Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Part 10
Il fallut quatre ans pour que ces conditions fussent définitivement acceptées par les alliés au Congrès de Ryswick (1697). Elles indiquaient déjà, à l’époque où elles furent formulées pour la première fois, que Louis XIV était devenu plus modéré et plus sage. Guillaume III, dont la haine n’était point aveugle, eut le mérite de le comprendre immédiatement: la guerre n’était plus nécessaire dès que la France rentrait volontairement dans ses limites et que son roi revenait à la raison. Au mois de novembre 1694, une entrevue eut lieu à Maestricht entre un envoyé du prince d’Orange, Dykweldt, et des plénipotentiaires français, de Caillières et Harlay-Bonneuil. Elle n’aboutit pas, par l’insolence et les prétentions des Hollandais. Mais Guillaume était résolu à prendre acte des concessions de la France, et à ne pas encourager les prétentions de l’Empereur.
Lorsque, après la prise de Namur (1695), la grande alliance fut renouvelée, l’article secret relatif aux droits de l’archiduc à la couronne d’Espagne n’y fut pas inséré. Le 21 mars 1696, Guillaume écrivait à Heinsius qu’il n’avait pas l’intention de satisfaire l’ambition de Léopold, et que la paix lui paraissait préférable et nécessaire. Lorsque, le 10 mars 1696, Caillières se rendit en Hollande pour reprendre les négociations de paix, le roi d’Angleterre était bien décidé à les faire aboutir, malgré la résistance de l’Autriche. La défection du duc de Savoie, qui revint à Louis XIV avec l’espoir d’occuper le Milanais, le confirma dans cette résolution (mai 1696): à la fin de décembre, la médiation de la Suède était acceptée, et le Congrès s’ouvrit au mois de février au château de Ryswick, propriété du prince d’Orange.
Les préliminaires de la France, restitution des places conquises depuis 1679, y compris Strasbourg et Luxembourg, reconnaissance du roi d’Angleterre, constitution d’une barrière pour les Provinces-Unies, étaient de nature à plaire aux puissances maritimes. Les négociations traînèrent encore, parce que ces conditions déplaisaient à l’Empereur, qui eût voulu faire inscrire dans le traité le droit de son fils à la succession d’Espagne. De même qu’il avait à peu près seul résisté, depuis vingt ans, à Louis XIV, Guillaume résolut de s’entendre seul avec lui. A la fin de juin 1697, il chargea son confident Bentinck, comte de Portland, de négocier séparément avec le maréchal de Boufflers. Le 1er août, ils signèrent une convention qui, le 20 et le 21 septembre, fut imposée aux alliés. L’Empereur ne l’accepta que le 31 octobre. Il ne gagna à ces délais que de perdre Strasbourg, cette clef de l’Alsace, qu’au début de l’année Louis XIV offrait encore de rendre, et qu’il garda. L’Espagne, plus sage, avait recouvré Luxembourg. Les Hollandais obtenaient une barrière; l’Angleterre et Guillaume III, la déchéance définitive, officielle de la maison des Stuart.
En 1697, le long duel de Guillaume III et de Louis XIV se terminait à la satisfaction du premier, et sans grand dommage pour la France. Le traité de Nimègue avait consacré l’indépendance de la Hollande, le traité de Ryswick consacrait celle de l’Angleterre et maintenait entre les maisons de Bourbon et de Habsbourg un exact équilibre au profit de la liberté et de l’indépendance réciproque des États européens. L’œuvre de Guillaume III était tout entière achevée par l’obstination qu’il avait mise d’abord à combattre Louis XIV, puis à se rapprocher de lui, dès qu’il consentit à reconnaître le fait accompli et, dans une certaine mesure, le droit des nations à se gouverner elles-mêmes. La réputation du prince d’Orange, son crédit en Europe étaient désormais aussi grands que l’autorité et le renom de la France. Et voici ce qu’en France même, un grand orateur, Massillon, disait de lui, en face de Louis XIV: «Un prince profond dans ses vues, habile à former des ligues et à réunir les esprits, plus heureux à exciter les guerres qu’à combattre, plus à craindre encore dans le secret du cabinet qu’à la tête des armées, un ennemi que la haine du nom français avait rendu capable d’imaginer de grandes choses et de les exécuter, un de ces génies qui semblent être nés pour mouvoir à leur gré les peuples et les souverains, un grand homme, s’il n’avait voulu être roi.» (_Oraison funèbre du Dauphin._) Moins le dernier trait, c’était déjà le jugement de l’histoire.
On peut croire que c’était aussi le jugement de Louis XIV: il était sincère lorsqu’il disait de Guillaume à Boufflers: «Quoique les engagements dans lesquels est entré le prince d’Orange m’aient empêché de lui porter l’affection que j’ai toujours montrée pour sa maison, il peut rester néanmoins parfaitement assuré que je ne saurais le voir à la tête d’une ligue aussi puissante que celle qui a été formée contre moi, sans avoir pour lui l’estime que commande la déférence des principales puissances de l’Europe à ses opinions, que sa persévérance, même dans des alliances contraires à mes intérêts, me donne lieu de croire que celle que je contracterais avec lui pour le bien de l’Europe serait également durable.» Si ce fut un grand mérite au prince d’Orange d’avoir su, après une lutte de vingt années, revenir à Louis XIV quand Louis XIV revenait à la raison, ce n’en était pas un moins grand chez son adversaire, après vingt années de domination, d’avoir écouté une si rude leçon de modération, et gardé plus d’estime que de rancune pour le jeune prince qui la lui avait donnée.
Grâce à l’énergie de l’un, à la sagesse de l’autre, jamais l’Europe ne fut plus près de voir se résoudre pacifiquement le conflit séculaire qui avait provoqué tant de coalitions et de guerres. Ni les Habsbourg, ni les Bourbons n’étaient plus à craindre pour les nations modernes. La France, puis la Hollande avaient triomphé de leurs ambitions, nourries par les souvenirs du passé, et pouvaient jouir en sûreté du fruit de leurs victoires, de leur diplomatie, de leur activité. Elles s’illustraient, au premier rang, par la littérature et les arts, tandis qu’elles s’agrandissaient en Europe et se constituaient de riches colonies. Plus de luttes enfin entre protestants et catholiques, du moment que le roi Très Chrétien et le chef des protestants d’Angleterre et de Hollande songeaient à s’unir.
Au lendemain de la paix de Ryswick, Louis XIV envoyait en effet le maréchal de Tallard auprès de Guillaume III, tandis que celui-ci lui dépêchait son ami Portland. Le roi de France et le roi d’Angleterre, après s’être si longtemps combattus, allaient donc s’entendre pour assurer le repos de la chrétienté: il était évident «qu’avec la puissance de l’un, la considération acquise par l’autre, la bonne intelligence entre tous les deux contribuerait plus que toutes choses au maintien de la paix.»
Ce qui pouvait encore la troubler, c’était la question de la succession d’Espagne qui devait se poser d’un jour à l’autre. L’Empereur et l’électeur de Bavière se préparaient, par des partis formés à Madrid, à la recueillir au profit de leurs fils; ils comptaient sur les puissances maritimes pour les y aider, et Guillaume III avait commencé au mois d’avril 1698 par proposer aux deux compétiteurs un partage dont la France eût naturellement été exclue. Mais, à la même époque, Tallard offrit, de la part de Louis XIV, au roi d’Angleterre, représentant des deux puissances maritimes, un règlement à l’amiable de cette redoutable question: les droits de la maison de France seraient reconnus en faveur d’un fils du Dauphin; ceux de l’électeur de Bavière aussi, dans une certaine mesure, par la cession des Pays-Bas en toute souveraineté, les intérêts de l’Angleterre et de la Hollande sauvegardés par un traité de commerce. Guillaume réclama pour les Provinces-Unies une barrière plus considérable encore, et pour l’Angleterre des places de sûreté et de commerce dans la Méditerranée, Port-Mahon, Ceuta, Oran, Gibraltar, ou dans les Indes. «Quoique l’Angleterre et la Hollande n’eussent pas de droits pour entrer dans ce partage», c’était seulement en les admettant que Louis XIV pouvait décider Guillaume III à faire reconnaître ceux du Dauphin. Il aurait, il est vrai, pu attendre l’ouverture de la succession, et recourir alors à la force: il préférait à l’avance un arrangement pacifique avec le roi d’Angleterre. «Il est certain que la disposition des peuples d’Espagne, l’état de mes forces et les mesures que j’ai prises me donneraient de justes espérances d’une guerre heureuse. Mais on sait quand on la commence, et l’on en ignore la fin. Après avoir sacrifié d’aussi grands avantages pour rendre le repos à mes sujets, nul intérêt ne me parut plus pressant que celui de leur conserver la tranquillité dont ils jouissaient.»
Son désir de la paix alla si loin qu’il finit par renoncer, même pour son fils, à l’Espagne et aux Indes, afin de ne pas fournir aux puissances coloniales un motif d’en réclamer leur part. Guillaume III et Louis XIV s’entendirent à La Haye par un traité de partage (septembre 1698) pour laisser le principal de l’héritage à l’électeur de Bavière; on détacherait de cet héritage Naples et la Sicile, le Cuipuscoa sur la frontière d’Espagne, et le marquisat de Final pour les donner à la France; le Milanais formerait la part de l’archiduc. «Il est plus avantageux à ma couronne, écrivait Louis XIV, d’acquérir ces provinces que de mettre un de mes petits-fils sur le trône d’Espagne, en accordant l’Italie à l’Empereur et des places aux Anglais et aux Hollandais dans les Indes et sur la mer Méditerranée. L’intérêt de toute l’Europe s’accorde même en cette occasion à ce que je juge de plus conforme aux miens.» L’entente du roi d’Angleterre et du roi de France conciliait enfin les intérêts essentiels de la France et de l’Europe, pacifiquement, sans crainte d’un de ces conflits redoutables que leur opposition avait tant de fois fait naître.
Au mois de février 1699, un événement imprévu vint déjouer les mesures de prudence que les deux souverains avaient prises: «La mort, dit Tallard, n’avait point souscrit à notre traité et n’était pas entrée dans l’engagement de conserver les jours du prince électoral de Bavière qui vient de mourir.» Cette mort d’un enfant de cinq ans remettait tout en question. Il n’y avait plus d’autres candidats à la succession d’Espagne que le dauphin et l’archiduc. Le tiers parti sur lequel Guillaume III et Louis XIV avaient pu s’entendre n’était plus possible: il fallut reprendre les négociations, dans des conditions plus délicates encore. «Nous ne sommes pas dans un petit labyrinthe, disait Guillaume III.» La modération extrême de Louis XIV permit encore une fois d’en sortir. Il renonça au principal de la succession, qu’il consentit à laisser aux Habsbourg, mais à une condition expresse: ceux-ci n’auraient en Italie aucune des provinces espagnoles qui leur avaient servi tant de fois à établir contre nous leurs communications entre l’Espagne et l’Autriche. La France n’avait pas travaillé pendant deux siècles à rompre le cercle de fer formé autour de ses frontières par Charles-Quint et ses successeurs, pour leur permettre de le reformer de nouveau.
Le premier traité de partage assurait au dauphin Naples et la Sicile; le deuxième traité de partage (11 juin 1699) lui promettait le Milanais, que la France, pour achever sa frontière, aurait le droit d’échanger contre la Lorraine, ou contre la Navarre, ou contre le Luxembourg, ou contre la Savoie, le duché de Nice et Barcelonnette. Le fondement commun de ces deux négociations, c’était la promesse faite par Louis XIV aux puissances maritimes de ne pas annexer l’empire colonial de l’Espagne, et, en échange de cette promesse, l’engagement réciproque de ces puissances, représentées par Guillaume III, de ne pas laisser reconstituer l’empire de Charles-Quint.
Il y avait pourtant entre ces deux traités une différence essentielle: dans l’un, la monarchie espagnole était attribuée presque tout entière à un prince qui légitimement pouvait en être l’héritier naturel. Pour conclure le second et ne pas se prononcer entre les héritiers appelés à recueillir, à défaut de celui-là, cette belle succession, les deux négociateurs la leur partageaient et démembraient l’Espagne à leur convenance. Ils avaient abandonné ainsi les principes pour lesquels ils s’étaient autrefois combattus: Louis XIV renonçait aux droits du Dauphin sur l’Espagne, et violait le principe de l’hérédité monarchique qu’il avait si vivement soutenu en Angleterre. Guillaume III donnait les mains à un partage de la monarchie espagnole, imposait un roi à l’Espagne sans la consulter, oubliait en un mot les droits imprescriptibles des nations dont il avait été le champion heureux. Après un siècle de luttes où le droit des familles souveraines s’était opposé au droit des nations, la paix se faisait par une trahison mutuelle des princes qui les avaient soutenus. Et sur leurs ruines, s’établissaient des principes nouveaux, par des alliances fondées non sur la communauté des intérêts, mais sur l’opposition des convoitises, par des conventions de partage entre les plus forts aux dépens des plus faibles.
L’Espagne ne les accepta pas. Elle ne voulait pas être partagée et entendait désigner elle-même à son roi le successeur qu’il devait choisir. Il lui parut nécessaire, pour sauver la monarchie, de désigner un prince français: dès le mois de septembre 1699, ce fut l’avis du Conseil d’État, exprimé par un vote formel, le 6 juin 1700. Porto Carrero, qui y dominait, agit sur l’esprit du roi, à la veille de sa mort, par des considérations d’ordre religieux, s’installa à son chevet et lui arracha le 7 octobre un testament qui avait ainsi la valeur d’un acte national: le duc d’Anjou, ou, à son défaut, le duc de Berry étaient appelés au trône d’Espagne à la condition de renoncer à celui de France et de ne jamais annexer l’Espagne à leur patrie. S’ils refusaient, les Habsbourg leur étaient substitués aux mêmes conditions.
Le 1er novembre, Charles II mourait; l’Europe, l’Espagne surtout, et les puissances maritimes attendaient avec anxiété la décision du roi de France: reconnaissance des traités de partage ou du testament.
Louis XIV accepta le testament (16 nov. 1700); il cédait à des considérations sérieuses que Torcy nous a conservées dans ses mémoires: l’Empereur n’avait pas reconnu les traités de partage, malgré les instances de Guillaume III; si la France n’acceptait pas le testament, il devenait, par la volonté de Charles II, le seul maître de l’héritage espagnol. De toutes les manières, la guerre avec l’Empereur ne pouvait être évitée: mieux valait encore la faire avec l’Espagne pour soi que contre soi. D’autre part, le Dauphin fit valoir énergiquement les droits de son fils contestés peut-être autrefois, certains désormais. Ces raisons d’ordre politique et juridique déterminèrent le roi de France. A cette nouvelle, Guillaume III entra fort en colère. Il écrivit, le 16 novembre même, à Heinsius: «Je ne doute pas que ce procédé inouï de la France ne vous cause autant de surprise qu’il en excite en moi. Convenons que nous avons été dupes.» Il se disait dupe; en réalité, il n’était que victime des principes qu’il avait tant de fois proclamés et défendus: de quel droit prétendait-il maintenant partager l’Espagne contre son gré, l’empêcher de se choisir un roi capable de défendre son intégrité, comme la Hollande avait fait autrefois, en l’appelant lui-même au stathoudérat?
Les Hollandais et les Anglais ne s’alarmèrent pas comme lui: ils se réjouirent que le testament eût été préféré au partage. Ce testament établissait la séparation absolue de la France et de l’Espagne. Élevé dans la péninsule, gouverné par le conseil d’Espagne, le duc d’Anjou, servant les intérêts de ses nouveaux sujets, ne ferait rien qui fût préjudiciable aux puissances maritimes. Les conventions de 1699 attribuaient au contraire à la France de nouvelles provinces. Au mois d’avril 1701, le parlement anglais blâma vivement le traité de partage, négocié et signé sans son consentement, et força Guillaume III à reconnaître Philippe V. La diplomatie du prince d’Orange, heureuse tant qu’elle s’était appuyée sur le droit des nations en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, échouait pour l’avoir violé en Espagne, et Louis XIV recueillait, au contraire, les fruits de sa sagesse: il s’était à temps contenu pour n’avoir pas à payer trop cher les fautes de sa jeunesse ambitieuse. Le siècle nouveau s’ouvrait pour la France par une brillante victoire pacifique, l’établissement d’un prince français en ce pays d’Espagne qui lui avait été si longtemps hostile.
Par malheur, en présence d’un tel résultat, presque inespéré, Louis XIV se laissa encore une fois aller aux imprudences et aux provocations inutiles. S’il n’eût consulté que l’intérêt de la France, il eût été satisfait du profit qu’il y avait pour elle à établir son influence en Espagne, en Flandre, en Italie. Son amour démesuré de la gloire le conseilla mal, comme toujours: il céda à la pensée dangereuse d’unir, sous le sceptre des Bourbons, ces pays que ses ancêtres avaient empêchés de s’unir sous le sceptre des Habsbourg.
En vain, plus adroit, son ambassadeur à Londres, Tallard, lui écrivait-il, le 21 décembre 1700, qu’il devait exhorter les Espagnols à ne rien innover présentement dans leur commerce avec l’Angleterre et la Hollande, qu’il ne pouvait manier trop délicatement ce qui concernait la sûreté des Pays-Bas. Louis XIV les excita justement à faire le contraire. En février 1701, il fit chasser des Pays-Bas catholiques les garnisons hollandaises, qui, d’après les stipulations de Ryswick, occupaient les places de la Barrière; puis au gouvernement de l’électeur de Bavière il substitua un gouvernement purement français, sous la direction du comte de Bergheick: cela équivalait à une déclaration de guerre à la Hollande. En même temps le roi de France obtenait pour ses sujets dans les colonies espagnoles le même traitement que pour les sujets espagnols; il envoyait des vaisseaux à Cadix et dans les Indes, comme s’il eût eu le dessein de confisquer le commerce des colonies espagnoles.
Aussitôt Guillaume III reprit crédit auprès des Hollandais et des Anglais et se mit à l’œuvre pour former la grande alliance de 1701. Sa santé à cette époque était visiblement altérée; mais l’espoir de prendre sa revanche soutenait sa faiblesse (mai 1701). Le 15 juillet, il passa en Hollande et commença à négocier une alliance avec l’Empereur, qui avait refusé de reconnaître Philippe V, et le Danemark. Le 7 septembre, l’alliance des puissances maritimes et de la cour de Vienne était scellée: sous prétexte d’empêcher la réunion des monarchies d’Espagne et de France, les puissances maritimes s’entendaient avec l’Empereur pour partager l’héritage de Charles II; la Hollande aurait les Pays-Bas catholiques, l’Angleterre, les possessions espagnoles des Indes. Les fautes de Louis XIV procuraient ainsi à la Hollande et à l’Angleterre cette part de l’empire espagnol qu’elles convoitaient, que sa diplomatie avait réussi à leur refuser, que le testament de Charles II ne leur accordait pas.
Après cela, la reconnaissance de Jacques III, à Saint-Germain, quand son père y mourut le 17 septembre 1701, n’était plus qu’un acte sans grande importance: elle entraîna les torys anglais à la guerre; mais la guerre était décidée. Au mois d’octobre 1701, les deux principaux agents de Guillaume III, Marlborough et Heinsius, s’occupaient des derniers préparatifs. Le roi d’Angleterre lui-même formait avec les généraux allemands et prussiens le plan de campagne de 1702. Boufflers se dirigeait sur les Pays-Bas, Vendôme était en Italie, où les Impériaux et les Français s’étaient déjà heurtés. La mort de Guillaume III (19 mars 1702) ne changea rien aux dispositions des puissances européennes. La guerre de la Succession d’Espagne était commencée.
Guillaume III mourait au moment où, après quelques années d’entente avec Louis XIV, il reprenait contre lui le combat à outrance qu’il avait engagé en 1672, avec l’aide des puissances européennes. Malgré sa mort, le triomphe de sa politique, continuée en Angleterre par les whigs et Marlborough, en Hollande par Heinsius, fut complet. De 1709 à 1713, Louis XIV fut obligé de s’humilier devant la coalition formée par Guillaume d’Orange, comme il ne l’avait jamais fait. Les principes que, presque toute sa vie, Guillaume avait représentés en Europe furent inscrits dans les traités d’Utrecht: le droit des peuples y remporta une victoire décisive et définitive sur le droit monarchique. L’Angleterre garda son roi, l’Espagne, le sien. Le droit de succession, le droit monarchique, fut désormais réglé par des traités publics et la volonté des nations, non par celles des souverains. L’Angleterre et l’Europe furent protégées, par les renonciations contre la réunion de l’Espagne et de la France, contre les prétentions de Louis XIV à la domination politique et religieuse de l’Europe. La France était abaissée et limitée. Guillaume III avait eu le dernier mot sur Louis XIV. C’est qu’en réalité le combat à outrance de ces deux ennemis irréconciliables était la lutte de deux grands principes, et le principe que représenta dès le début l’humble stathouder de Hollande contre le tout-puissant roi de France, le droit des nations à se gouverner elles-mêmes, était celui qui fatalement, par la logique des idées ou l’œuvre des politiques, devait tôt ou tard s’imposer à l’Europe moderne.
Cependant la victoire remportée par les élèves et les principes de Guillaume III, après sa mort, n’était pas complète et n’assurait pas la paix de l’Europe, autant qu’elle l’aurait pu si elle eût été complète. Il leur avait donné l’exemple en 1699, de partager, malgré elle, l’Espagne au gré des puissances maritimes et de la France. Les traités d’Utrecht furent un partage du même genre: l’Italie fut donnée aux Habsbourg, l’Espagne aux Bourbons, la Flandre aux Hollandais, des places maritimes et le commerce colonial à l’Angleterre. Cette dernière puissance avait réglé ce partage comme son roi quinze ans plus tôt: elle eut la part du lion, puisqu’elle avait vaincu. La force, qui avait réussi à établir le droit, le prima, et ce fut un exemple fâcheux pour l’Europe du dix-huitième siècle qui laissa s’élever, par d’autres partages et les mêmes procédés, de nouvelles dominations dangereuses pour la sûreté de tous les États. La France, au moins, était assez affaiblie par les guerres de Louis XIV pour ne pas céder comme lui à la tentation d’abuser de ses forces, et assez forte encore pour se faire respecter: situation unique dont Louis XIV, en ses derniers jours, sentit tout le prix. Si ses successeurs l’eussent compris comme lui, la France aurait pu traverser sans dommage, par la seule ressource de son intérêt bien entendu, les difficultés qui la menaçaient encore.
BIBLIOGRAPHIE
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V
L’ANGLETERRE AU XVIIe SIÈCLE
LES DEUX RÉVOLUTIONS
(1648-1688)