été envahie. Ç’aurait dû être un avertissement pour Léopold Ier, qui, malgré sa victoire, fut obligé d’abandonner à Mohammed IV la majeure partie de la Hongrie. Il fit au contraire une nouvelle faute: il traita la partie du domaine magyar qu’il avait conservée en pays conquis, et provoqua une révolte des magnats. Leur chef, Tekœli, appela de nouveau les Turcs, tandis que Léopold (1682) ne songeait qu’à combattre Louis XIV. Comme en 1665, l’Autriche ne fut sauvée que par l’intervention de l’étranger. Sans la victoire de Sobieski (1683), Vienne fût devenue une forteresse musulmane, comme Bude, le _rempart de l’islamisme_, après avoir été pendant des siècles le boulevard de la chrétienté.
L’Autriche, à cette époque, fut mieux servie par la fortune et par ses voisins que par la politique de ses princes. Elle ne conserva que par miracle sa capitale; elle n’acquit la Hongrie que par l’impuissance des Turcs.
Au moment où l’empire musulman paraissait assez fort pour s’étendre dans toute la vallée du Danube, sa décadence, depuis longtemps préparée, se révélait tout d’un coup à l’Europe étonnée. La ruine des institutions militaires qui l’avaient soutenu était complète: l’énergie des grands vizirs Kupruli avait pu faire illusion, mais ils succombaient les uns après les autres aux intrigues du sérail, des janissaires et des ulémas. Au lendemain de la victoire de Sobieski, le bruit courut des Balkans à Moscou et de l’Adriatique à la mer Noire que les Turcs, si redoutables, la veille, avaient tout à redouter. Le vainqueur s’écria qu’on devait et qu’on pouvait les chasser d’Europe. Les puissances chrétiennes préparèrent contre eux une ligue redoutable: l’Empereur, Venise et le roi de Pologne y entrèrent en 1683 pour leur prendre les îles de l’Archipel, la Hongrie et l’Ukraine; la Pologne et la Russie, en 1684, s’entendirent à Andrussowo, pour leur enlever la Crimée, «la main droite du sultan». A peine l’Autriche était-elle préservée d’un démembrement que la Turquie, sa rivale, se trouvait tout à coup menacée du même sort.
Léopold, qui n’avait pas contribué à ce revirement inespéré, mit tout en œuvre désormais pour en profiter. Il eut à son service des généraux étrangers excellents, le prince Charles de Lorraine, le margrave Louis de Bade, qui, par les victoires de Gran (1684), Bude (1686), Mohacz (1687), Zalankemen (1691), lui donnèrent la Hongrie tout entière. De cet immense domaine tout à coup reconquis il fit un État autrichien, soumis au pouvoir héréditaire des Habsbourg, et un avant-poste contre les Turcs. Cette conquête, qu’il n’avait ni prévue, ni préparée, le ramena presque inconsciemment aux véritables traditions de sa famille: au delà de Charles-Quint, il revit les Babenberg fondant la marche de l’Est, l’_Œsterreich_, pour la conquête des pays du sud-est sur les infidèles. Et, sans perdre de vue le rêve impérial qu’il tenait des Habsbourg, il reprit la pensée première des fondateurs de sa maison: il se vit groupant les chrétiens des Balkans contre l’infidèle, il appela les Serbes à la conquête de l’empire turc, les établit en 1691 sur la rive hongroise du Danube, et forma les confins militaires, la _marche moderne_ du sud-est. Il parlait d’étendre sa frontière jusqu’à l’Adriatique par la Bosnie, l’Herzégovine et la Dalmatie, jusqu’à la mer Noire par la Valachie et la Moldavie.
Désormais rien ne put le détourner de ses projets grandioses, ni les prières du margrave Louis de Bade, qui lui conseillait plus de modération après tant d’indifférence, ni son vif désir de la succession espagnole. Il aima mieux poursuivre en 1691 deux guerres à la fois que d’interrompre la guerre contre les Turcs. Sa religion encourageait et soutenait son ambition. La raison n’avait point de part, ni la politique, dans cette évolution subite du souverain autrichien: c’était comme une poussée instinctive, un élan invincible produit par la foi et la victoire, un réveil des traditions anciennes, tout ce qui depuis deux siècles a constitué et déterminé la marche de l’Autriche vers le sud-est: _Der Drang nach Osten_.
Quoique gêné par les guerres occidentales, cet élan d’ailleurs aboutit à la fin du dix-septième siècle à des résultats surprenants. Par ses seules forces, et sous la conduite d’un général de premier ordre, le prince Eugène, l’Autriche acheva à Zeuta (1697) la ruine des armées turques, et la paix de Carlowitz put consoler Léopold Ier de la déception qu’il avait éprouvée à Ryswick (26 janvier 1699). Toute la Hongrie et la Transylvanie, sauf le banat de Temesvar, toute la vallée du Danube, jusqu’aux portes de Fer, passèrent définitivement aux Allemands. A la paix de Westphalie, l’unité de l’Empire allemand fut ruinée: mais, cinquante ans après, la paix de Carlowitz fondait et achevait, dans l’admirable cadre de la vallée du Danube, l’État autrichien. «L’empire du Danube, dit un historien allemand, trouve le pivot de sa puissance militaire dans les populations belliqueuses de la Hongrie. Des intérêts économiques et politiques très forts lient désormais les États allemands de cette région à la mêlée de peuples d’autre race sur lesquels l’Allemagne a eu tant de peine à établir sa supériorité; les longues guerres contre les Turcs font naître, entre les Allemands et leurs compagnons de guerre, hongrois et slaves, le sentiment d’un intérêt commun. Désormais l’Allemagne et l’Autriche devenaient deux empires indépendants, rattachés artificiellement par les formes d’un droit politique suranné.»
Pendant deux siècles les Habsbourg se sont efforcés de maintenir ces formes vieillies et cette union impossible. L’histoire de Léopold Ier qui, après Zeuta et Carlowitz, envoya le prince Eugène et son fils l’archiduc disputer aux Bourbons l’Espagne à outrance en 1702 et ses troupes assiéger Belgrade, qui prépara à son fils Charles VI l’amer déboire des traités d’Utrecht, et aussi les belles compensations de Passarowitz (1719), est celle de toute la maison d’Autriche depuis sa mort. Impuissante à restaurer l’Empire de Charles-Quint, elle agrandit ses propres États; malgré les revers fameux et les lourdes charges de sa politique occidentale, elle reprend et relève le rôle de la race allemande en Orient, et retrouve dans ce rôle une raison d’être, sa véritable destinée, les fondements solides d’une puissance que les Allemands ne lui contesteront plus.
Il était temps qu’elle rencontrât, en dehors de l’Allemagne, à la fin du dix-septième siècle, ces compensations et cet avenir nouveau: la résistance aveugle de Léopold Ier à la politique française ne servit qu’à développer davantage en Allemagne l’indépendance des princes souverains. Le traité de Westphalie avait consacré leur indépendance; les concessions que l’Autriche fut obligée de leur faire pour les arracher à l’alliance française achevèrent la constitution de leurs souverainetés.
Le développement du Brandebourg, de 1648 à 1701, est l’image la plus complète des progrès des électeurs. Pendant la guerre de Trente ans, l’électorat avait particulièrement souffert. Il avait perdu la moitié de sa population, la plupart de ses villages: «impossible de se nourrir,» disait-on, même à Berlin qui n’avait encore que six mille habitants. La misère et la famine achevaient le mal que la guerre avait fait. Sans doute, le Brandebourg n’avait pas souffert pour rien: il avait reçu à la paix des agrandissements considérables, l’archevêché de Magdebourg et l’évêché d’Halberstadt, celui de Minden et toute la Poméranie postérieure, au delà de l’Oder. Ces acquisitions ne formaient pas encore une unité territoriale compacte, mais plutôt des essaims de puissance prussienne en territoire allemand, du Niémen au Rhin. Mais elles étaient placées de manière à pouvoir être réunies un jour et à barrer par le milieu tous les fleuves de la plaine allemande. De la Prusse ducale au Brandebourg, la Poméranie postérieure faisait un trait d’union auquel il ne manquait que les embouchures de la Vistule et de l’Oder. Magdebourg était la grande ville de l’Elbe: avec ses dépendances d’Halberstadt et d’Hohnstein elle commandait en outre la route du Weser, où la Prusse à Minden avait pris position. Et de Minden, par le comté de Ravensberg, les électeurs atteignaient la vallée de l’Ems et de la Lippe, pour arriver, par la Marck et Clèves, aux portes de la Hollande, dans la vallée du Rhin. C’était une route stratégique, presque continue, garnie sur toute sa longueur de postes fortifiés et de camps retranchés, dont la valeur et l’usage dépendraient de la force des garnisons.
L’électeur de Brandebourg comprit à merveille les avantages et les nécessités de cette situation. Il fit de son État, avant tout, une puissance militaire. Frédéric-Guillaume, le grand électeur, a été le premier fondateur de l’État prussien, parce qu’il lui a donné une armée: son père lui avait laissé six mille hommes, mal exercés et mal armés. De 1648 à 1655, il mit sur pied vingt mille hommes avec le concours de vieux capitaines éprouvés, Sparre et Derflinger. Il eût voulu plus encore, armer tous ses sujets. Il est le premier qui ait eu l’idée, en 1654, de faire de la guerre une industrie nationale en Prusse.
Rien ne l’empêchait de réaliser ses projets: les traités de Westphalie avaient proclamé l’entière souveraineté des princes sur leurs sujets. L’usage de cette autorité était plus facile aux électeurs de Brandebourg qu’à tout autre. Héritiers des margraves ascaniens qui avaient créé de toutes pièces au moyen âge le territoire du Brandebourg par des desséchements, et la population elle-même par des colonies d’Allemands et de Flamands, les Hohenzollern disposaient aisément d’un peuple qui devait son existence à la volonté de ses princes. Point de noblesse, ni de privilèges municipaux, ni de sentiment national qu’ils eussent besoin de ménager. Ils pouvaient tailler à leur guise, puisqu’ils taillaient dans leur propre ouvrage.
D’ailleurs la guerre de Trente ans avait fait devant eux table rase: comme les Ascaniens, les Hohenzollern, après cette effroyable tourmente, sentirent le devoir non seulement de réorganiser l’État, mais de refaire un peuple. Frédéric-Guillaume accueillit les gens sans patrie, les bannis, les soldats errants, les pillards qui cherchaient à se fixer; les Allemands de toute confession que les princes voisins expulsaient en vertu de leur droit sur les consciences; les protestants français qui, en 1685, chassés par Louis XIV, vinrent fonder Berlin et apporter au Brandebourg les secrets de la grande industrie et de la science françaises. Il n’attendait même pas que la mauvaise politique des souverains européens lui procurât de telles occasions: il savait les provoquer. Marié à une Hollandaise, grand admirateur de la Hollande où il avait passé sa jeunesse, l’électeur attira un grand nombre de colons de ce pays, des ingénieurs qui creusèrent des canaux, des agriculteurs qui desséchèrent les marais et enseignèrent à leurs nouveaux concitoyens l’élevage du bétail et la culture des pommes de terre.
Quand il eut formé ce peuple à son image, agriculteur et soldat, Frédéric-Guillaume eut le droit de l’instruire à son gré. Il lui donna un corps et une âme. De tout temps les universités ont été l’âme de la Prusse: la date de leur fondation correspond à tous les moments décisifs de son histoire. Lorsque le grand maître de l’ordre teutonique sécularisa son duché, il ouvrit l’université de Kœnigsberg. Le grand électeur, en acquérant Clèves, fonda l’université de Duisburg; il releva l’université de Francfort-sur-l’Oder pour les pays de l’Est. Il rêvait de constituer à Berlin _une forteresse de la sagesse_, cette souveraine maîtresse: «Les Hohenzollern attendaient de la science qu’elle fît des Prussiens. C’était une volonté réfléchie d’obtenir des esprits, par un commun système d’éducation, l’obéissance à la loi commune.»
Depuis la cité romaine, il n’y avait pas eu en Europe un État aussi fort. Le Brandebourg, au dix-septième siècle, n’était qu’un être politique. Formé, comme Rome, d’un mélange de nationalités diverses, il n’était pas limité par le droit historique d’une nation ancienne. L’esprit prussien fut celui que l’État inculqua au peuple qui se constituait avec lui et par lui, une habitude et une seconde nature. L’État, sur les bords de la Sprée, s’était élevé à la hauteur d’une Providence: il avait tout créé, le sol en séparant la terre des eaux, l’homme à son image, et jusqu’à l’esprit des hommes. Il devint enfin l’objet d’un véritable culte, surtout depuis la Réforme, qui s’était mise à son service, et ce culte s’étendit jusqu’à l’électeur: il approchait en effet de si près le dieu idéal du Brandebourg, qu’il participa à sa puissance et à sa divinité.
Ce fut par une conséquence nécessaire de cette conception politique, que les sujets affermis dans leur foi attendaient de l’État-providence et de l’électeur des bienfaits de toute sorte. Frédéric-Guillaume a eu le mérite de comprendre cette nécessité: par des ordonnances de 1652-1653, il remit en valeur les terres pauvres et abandonnées du Brandebourg: il voulait être le père du pays, _der Landesvater_, par une bonne administration, économe et attentive. Il le fut aussi par l’introduction de procédés et d’ouvriers nouveaux. Il donna à la Prusse une industrie, encouragea le commerce par des réformes postales, la création de canaux et de vastes entreprises coloniales.