Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Part 12

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La politique de Cromwell fut aussi féconde en résultats, sinon aussi tolérante, en Irlande. En quelques mois il subjugua l’Irlande, comme elle ne l’avait pas été depuis cinq siècles: ses généraux Ireton, Ludlow, puis son fils Henry Cromwell triomphèrent après lui, cruellement, de toutes les résistances de religion ou de race. Les propriétaires catholiques, qui avaient pris part à la lutte, furent expropriés et déportés; les autres perdirent le tiers de leurs propriétés; et des colons anglais prirent possession du sol pour l’exploiter et l’enrichir. «Le nom de Cromwell, dit un historien anglais, M. Green, est resté en Irlande la plus sanglante injure qu’on puisse lancer à son ennemi, et, de fait, aucune nation moderne n’eut à subir d’aussi horribles traitements que l’Irlande pendant cette nouvelle colonisation du pays par les Anglais.» Quelque impitoyable que fût la politique du Protecteur, il réussit du moins à réduire à l’impuissance, pour longtemps, les Irlandais. L’unité des Iles Britanniques fut assurée, comme elle ne l’avait jamais été jusque-là, au profit de la race anglaise.

Ce ne fut pas seulement dans les îles, mais en Europe que l’Angleterre, avec Cromwell, reprit sa place. «Après un demi-siècle, durant lequel l’Angleterre avait à peine eu plus de poids dans la politique européenne que Venise ou la Saxe, elle devint subitement le premier pouvoir du monde, dicta des termes de paix aux Provinces-Unies (victoire de Blake, 1653, traité de Westminster, 1654), vainquit les Espagnols sur terre et sur mer, s’empara d’une des plus belles îles des Antilles (la Jamaïque, 1655), et acquit sur les côtes de Flandre (alliance avec Mazarin, 1656-1657) une forteresse (Dunkerque) qui consola l’orgueil national de la perte de Calais. Elle domina sur la mer. Elle fut à la tête des intérêts protestants. Toutes les églises réformées éparses dans les royaumes catholiques romains reconnurent Cromwell comme leur protecteur. Les huguenots du Languedoc, les bergers qui, dans les hameaux des Alpes, professaient un protestantisme plus ancien que celui d’Augsbourg (les Vaudois), furent à l’abri de l’oppression par la terreur qu’inspirait son grand nom. Il n’y avait rien que Cromwell eût autant de raison de désirer qu’une guerre religieuse générale en Europe. Le cœur de la nation anglaise eût été avec lui.»

L’historien protestant Burnet prétend que, reprenant les projets protestants de Sully, Cromwell rêvait de constituer en Europe une grande fédération protestante dont l’Angleterre eût eu l’honneur et la direction. Jamais, depuis Élisabeth, l’Angleterre n’avait eu un pareil prestige sur le continent et sur la mer; elle regagnait tout le temps qu’elle avait perdu sous le gouvernement des Stuart; elle disputait à la Hollande et à la France, au profit de son commerce et de ses colonies, les dépouilles de l’Espagne. «A ce moment, dit Ranke, l’Angleterre s’éveille à une conscience plus claire qu’auparavant de l’avantage que lui donnait sa position géographique et à la conviction que la vocation maritime était celle que lui destinait la nature.» Cette conscience s’affirma de jour en jour plus nettement et fit depuis la grandeur de l’Angleterre. Ce fut aux yeux des Anglais le mérite de Cromwell de l’avoir devinée, encouragée et servie. L’Angleterre ne l’eut pas comme roi, mais elle n’a pas eu de plus grands rois. Et ce gouvernement, sans traditions, lui donna des traditions qu’elle cherchait et qu’elle n’abandonna plus.

C’est pour cela que Cromwell fut jusqu’à la fin obéi par la population entière des Iles Britanniques, redouté par tous les pouvoirs étrangers, qu’il fut enseveli parmi les anciens souverains de l’Angleterre avec une pompe funèbre telle que Londres n’en avait encore pas vue, et que son fils Richard lui succéda aussi paisiblement que jamais prince de Galles succéda à un roi d’Angleterre.

Mais, après lui, la dictature fléchit entre les mains de Richard Cromwell, hésitant entre l’armée et les parlementaires; l’armée elle-même se divisa entre les anciens officiers de Cromwell. Lorsque l’Angleterre se vit prête à tomber sous la plus odieuse et la plus dégradante des formes de gouvernement, un gouvernement unissant tous les maux du despotisme à tous les maux de l’anarchie, le pouvoir de tyrans élevés et renversés par des révolutions militaires à court intervalle, Lambert, Desborough, Harrisson, la nation, dégoûtée et inquiète, revint à la monarchie légitime.

Une partie de l’armée, l’armée d’Écosse qui, après avoir rendu de grands services, était trop éloignée de Westminster pour avoir part aux profits des révolutions militaires; des parlementaires, las du joug de l’armée, «ces soudards»: sir Ashley Cooper, l’orateur du parlement, Lenthall, Fairfax, Maynard, Prynne, s’allièrent aux chefs du jeune parti royaliste, Hyde, Mordaunt, Greenwill, partisans fidèles de la monarchie, mais d’une monarchie éclairée, tolérante, facile au pardon et aux concessions. La déclaration de Charles II (4 avril 1660), rédigée par Hyde, signée par le roi à Bréda, lue au parlement le 5 mai, apprit aux Anglais que le fils de Charles Ier reconnaissait les Communes comme une partie vitale de la Constitution royale. Le 8 mai, les deux Chambres proclamèrent que «le droit de Charles II à la couronne de ses pères était complet par la mort de son auguste père de glorieuse mémoire.» Le 29 mai 1660, quand Charles II rentra à Londres, acclamé de tous, le conflit de la royauté et des Communes, qui durait depuis un demi-siècle, semblait avoir pris fin, d’un commun accord, par la restauration de l’une et des autres, et la reconnaissance de leurs droits mutuels. L’armée, désorganisée, gagnée par Monk, abdiqua, puis, en 1668, fut licenciée; les soldats de Cromwell retournèrent à leurs boutiques et à leurs fermes, déposant leurs armes, mais gardant leurs convictions puritaines.

En réalité, la restauration des Stuart, pas plus que la dictature de Cromwell, ne résolvait le problème politique et religieux qui avait provoqué tant de conflits et de si rudes combats. La déclaration royale du mois de mai 1660 n’était qu’une trêve: ce n’était pas un traité qui fixât désormais les droits de la royauté et des Communes. Presbytériens et épiscopaux, Têtes Rondes et royalistes s’étaient mis d’accord pour sauver, par un retour aux lois anciennes, le pays de l’anarchie militaire. Ils se fussent divisés, s’ils avaient essayé de combler les lacunes de cette constitution, d’en corriger les défauts, de régler l’exacte répartition du pouvoir entre le roi, les lords et les Communes. Les Cavaliers, appuyés sur l’anglicanisme, les Communes et les presbytériens restèrent en présence, incertains de leurs droits, de leurs libertés, opposés les uns aux autres en politique comme en religion.

La lutte n’éclata pas dans le parlement _Convention_: il avait rappelé Charles II; il était à la fois presbytérien de sentiment, et par raison sincèrement royaliste. Les ministres qui représentaient le roi devant cette assemblée, Clarendon (Hyde), Southampton, Ormond, étaient des royalistes; lord Montagu, comte de Sandwich, Monk, duc d’Albermarle, qui disposaient de l’armée et de la flotte, lord Saye, et Seele, Ashley Cooper, étaient des Têtes Rondes. Les deux partis avaient leur influence dans les assemblées et les conseils du roi.

Mais le _parlement Cavalier_, élu en 1661, commença à se montrer plus zélé pour la royauté que le roi, pour l’épiscopat que les évêques. Les anciens parlementaires, et Vane, particulièrement, furent poursuivis; la paix ne fut pas même laissée aux morts: les corps de Cromwell, Bradshaw et Ireton furent déterrés et pendus aux gibets de Tyburn, ceux de Pym et de Blake lui-même chassés de Westminster. La persécution religieuse, plus dure encore qu’au temps d’Élisabeth, reprit contre les presbytériens et les puritains, au profit des évêques anglicans qui chassèrent de leurs cures plus de deux mille recteurs, firent jeter dans les prisons, plus de douze mille quakers (_Saint-Barthélemy anglaise_, 1662). Clarendon, que l’on considérait comme un nouveau Laud, était l’âme de cette réaction royaliste et anglicane. Il était décidé «à combattre toutes les usurpations commises par les deux Chambres depuis 1640, et même avant cette époque, sous le nom de privilèges.»

Si Charles II avait soutenu les revendications du parlement Cavalier et les desseins de son chancelier, la guerre aurait repris, au lendemain de la Restauration, aussi vive qu’au temps du Long-Parlement. Mais Charles II ne ressemblait pas à son père, et ne se souciait pas d’engager une lutte nouvelle. Voluptueux, désœuvré et sceptique, il voulait jouir des avantages de sa puissance aussi largement que possible; il n’entendait ni se hasarder, ni s’épuiser, ni surtout s’entêter sottement dans des luttes à outrance avec le parlementarisme. Publiquement, il cédait aux remontrances, quand elles devenaient trop vives, et abandonnait ses ministres trop compromettants: en 1667, il retira le pouvoir à Clarendon, qui lui avait donné le sien, et appela au ministère un presbytérien déclaré, sir Ashley-Cooper.

Secrètement, il comptait sur l’étranger, plus que sur les royalistes d’Angleterre, pour affermir la royauté. Avant la Restauration même, il s’était entendu avec la France pour rétablir, au profit de son autorité, le catholicisme en Angleterre: encouragé par son frère, le duc d’York, catholique plus que lui, et, plus que lui, énergique et passionné, il forma le projet d’opposer les anglicans aux presbytériens, de les détruire les uns par les autres, et sur la ruine de tous les partis, avec l’appui de la France, de constituer définitivement, mais lentement, sans rien brusquer, l’absolutisme royal. Dès 1663, assuré du concours des puritains, qu’on avait persécutés en vertu de l’acte d’uniformité, il s’efforça d’établir la tolérance, non seulement au profit des presbytériens, mais aussi des catholiques. Ashley l’appuya en effet, mais la majorité du parlement, inquiète, prononça un décret de bannissement contre les prêtres catholiques. En 1667, quand il renvoya Clarendon, et parut donner satisfaction aux presbytériens, il favorisait le parti catholique; à Cooper, il associa dans le ministère Arlington et Clifford, catholiques déjà déclarés. Il forma un ministère de complots et d’intrigues, la _Cabal_. En 1670 enfin, mal soutenu par les presbytériens qui lui rappelaient «que les principes de la religion romaine étaient incompatibles avec la sûreté du gouvernement,» il se jeta dans les bras de Louis XIV, signa avec lui un traité secret d’alliance et de subsides pour la restauration du catholicisme en Angleterre, et la ruine de la Hollande. La diplomatie de Louis XIV s’associait l’Angleterre contre la Hollande; Charles II s’assurait le concours de Louis XIV contre ses sujets (traité de Douvres, 1670). Il garda le traité secret, ne le communiquant qu’à ses ministres catholiques, et, grâce à la guerre de Hollande, il put augmenter l’armée, y appeler des officiers catholiques, donner la flotte au duc d’York; il offrit l’_indulgence_ aux presbytériens (1672), espérant obtenir la leur pour sa politique catholique. Il donna à Ashley le comté de Shaftesbury et le titre de lord.

Ainsi, l’indifférence naturelle ou calculée de Charles II à l’égard des deux grands partis qui s’étaient heurtés dans la première Révolution, sa temporisation, sa mollesse même, empêchèrent le retour des luttes violentes d’autrefois.

Il faut aussi tenir compte d’une transformation importante des partis politiques et des esprits, qui se produisit alors en Angleterre: après les excès et les désordres de la Révolution, le public, en Angleterre, était avide de repos et de bien-être. Las des phrases et des actes des puritains, les Anglais se préoccupèrent plus de leurs intérêts et de leurs plaisirs que de religion. La science, avec Newton, la philosophie naturelle avec Bacon, la politique avec Hobbes et Locke, agissaient peu à peu sur les esprits et les détournaient des luttes et des questions théologiques; en théologie même, les _latitudinaires_, presbytériens corrigés et rationalistes, Taylor, Chillingworth, Burnet, donnaient la préférence à la raison sur la tradition de la Bible et de l’Église. Cette évolution des intérêts et des idées concordait assez bien avec la dissipation et le scepticisme du roi.

Enfin, l’esprit mercantile, la soif des entreprises et la passion de la colonisation, développées par l’administration de Cromwell, et redevenues aussi fortes qu’au temps d’Élisabeth, le souci de la grandeur extérieure de l’Angleterre, commun à toutes les classes et à tous les partis, détournaient leur attention des querelles intérieures: un puritain, Penn, fondait la colonie de Pensylvanie; des royalistes, les deux Carolines; la colonie hollandaise de New-Amsterdam devint l’état de New-York; Clarendon fit à la Hollande une guerre malheureuse; mais ses ennemis de la Cabale, après avoir blâmé la conduite de cette guerre, s’unirent pour les mêmes raisons à Louis XIV contre les Provinces-Unies. Les ministres catholiques, qui semblaient vendre leur pays à la France en 1670, avaient pourtant stipulé la cession à l’Angleterre, en Flandre, de places maritimes importantes. _Delenda est Carthago_, cette menace adressée à la Hollande par Ashley, fut la maxime de tous les Anglais de ce temps, plus pressés peut-être de détruire leur rivale commerciale que de fonder le gouvernement constitutionnel de l’Angleterre.

En 1673, la situation de Charles II et des esprits en Angleterre changea considérablement. On découvrit alors le secret de la tolérance du roi à l’égard des dissidents de l’Église orthodoxe, ses négociations avec Louis XIV, ses projets de restauration catholique. Il y eut comme un réveil de toute l’Angleterre en faveur du protestantisme, qui coïncida avec la résistance énergique des protestants hollandais à Louis XIV. Dès lors, Charles II se trouva dans une situation beaucoup plus mauvaise que son père: catholique, il n’avait plus de partisans. Et l’Angleterre se trouva dans un bien meilleur état qu’en 1640: elle n’était plus divisée, comme alors, en sectes hostiles, engagée dans une lutte sans issue. Tout le monde à la Chambre des Communes et des lords vota le bill du Test qui exigeait de chaque fonctionnaire une déclaration de foi protestante, et l’on vit se former, avec les gentilshommes de province, qui jusque-là, anglicans, soutenaient les prérogatives royales, et les propriétaires puritains dévoués aux Communes, un grand parti, hostile à la royauté catholique des Stuart, le _country party_. Le plus grand homme d’État de ce temps, malgré sa légèreté apparente, lord Shaftesbury, l’ancien partisan de Cromwell, puis jusque-là le confident de Charles II, prit la direction de ce parti: trompé par les Stuart qui lui avaient caché les stipulations de Douvres, interprète passionné des inquiétudes de l’Angleterre protestante, il déclara à Charles II une guerre à outrance.

Charles II sentit qu’il était perdu, s’il ne se refaisait un parti. Il renvoya ses ministres catholiques, fit la paix avec la Hollande; il donna le pouvoir au parti des anglicans, aux Cavaliers dont il rassura la foi protestante, en chassant de la cour les catholiques, en acceptant l’acte du Test; ils lui promirent en retour de maintenir intacts son autorité et ses privilèges royaux. A Shaftesbury, il opposa lord Danby (1674-1679).

L’alliance pourtant n’était pas sincère: Charles II négociait plus que jamais, secrètement, avec Louis XIV «pour convertir l’hérésie pestilentielle qui a si longtemps dominé dans une grande partie du Nord.» Il avait l’air, avec Danby, de se rapprocher des protestants de Hollande, mais il revenait toujours à la France. Les dépositions, et les impostures de Titus Oates, qui prétendit à l’existence d’un complot des jésuites, le meurtre étrange du juge Godfrey, à qui il fit sa déposition, la saisie des papiers du secrétaire du duc d’York, Coleman, ruinèrent le ministère Danby, et rendirent le pouvoir à Shaftesbury qui eut alors toute l’Angleterre pour lui contre la royauté. Il gouverna à la tête du _parti du pays_ (country party), avec le concours des lords Russel, Cavendish, Halifax et Essex. La haine du catholicisme unissait de nouveau tous les Anglais contre l’absolutisme royal. Charles était isolé dans son royaume; cynique jusque-là et indifférent, il devint sombre et pensif et comprit qu’il avait affaire à un peuple singulier, à tout un peuple qui ne pouvait être ni effrayé, ni dompté.

Ce qui sauva alors Charles II, ce ne fut ni le concours de la France, ni sa politique personnelle, artificieuse et antipatriotique, ce fut le souvenir des maux que la ruine du pouvoir royal avait faits à l’Angleterre, la crainte d’une nouvelle révolution; Shaftesbury, qui avait servi Cromwell, et vu toutes les révolutions, n’était pas arrêté par des scrupules de ce genre. Il proposait au pays une nouvelle révolution, un changement de dynastie; il voulait exclure du trône l’héritier légitime, le duc d’York, papiste déclaré, et ses filles, protestantes toutes deux, Marie même, l’aînée, quoique mariée au champion du protestantisme, Guillaume d’Orange. Il soutenait par l’_acte d’exclusion_, la candidature de Monmouth, fils naturel de Charles II, assez bon soldat, et très populaire, mais sans droits au trône.

Beaucoup de ses collègues au ministère, Halifax, Essex, Temple et les partisans du _country party_ pensaient tout autrement: très hostiles à la monarchie absolue et au catholicisme, ils l’étaient aussi à une révolution dynastique qui aurait compromis la royauté. Ils n’étaient pas _tories_ dans le sens de cette épithète qu’on leur appliqua alors, Irlandais et papistes; ils l’étaient dans le sens moderne du mot, c’est-à-dire, fidèles à la tradition de l’autorité royale. Ils réussirent à repousser le bill d’exclusion, à vaincre Shaftesbury et les _whigs_, non pas presbytériens fanatiques, comme le nom semble l’indiquer, mais partisans de la supériorité des Communes sur le roi. Charles II bénéficia des principes modérés des torys et en même temps des excès des whigs et de Shaftesbury, qui, reprenant les traditions du parti révolutionnaire, appelait le pays aux armes et formait des comités secrets (1681-1683). L’enthousiasme loyaliste se réveilla aussi fort qu’en 1660, et, pendant les dernières années de son règne (1683-1685), la crainte d’une révolution rendit au roi la popularité que ses intrigues catholiques et son alliance avec Louis XIV lui avaient fait perdre.

Jacques II, qui lui succéda, aurait dû profiter de ces avantages et de cette leçon: la Chambre des Communes lui était presque entièrement acquise; Monmouth, qui essaya de lui disputer la couronne, fut décrété coupable de haute trahison, arrêté et exécuté (1685). Le peuple anglais comptait sur l’énergie de son nouveau roi en face de l’étranger. Jacques II, catholique déclaré et violent, entama immédiatement la lutte contre les libertés et la religion officielle de l’Angleterre. La révolte de Monmouth fut suivie d’une répression sanglante que dirigea le grand juge Jeffreys, et cette répression fut le premier acte de tout un système de tyrannie. L’effectif de l’armée permanente fut porté à vingt mille hommes; l’acte du Test fut violé en 1686 par la nomination de nombreux officiers catholiques, de membres catholiques au conseil privé, de lord Tyrconnel au gouvernement des troupes; enfin il fut abrogé en 1687, par une déclaration royale d’indulgence en faveur des catholiques. Jacques II ne se contentait pas de réclamer la tolérance pour les catholiques, il persécutait les évêques anglicans, en instituant une haute cour, il déposait les gouverneurs protestants des provinces, les lords Dorset, Shrewsbury, Pembroke, les chefs torys d’Irlande ou d’Écosse, Ormond et Queensbury; il chassait les protestants de l’armée. Enfin, il ne paraissait être que l’agent de Louis XIV, engagé dans une lutte sans merci contre ses sujets et les États protestants.

Dès lors, les whigs, les torys, le clergé anglican et les presbytériens s’unirent pour offrir, le 30 juin 1688, la couronne à Guillaume d’Orange, le gendre de Jacques II, le champion de la foi protestante contre Louis XIV. Isolé, Jacques II ne comptait plus que sur le roi de France. Celui-ci, au lieu de forcer Guillaume III à rester sur le continent en attaquant la Hollande, envahit l’Allemagne. Le 5 novembre 1688, Guillaume aborda à Torbay, rallia les gentilshommes, les bourgeois des villes, les grands lords torys du nord, Danby, Norfolk; Jacques II quitta Londres, puis l’Angleterre (le 23 décembre 1688). Les Stuart étaient de nouveau renversés: ils reprenaient le chemin de l’exil.

Cette fois du moins la royauté n’était pas détruite. Après une régence qui dura un mois et demi (janvier-février 1689), Guillaume et Marie furent reconnus roi et reine d’Angleterre. Le 13 février, Guillaume et Marie signèrent la Déclaration des droits. Cet acte réglait le passé et assurait l’avenir.

Il contenait d’abord un récit des actes illégaux et arbitraires commis par Jacques II, pour motiver le vote qui avait entraîné son abdication; il fixait en outre les conditions du nouveau gouvernement, les droits des Communes, comme autrefois la grande Charte avait fait ceux de la féodalité aristocratique et ecclésiastique: «la royauté, sans le parlement, n’a pas le droit de suspendre et d’exécuter des lois; toute levée d’argent non consentie par le parlement est illégale. Toute levée de troupes, en temps de paix, est illégale si le parlement ne l’a autorisée; les élections, les discussions au parlement doivent être libres, et les parlements régulièrement convoqués. La liberté des sujets est mise sous la sauvegarde de l’_habeas corpus_ et des parlements.» Le bill des droits qui compléta cette charte exclut pour jamais du gouvernement les princes catholiques ou unis à des personnes catholiques et établit le libre exercice de tous les cultes protestants. Ces actes législatifs, qui confirmaient la chute des Stuart et réglaient le pouvoir de Guillaume III, constituaient une victoire considérable, définitive des communes anglaises. La lutte engagée entre elles et les Stuart depuis 1603 se terminait à leur profit.

Mais cette victoire n’avait pas été déterminée, comme celle du Long-parlement, par le concours d’une secte religieuse et de l’armée, capables à leur tour de dicter des conditions à un pays libre. Le triomphe des Communes était celui du peuple anglais tout entier, uni, sans distinction de partis ni de confession, autour du parlement contre les Stuart catholiques pour la défense de la religion protestante et des libertés nationales. Et ce triomphe fut, pour cette raison, définitif: la constitution nouvelle établit, de l’avis des torys et des whigs, des anglicans et des presbytériens, conformément aux doctrines de Locke, que les rois d’Angleterre tenaient leur couronne de la volonté de la nation, pour le bien du royaume, et suivant ses lois traditionnelles, en vertu d’un contrat qu’ils étaient rigoureusement obligés d’observer. Elle établit aussi que nul ne pourrait être roi d’Angleterre, s’il n’était protestant, s’il ne renonçait aux doctrines catholiques sur le droit divin de la royauté. Ce n’était pas seulement une ère de paix qui s’ouvrait pour l’Angleterre après un siècle de luttes et de discordes civiles. C’était l’avènement d’un droit nouveau, fondé sur le protestantisme et la philosophie, qui allait peu à peu, pendant le dix-huitième siècle, s’imposer aux différents États européens.

Pour en venir là, l’Angleterre avait souffert tout un siècle de querelles intestines qui l’avaient, en général, détournée des affaires européennes, et des siennes même au dehors. Mais elle avait retrouvé dans ces luttes le fondement de son unité morale, religieuse, politique, et même au temps de Cromwell les principes de sa grandeur extérieure. Elle s’éveillait après ce long sommeil troublé par des rêves sanglants à une vie nouvelle, libre, à la conscience de ses droits et de ses intérêts.

BIBLIOGRAPHIE