Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 11

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Au commencement du dix-septième siècle, la dynastie des Tudors, lorsqu’elle s’éteignit avec Élisabeth (1603), avait réussi à constituer en Angleterre une monarchie presque absolue. Les guerres civiles à la suite desquelles elle avait pris le pouvoir avaient détruit la haute aristocratie anglaise; l’aristocratie ecclésiastique fut à son tour soumise à l’autorité royale par la réforme de Henri VIII: à un corps fermé et dépendant de Rome, il substitua une hiérarchie étroitement subordonnée au roi. Pendant tout le seizième siècle, sans supprimer les vieilles institutions parlementaires et les droits politiques des citoyens anglais, qui avaient limité jusque-là son autorité, la royauté put les négliger. Wolsey avait un moment résolu de gouverner sans les deux chambres; Th. Cromwell gouverna avec elles, mais en les réduisant à une servile obéissance. Élisabeth, grâce à sa stricte économie, sa politique de paix et de compromis, échappa la plupart du temps à la nécessité de convoquer le parlement; si elle fit parfois, au point de vue politique, des concessions aux représentants de la nation, elle n’en fit jamais au point de vue religieux. En droit, le gouvernement ancien de l’Angleterre n’était point changé; en fait, il se transforma dans le cours du seizième siècle en une sorte de monarchie absolue, qui gouvernait sans contrôle les sujets et les consciences.

Tous les sujets pourtant, à la mort d’Élisabeth, ni toutes les consciences n’étaient pas disposés à subir définitivement ce despotisme, à abandonner leurs droits et leurs libertés.

Au seizième siècle, et particulièrement au temps d’Élisabeth, les bourgeois des villes s’étaient enrichis par l’industrie et le commerce; les petits gentilshommes des campagnes, les francs-tenanciers s’étaient rendus acquéreurs des biens de la noblesse, ou des propriétés que la royauté vendait pour se procurer des ressources; au milieu de plus de biens, pour cette classe moyenne, plus de sécurité devenait un besoin. Les institutions lui manquaient moins que la force et la volonté de s’en servir. La force lui revenait par les progrès de sa grandeur matérielle; la conscience de ses intérêts lui rendit le sentiment de ses droits.

Enfin, les passions religieuses vinrent donner à ces Communes la force morale dont elles avaient besoin, et de la recherche de leurs droits firent pour elles un devoir. La Réforme, avec Henri VIII et même Élisabeth, avait été plutôt politique que religieuse, un instrument de domination plutôt qu’une œuvre d’affranchissement; beaucoup d’Anglais, chassés par les persécutions de Marie Tudor, avaient appris à connaître sur le continent, en Suisse surtout, une forme de gouvernement ecclésiastique plus libre et plus conforme aux nouvelles doctrines. Après s’être délivrés de Rome, ils n’entendaient point se soumettre à une nouvelle tyrannie spirituelle: c’étaient les puritains, partisans de la pure réforme, les presbytériens, qui ne voulaient plus d’évêques, ministres des rois, mais des prêtres seulement, ministres de l’Évangile. Élisabeth les avait persécutés, au même titre que les catholiques, comme non conformistes. Les persécutions firent de leur secte un parti qui se recrutait surtout dans la classe moyenne. Dès lors les Communes revendiquèrent à la fois leurs libertés politiques et religieuses. L’énergie des consciences amena l’audace des idées et des actes. Les croyances religieuses avaient besoin d’être protégées par des droits politiques, et les droits politiques eurent la force d’un devoir religieux.

Le gouvernement de Jacques Stuart mit aux prises la royauté anglicane et les presbytériens des Communes. Jacques Ier ne se contenta pas de gouverner absolument, il fit maladroitement la théorie du gouvernement absolu de droit divin; les théologiens, dont il fit ses évêques, appuyèrent ses prétentions et se prétendirent à leur tour les seuls interprètes et les gardiens de la véritable foi. Les prélatistes, zélés pour la prérogative royale, et les puritains violents, zélés pour les privilèges du parlement, se trouvaient en présence, animés d’une haine mutuelle, bien plus grande que celle qui, dans la génération précédente, avait armé les catholiques et les protestants.

La politique obstinément pacifique de Jacques Ier, qui, malgré les vœux des commerçants anglais, et à l’exemple de Marie de Médicis, vécut en bonne intelligence avec l’Espagne, lui permit de gouverner pendant sept années sans parlement, sans contrôle, sinon sans opposition (1614-1621). Mais, dans les dernières années de son règne, les progrès de la puissance espagnole et du catholicisme en Europe forcèrent la royauté anglaise à abandonner sa politique d’abstention, à déclarer la guerre à l’Espagne, à faire alliance avec la Hollande et la France contre les Habsbourg. Pour soutenir cette guerre, il fallut recourir aux parlements, et, dès 1621, les Communes commencèrent la lutte contre les Stuart.

Cette lutte éclata surtout en 1625, à l’avènement de Charles Ier, pour ne s’achever que par sa déposition. L’échec de Buckingham à Cadix, ses prodigalités ruineuses, irritèrent le parlement, qui demanda sa mise en accusation. Une monarchie absolue n’a pas de serviteurs responsables: Charles Ier garda Buckingham et renvoya le parlement. L’impossibilité de se procurer des ressources, la résistance des fermiers, des industriels et des gentilshommes campagnards, qui refusaient les impôts non consentis par les Communes, un nouvel échec de Buckingham devant la Rochelle, forcèrent Charles Ier à rappeler son parlement (1628) et à capituler devant lui: il accepta, pour obtenir des subsides, la pétition des droits, «destinée, suivant l’expression de Pym, à doter l’Angleterre de vraies lois»; mais il l’accepta comme un moyen, provisoirement, décidé à maintenir et à étendre les droits de la royauté.

Buckingham fut assassiné sur ces entrefaites, mais la tyrannie vécut toujours, dirigée d’une manière plus vigoureuse par lord Wentworth, qui passa des Communes à la royauté. Charles Ier appela au siège épiscopal de Londres Laud, le représentant le plus énergique des doctrines anglicanes: l’opposition des Communes s’augmenta d’inquiétudes religieuses. Elles ne craignirent plus seulement pour leurs droits, mais pour la parole de vérité qui avait fait le bonheur de l’Angleterre pendant de longues années de prospérité. Lorsque, en 1629, Charles Ier ajourna, puis renvoya le parlement, qu’il ne devait plus réunir pendant onze années, le combat était définitivement engagé à outrance (_thorough_) entre l’anglicanisme et la royauté d’une part, le puritanisme et les Communes de l’autre. «Tous ceux qui ont brisé les parlements, disait au départ l’un des députés les plus ardents, Eliot, les parlements les briseront à leur tour.»

Pour se libérer de toute dépendance envers le parlement, Charles Ier eut recours à une politique de paix et d’économie. L’administration du comte de Portland forma un heureux contraste avec les prodigalités de Buckingham. L’Angleterre resta indifférente et neutre dans le grand débat qui se réglait en Allemagne entre le catholicisme et la Réforme, entre les Habsbourg et leurs ennemis. Lord Wentworth conseillait cette politique d’abstention au dehors, et de vigueur à l’intérieur. Il encourageait le roi à lever arbitrairement des taxes dans le royaume; à l’aide de la cour étoilée, il disposait de la justice: et ainsi, il se proposait «de mettre la royauté au-dessus de toutes conditions et restrictions de la part des sujets, et de la rendre au dehors, même aux yeux des plus grands rois, la monarchie la plus considérable de la chrétienté. C’est une affaire qu’on ne pouvait réussir qu’en temps de paix.»--En même temps, Laud s’acharnait avec la dernière rigueur à la poursuite des non conformistes; à l’aide de la haute commission ecclésiastique, devenu archevêque de Canterbury, il suspendit les pasteurs «qui prêchaient l’évangile,» interdit aux puritains d’avoir des chapelains particuliers, ou des bibles de poche avec notes calvinistes: pour éloigner l’Angleterre du calvinisme, il la rapprochait du catholicisme, dont il s’efforçait de rétablir les pompes, les usages, afin de fortifier la hiérarchie et le droit divin. Ce fut, en religion et en politique, un système d’absolutisme à outrance: «Thorough.»

Le moment était décisif: la royauté anglaise se modelait sur les royautés absolues du continent; ce n’était ni la conséquence de ses bienfaits, comme au temps d’Élisabeth, ni, comme sous le règne de Jacques Ier, de théories hautement avouées, appliquées sans suite et sans vigueur; ni, comme dans les premières années de Charles Ier, l’effet de l’arrogance d’un favori tout-puissant, d’un roi jeune et présomptueux. C’était un plan formé par des hommes décidés à l’appliquer dans son ensemble. Les libertés anglaises étaient menacées par un siège en règle, leurs adversaires s’avançaient à l’aide d’une série d’approches où ils se fortifiaient avec méthode. Wentworth se fit nommer gouverneur d’Irlande, y établit solidement l’autorité du roi, lui créa, dans ce pays qui n’avait jamais eu de libertés, sans difficulté, une armée, puis des finances; Laud, avec moins de succès, mais autant de ténacité, supprima le presbytérianisme en Écosse, créa pour un de ses agents l’archevêché d’Édimbourg et imposa la liturgie et le rite anglican aux Écossais.

Roi absolu en Irlande et en Écosse, Charles Ier n’avait plus qu’à achever son œuvre en Angleterre: malgré la résistance de quelques hommes, comme Hampden, la bourgeoisie puritaine semblait s’avouer vaincue. Elle émigrait en masse vers l’Amérique; plus de vingt mille Anglais abandonnèrent alors leur pays, et parmi eux, des seigneurs même, les lords Warwick, Say, Brooke. Hampden acheta des terres dans le Narragansett, songeant aussi à la retraite.

Ce fut l’Écosse qui sauva les libertés anglaises, en forçant les lignes qu’une stratégie patiente traçait autour d’elles. Au moment où Charles Ier se préparait à soumettre ses sujets à l’impôt arbitraire du _ship money_ et à les réduire définitivement à son pouvoir, les Écossais se révoltèrent, à Édimbourg, contre les ministres anglicans, et signèrent le _covenant_. Leslie revint d’Allemagne prendre la direction de ce mouvement national et religieux qui mit la royauté aux abois, rendit courage aux Anglais, et détermina la convocation du Long-Parlement (1640).

Ce parlement se réunit, prêt à la lutte: du coup, l’émigration puritaine s’arrêta. Les institutions despotiques, les impôts illégaux furent supprimés, les ministres déclarés responsables, Laud et Wentworth arrêtés, jugés en mai 1641. Strafford (lord Wentworth), abandonné par le roi, fut exécuté. En un an, les Communes ruinaient l’œuvre préparée par Charles Ier et ses ministres; et, pour assurer leur victoire, imposaient au roi la _Grande Remontrance_, avec l’obligation de ne dissoudre le parlement que de son consentement. Après une tentative malheureuse pour se saisir des chefs de l’opposition, Pym, Hollis, Hampden, Charles Ier quitta Londres, appelant aux armes ses partisans.

La lutte parlementaire devenait une lutte à main armée; mais les Communes, en face du danger, ne respectèrent pas plus la légalité que le roi n’avait fait. Charles Ier avait voulu supprimer le parlement et la liberté; les Communes ruinèrent la royauté et le gouvernement. Elles prétendirent s’arroger le droit de nommer les ministres, de lever des troupes et d’en prendre le commandement (janvier 1642). Désormais, de quelque manière que se terminât la lutte, elle ne pouvait aboutir qu’à un renversement de l’ancienne constitution anglaise, ou à la suppression de la royauté, ou à celle du parlement, qui, l’une et l’autre, étaient les assises séculaires de cette constitution.

Le parti parlementaire eut d’abord le dessous. Il disposait de ressources considérables, de la fortune des villes, des revenus des ports, de la capitale; mais il n’avait ni troupes sûres, ni généraux éprouvés. Son armée était recrutée de mercenaires qui n’avaient jamais fait la guerre: des orateurs et des marchands ne faisaient pas des officiers. Le roi manquait d’argent; mais ses partisans, tous gentilshommes, suivis de leurs domestiques, les _Cavaliers_ avaient l’habitude des armes, et du courage à défaut de discipline. Lorsque la guerre eut duré un an, les royalistes étaient victorieux dans le nord et dans l’ouest; ils occupaient Bristol et menaçaient Londres. Ils avaient remporté plusieurs victoires à Edgehill (1642), Roundway-Hill (1643), sans essuyer une seule défaite sérieuse.

Il parut alors que les deux partis, capables de se diviser le royaume, n’avaient ni assez de droits, ni assez de forces pour y constituer à eux seuls un gouvernement. Ils cherchèrent des alliés au dehors, le roi auprès des Irlandais qui consentirent à oublier le despotisme de son ministre Strafford; «le roi Pym», le chef des parlementaires, auprès des Écossais, en leur accordant l’_unité de religion_, la substitution du presbytérianisme à l’anglicanisme, dans l’île tout entière (septembre 1643). C’en était fait, non seulement de la constitution légale, mais de l’honneur du pays. La force décidait de ce conflit entre le despotisme du prince et celui de l’assemblée. Les Écossais, des nouveaux venus, les Irlandais même, des vaincus, entraient sur le sol anglais, pour donner la victoire au roi ou à ses sujets rebelles.

Le roi fut vaincu à Marston-Moor (juillet 1644), à Newbury: mais ce n’étaient ni les parlementaires, ni les Écossais qui avaient le mérite et qui devaient avoir le profit de sa défaite. C’était un homme nouveau et un parti nouveau, mieux organisé que les royalistes et les parlementaires, un vrai parti de citoyens anglais pénétrés de la grandeur et des intérêts de l’Angleterre, de ces hommes qui gardèrent, en Amérique, fidèlement, l’image et les traditions de la mère patrie, Cromwell et les Indépendants.

Cromwell, né en 1599, d’une famille de gentilshommes fermiers qui avait eu sa place dans les Communes au temps d’Élisabeth, député aux Communes dès 1628, allié de Hampden, avait attendu, sombre et mélancolique, l’heure de faire valoir contre la royauté ses qualités et ses idées. Sa nature n’était point faite pour les débats parlementaires, mais pour d’autres combats. Sa valeur ne devait pas se montrer par des paroles, mais par des actes. C’était un soldat puritain, très simplement vêtu de gros linge et de drap, le sabre serré à la taille. Les parlementaires avaient de l’argent, de mauvais soldats et point d’officiers. Le roi n’avait ni argent, ni soldats, mais de bons officiers qui savaient se battre. Cromwell recruta, sans argent, parmi les fermiers anglais et les sectaires, des soldats qui n’avaient pas besoin de solde, parce qu’ils attendaient une récompense plus haute, le triomphe de leurs doctrines; il forma un régiment d’une discipline absolue et d’une grande force de résistance, les Côtes de fer. Le régiment de Cromwell emporta la victoire à Marston-Moor et à Newbury; après la démission d’Essex et Manchester, ce régiment devint une armée qui, sous le commandement de Fairfax et de Cromwell, détruisit définitivement l’armée royale à Naseby (1646).

Dès lors, il n’y eut plus en Angleterre ni roi, ni parlement. Le roi, en janvier 1647, fut livré par les Écossais à ses ennemis qui exigeaient de lui la direction de l’armée et de la flotte pendant vingt ans, l’interdiction de tous les emplois civils et militaires aux royalistes ayant pris part à la guerre, l’abolition de l’épiscopat, en un mot son abdication.--Bientôt, il n’allait plus y avoir de parlement: l’armée se transformait en une vaste assemblée qui se considéra comme représentant les hommes pieux au même titre que le parlement de Westminster, et qui devenait de plus en plus consciente de sa supériorité sur son rival dans les questions politiques. Elle nomma, à raison de deux délégués par régiment, un conseil d’_adjuteurs ou assistants_, qui furent les ministres de ce parlement improvisé. Par la force même des choses, l’Angleterre, sous des noms différents et des formes diverses, fut gouvernée réellement par l’épée: c’était l’épée, non la loi qui avait vaincu. Puisque la force devait décider, le plus fort restait maître du pouvoir. Le despotisme, étant la seule forme de gouvernement où pussent aboutir les revendications du roi et des Communes, s’établit au profit de l’armée et de Cromwell qui l’avait formée.

Cette évolution ne fut complètement achevée qu’en 1653: pendant l’année 1647, Cromwell et son gendre Ireton négocièrent avec le roi contre le parlement, puis avec le parlement contre le roi. En 1648, les voyant prêts à s’entendre entre eux, sans l’armée ou plutôt contre le parti militaire, ils épurèrent les Communes et les forcèrent à traduire Charles Ier devant la haute-cour de Windsor, qui le condamna à mort. Le roi exécuté et remplacé par un conseil d’État de quarante et un membres (1649) et un parlement de cent membres à peine, le _parlement Croupion_, il ne restait presque plus rien des anciens pouvoirs constitutionnels de l’Angleterre.

C’est en 1653 que Cromwell supprima le peu qui en restait encore; il ruina par un coup d’État la chambre des Communes et la Commission exécutive. Cette fois il demeurait seul avec l’armée derrière lui: depuis le mois d’avril jusqu’au mois de juillet 1653, l’Angleterre fut gouvernée provisoirement par un conseil d’État formé de huit officiers et quatre civils. C’était décidément le Conseil des officiers, l’assemblée militaire qui disposaient de l’Angleterre, et Cromwell disposait souverainement de cette assemblée.

Il convoqua alors un parlement pour donner à son pouvoir une apparence de légalité: mais les membres en avaient été nommés par lui seul, sur l’avis de son conseil d’officiers. Ce n’était que l’ombre d’un parlement; ce fut le parlement _Barebone_ (décharné) qui dura trois mois, ne fit rien et disparut dès qu’il voulut essayer de gouverner sans Cromwell et sans l’armée. Sur la proposition de l’un des officiers en chef, Lambert, Cromwell fut alors déclaré lord protecteur (16 décembre 1653). Le protectorat conféré par l’armée était le seul gouvernement que la Révolution pût établir.

Le 3 septembre 1654, Cromwell essaya encore une fois d’associer la nation à son autorité: il appela un nouveau parlement qui fut composé de quatre cent soixante députés assez librement élus, cette fois, mais il le renvoya, dès qu’il s’aperçut qu’il voulait modifier le Protectorat, et reprendre le pouvoir (janvier 1655). Ce nouvel essai aboutit à un établissement plus complet de la dictature militaire, qui s’exerça désormais au centre par le Protecteur, dans les provinces, par ses auxiliaires naturels, les majors généraux de l’armée.

Ainsi, chaque effort que faisait Cromwell pour rentrer dans la légalité l’en éloignait davantage; il ne pouvait fortifier par le droit le pouvoir que la force avait remis entre ses mains, et, comme par une fatalité dont il ne pouvait se dégager, celle de ses origines, chacune de ses tentatives pour revenir au droit le ramenait à l’arbitraire et à la violence. Jusqu’à la fin de sa vie, il renouvela inutilement ces tentatives: en 1656, il convoqua encore un parlement; malgré la pression des majors généraux sur les élections, et les menaces des honnêtes soldats aux électeurs, il y trouva, sur cinq cents membres, deux cents qui lui étaient nettement hostiles et les renvoya, malgré leurs protestations. Il essaya en même temps, avec ce parlement mutilé, de prendre la couronne et de gouverner légalement, en régnant conformément aux traditions de l’antique constitution anglaise (février 1657). Les républicains s’opposaient au rétablissement d’un parlement dévoué au dictateur. Les majors généraux et l’armée s’opposèrent à la restauration de la royauté en sa faveur. Tout ce que Cromwell put obtenir, ce fut le droit de désigner son successeur, sans que le Protectorat cessât pour cela d’être une magistrature élective. Il mourut le 3 septembre 1658, laissant le pouvoir à son fils, Richard Cromwell, ou plutôt à l’armée qui le lui avait donné, maître incontesté du présent, mais non de l’avenir.

La Révolution n’était point achevée: les Communes et la royauté s’étaient entre-détruites, et l’armée avait profité de leurs luttes, pour gouverner à leur place, sans pouvoir créer sur leurs ruines un gouvernement légal. Il restait des parlementaires résolument ennemis de la dictature militaire: Henri Vane, Bradshaw, Haselreg, qui avait sans se lasser tenu tête au Protecteur dans tous les parlements qu’il avait convoqués. Il restait des royalistes qui attendaient et préparaient le retour de Charles Stuart: le marquis de Hertford, lord Broghill, les comtes de Newport, de Lindsey, de Peterborough, le vicomte Falkland, bien des fois excommuniés et irréconciliables, les lettrés et les savants Cowley, Davenant, Butler, Hobbes, les Écossais, et le major général Monk que Cromwell, enfin, soupçonnait de s’entendre avec eux. Et les institutions sur lesquelles les uns et les autres s’appuyaient, fortes de la tradition de plusieurs siècles, et du respect instinctif des Anglais, étaient plus solides et plus durables, malgré leur faiblesse présente, que le gouvernement improvisé et arbitraire de l’armée.

Ce gouvernement, Cromwell l’avait fait accepter à l’Angleterre, quand il n’y avait plus d’autre force capable de rétablir la paix publique; à défaut de légalité, il lui avait donné l’estime, puis la reconnaissance des Anglais. La dictature avait mis fin à la fois à la guerre civile et aux hontes de la monarchie. Au dedans, elle avait tenu sa promesse. Cromwell avait réussi à pacifier et à guérir. «La police, les jeux publics, les routes, les finances réorganisées, la justice réformée par l’ordonnance sur la cour de Chancellerie; l’Église reconstituée librement, et sans qu’aucune atteinte pût être portée aux droits de la conscience, le commerce national encouragé par l’acte de navigation (1650),» telle fut son œuvre à l’intérieur.

Au dehors, il avait rendu à l’Angleterre la place prépondérante qu’elle devait avoir entre les trois royaumes; l’alliance fragile des parlementaires et des Écossais qui, après la mort de Charles Ier, étaient revenus à son fils, l’alliance catholique des Irlandais et des royalistes avaient réduit le prestige et l’autorité de l’Angleterre. Par ses victoires de Dunbar (1650), de Worcester (1651) sur l’Écossais Leslie, par sa modération après la victoire, Cromwell soumit de nouveau et pacifia l’Écosse. «L’ancien royaume des Stuarts, dit Macaulay, fut réduit pour la première fois à une soumission profonde. Il ne resta aucun vestige de cette indépendance si virilement défendue contre les plus puissants et les plus habiles des Plantagenets. Le parlement anglais fit des lois pour l’Écosse. Des juges anglais tinrent leurs assises en Écosse. Cette indomptable Église elle-même, qui a défendu ses prérogatives contre tant de gouvernements, osa à peine faire entendre un murmure.» Et les Écossais reconnurent cette époque comme une époque de paix et de prospérité.