Maïténa

Part 5

Chapter 53,897 wordsPublic domain

Le vieillard rendait hommage à la vérité comme un prêtre rend hommage à Dieu. Aussi ne fit-il plus peur à Pascal. Celui-ci n’avait rien à ménager, et la présence de Maïténa, qui se rapprochait pour les écouter, l’exaspérait.

--Vendue! Montrez les sous! Si vous l’avez donnée, il y a des juges.

Le dernier mot alla frapper Ourtic à la face.

--Il y a des juges! Il y a des juges! répéta-t-il hors de lui. Tu sais ce que tu dis?

--La loi exige que tout revienne à vos filles. Hoou! vieux! Je suis ici chez moi dans cette prairie. Si je le voulais, je viendrais charger le foin que vous avez coupé.

--Et, d’abord, tu vas partir!

Le jeune homme désigna Maïténa du menton avec l’enthousiasme du sacrilège.

--Tout ça c’est parce que vous couchez avec elle! Vous avez toujours été le même. Vous n’avez pas de conscience, vieux fainéant!

--Va-t’en.

Pascal avait l’imagination surexcitée, mais ce qu’il disait n’avait pas grande importance. Les assistants mesuraient la querelle à l’amplitude des gestes, au bruit des paroles. Il lançait sa figure sur le vieux comme il lui aurait lancé une tomate. A travers ses yeux grands ouverts, on voyait son sang brûler comme du soufre.

--Je vous étranglerai!

Ourtic ne bougeait plus. Lorsque son gendre lui cracha au visage, il sourit.

Le drame ne se passait pas entre ces deux hommes. Celle qui était bouleversée c’était celle qui ne parlait pas et qui pouvait, après tout, se désintéresser du débat. Elle ne risquait rien: l’acte était en règle.

Maïténa s’attachait, depuis un instant, aux yeux ardents de Pascal d’où sortaient des jets de clarté comme le blé sort de la main. La colère des hommes est un aphrodisiaque pour certaines femmes. Et, Maïténa, dont l’esprit était si chaste, s’apercevait, tout à coup, avec angoisse, que sa peau appartenait au meurtrier de son mari.

Il fallait une émotion bien vive, un désir bien brutal, pour que son âme dépouillée de sensualité perçût à présent cette possession, car sa chair s’était tendue d’autres fois vers Pascal sans qu’elle le comprît.

Le soir de la rencontre du cimetière, n’était-ce pas pour cela qu’elle le fuit?

Son esprit semblait sortir d’elle et l’examiner de loin. Son enveloppe, quelle chose extraordinaire! Pourquoi ces frémissements lorsque tout le reste demeurait si tranquille? Elle passait alternativement de la stupeur à un impérieux besoin de rire qui arrivait chaque fois à point pour l’empêcher de s’évanouir.

Elle voulait se reculer. Elle craignait que ses sentiments ne s’imprimassent sur sa figure et que sa contenance ne fût pas digne de Maïténa Otéguy. Mais elle ne put pas. Et elle vit ainsi que son corps ne lui obéissait plus.

«Comment, mon Dieu, puis-je le désirer?»

La passion de tuer ne s’apparentait pas chez elle à l’envie de faire l’amour. Elle avait le sang trop pur pour ressortir à cette perversion. Et, d’ailleurs, si son émotion eût été si compliquée, elle ne l’eût pas expliquée aussi facilement.

Elle ne désirait, en effet, que son mari. Après sa mort, elle ne s’en était jamais aussi bien rendu compte que depuis que Pascal était son assassin. Là-bas, sur sa dalle de marbre, le corps de Virgile Prébosc se levait. Elle le voyait à travers le corps de son ennemi. La vie furieuse de Pascal se dédoublait; elle était assez forte pour animer deux hommes.

«Mon Dieu, c’est pour ça que je ne l’ai pas encore tué!»

Elle avait de la pitié pour son corps si faible et si exigeant. Elle n’ignorait point la puissance des sens, mais elle n’y pensait jamais que comme à une chose attendrissante. Elle n’était pas de ces paysannes idiotes qui rient bêtement lorsqu’on leur parle de l’amour. Il formait pour elle une loi très simple et d’ordre puéril. Et elle s’étonnait de ce que sa chair fût si jeune.

A présent, toute la violence de Pascal ne rendait plus à son oreille que des sons atténués!

--Et d’abord vous me devez une hache, gueulait-il.

--La hache avec laquelle tu as tué le Virgile, s’indigna le vieux, car il n’aimait pas que les gens méprisassent les éléments de sa supériorité.

--Voleur! Vous n’en savez rien! Il y a aussi des juges pour la diffamation.

Si elle n’avait pas connu le meurtre de son mari par son témoin et son auteur lui-même, elle l’aurait appris par sa peau. Cette peau se substituait maintenant à son âme pour tout son travail d’observation et d’intuition.

Elle ne sortit de son état voluptueux que lorsqu’elle put se représenter la scène du gave de la semaine précédente.

Elle ignorait par quelle mystification de ses sens elle n’avait pas désiré alors le jeune homme, quoiqu’il fût tout nu et que son corps dût être par conséquent plus perceptible au sien.

Mais il suffit que l’exercice de la pensée lui revînt une seconde pour que son désir lui fît subitement horreur. Et, du même coup, sa chair devint cruellement douloureuse.

--Pour la hache, je la veux, déclarait Pascal avec entêtement. Elle est à moi. Vous venez de le reconnaître vous-même, vieux menteur!

Ourtic était stupéfait par cette logique.

--Eh bien, tu l’auras, triple fils de charogne!

Il était devenu hideux. Maïténa vit qu’il ne se possédait plus. Au moment où il allait se précipiter sur son gendre, elle se mit entre eux.

--Laisse-nous, cria le vieux; ce ne sont pas des affaires de femme!

Elle s’adressa à Pascal:

--Va-t’en, fils de chienne!

Et il partit sans se retourner.

XIV

--Tu la veux, ta hache! On va te la rendre! fit Ourtic.

Il n’avait rien dit, dans le courant de cette journée, de sa dispute de la veille. Maïténa, habituée aux sentiments sous-jacents, ne s’étonna pas; mais elle s’émut.

--La hache!

Il avait eu tort de parler.

--Eh oui, fit-il d’un ton bonhomme, puisqu’il prétend qu’elle est à lui, il faut la lui rendre!

Elle courait déjà à la pièce des outils, saisissait une vieille hache précieusement, l’emportait dans sa chambre.

Cette hache, en forme d’éventail à demi ouvert, «chaussée» plusieurs fois depuis que Pascal l’avait acquise, était lourde comme il faut.

La femme la regarda avec attendrissement. Elle caressa les empreintes qui pouvaient dater du meurtre de son mari. Elle aurait voulu que son cœur fût aussi dur que cette masse d’acier. Mais, pas plus qu’elle, il n’oublierait.

«C’est tout ce qui me reste de lui!»

Elle ne pensait pas à son fils, un être vivant, donc très malléable, et qui serait forcément influencé par tant d’autres êtres. Tandis que ceci n’avait qu’un seul souvenir.

Et l’instrument tragique qui aurait pu figurer comme pièce à conviction entre un aréopage noir et rouge et un assassin, elle le glissa amoureusement, religieusement, entre deux draps, dans la grande armoire à linge qui se trouvait au pied de son lit.

Ourtic possédait une ouïe délicate. Sans avoir quitté la cuisine, il connaissait la cachette de la hache. Et il vint la reprendre, le soir même, après souper, pendant une courte absence de sa ménagère.

--Il vaut mieux que ce soit à cette heure-ci. C’est la Saint Jean. Ils sont tous allés regarder les feux.

Et il partit allègrement en prenant les chemins de traverse.

Il ne trouva personne à la ferme des Riaulets. Seul un âne attaché à un pieu broutait tout autour de lui l’herbe chaude. Ourtic fut heureux de constater la malpropreté des environs de la maison.

Il fermait un contrevent, brisait une branche de cerisier, caressait l’âne. Il éprouvait la sensation d’être le maître des biens de son ennemi, de lui succéder et d’améliorer ses biens.

Et, les pieds convenablement collés au sol, il laissait ses regards aller au loin.

Les feux de joie marquaient partout les sommets des collines. On en avait fait un immense dans le bourg, sur la place de l’église, le brasier que le curé allait bénir et qu’allumaient, d’habitude, les hommes les plus vieux du village.

--Il est de tradition que ceux qui font prendre le feu de la Saint Jean meurent dans l’année, dit encore Ourtic comme une remarque qu’il ne faut pas oublier.

Mais il devenait plus sérieux. Ses yeux faisaient abstraction des taches vives des feux. Elles rentraient dans la grande masse de la nuit.

Il méprisait ce que les hommes peuvent faire pour changer les «façons» de la nature. Deux formes seulement lui semblaient disputer l’empire du Béarn aux ténèbres: d’abord, le corps anguleux et phosphorescent des Pyrénées suspendu en l’air; ensuite, une longue vapeur sinueuse, blanche et plate comme une route estivale, qui coupait l’espace en deux, la partie de lui-même que le gave avait envoyée à la hauteur de ses peupliers pour se mirer.

--Le temps va changer, estima-t-il.

Pendant qu’il contemplait, ses nerfs furent saisis, soudain, par une brusque sensation de fraîcheur qu’il considéra comme le rappel d’une obligation qu’il oubliait en soi. La nuit était chaude.

Il regarda complaisamment l’âne qu’il était venu pour tuer. Un bon coup de hache au jarret. La jambe tranchée nette. Il devait avoir un beau sang rouge et reconstituant comme tous les ânes.

--Tu es plus beau que ton maître, remarqua-t-il pour donner plus de valeur à sa vengeance.

Il avait le droit de le tuer. La chair d’un animal est le prolongement de celle de son propriétaire. Les gens qui ne possèdent que des briques et du ciment ne savent pas tout le corps et toute l’âme dont ils se privent.

Cette bête-ci pacageait en regardant Ourtic avec un petit rire bergsonien. Le vieillard ne put s’empêcher d’admirer son ouvrage. L’herbe était tondue avec autant de régularité et d’agrément qu’un tapis de Turquie. Il la laissait aussi rêche que sa propre pelure.

Cette pelure d’âne donnait une idée de confort solide, de pensées sérieuses, sous un bon toit, une bonne lampe, et dans une belle barbe.

Son appréciateur se décida à le laisser vivre et à employer autrement sa visite.

Il attendait de soi un acte retentissant.

Il déposa la hache bien en évidence devant la porte.

XV

Peut-être que demain nous ne reboirons pas.

RONSARD (_Second livre des amours_)

Depuis dix ans, la chasteté de Maïténa qui l’éloignait de la vie commune, l’isolement que cause le travail, le fait de ne pas être née dans le pays, l’avaient souvent empêchée de comprendre les actes et les goûts des béarnais. Et elle avait eu besoin d’un interprète pour les lui expliquer, Ourtic.

Mais, aujourd’hui, tandis que son corps ne lui appartenait plus, elle se trouvait beaucoup plus maîtresse qu’autrefois dans son âme. Elle se suffisait. Le Béarn s’expliquait par elle. Elle en était le noyau. Elle possédait et dirigeait le monde entier, excepté son propre corps qui était un empereur en captivité.

Aussi, lorsque Pascal entra dans sa cuisine, après le déjeuner de huit heures, ne fut-elle pas surprise. Elle pressentait sa venue.

--Où est Ourtic? cria le jeune homme. Il est venu chez moi hier soir! Je suis sûr qu’il y a fait du mal!

Puis il se tut; et il regarda à droite et à gauche, sans saluer.

--Et alors, tu rapportes la hache?

Il ne s’attendait pas à cette réclamation. Il fut frappé de stupeur.

--Pourquoi la hache? fit-il faiblement.

Elle s’intéressait donc à cette hache qui n’avait jamais été sienne!

Pascal se mettait à soupçonner avec angoisse l’existence de chemins de traverse par lesquels la Maïténa Otéguy d’antan était revenue du Pays Basque où il l’avait envoyée. Il commençait à croire que l’incendie lui-même ne détruisait pas le virus du souvenir. Son étonnement était si honnête, si naturel, que Maïténa eut peur d’exagérer l’importance de sa hache.

Une atmosphère voluptueuse l’environnait, depuis l’entrée de Pascal. Un singulier appétit sensuel faisait se dresser ses seins, s’ériger toutes les papilles de sa peau. Son ventre se rentrait. Elle était incurvée et dure comme pour happer et écraser. Des frissons ineffables ruisselaient jusqu’à l’extrémité de ses doigts; et, pendant ce temps, elle retrouvait sa tranquillité intérieure.

--Ferme la claire-voie! Tu vas laisser entrer la volaille.

Cette maîtrise de soi impressionna le jeune homme. Il en remarqua les manifestations tangibles autour de lui.

Cette cuisine ressemblait déjà à la cuisine où elle évoluait auparavant. Les toiles d’araignées n’existaient plus; les pavés étaient lavés et passés à l’ocre; une fournée toute fraîche couvrait la nouvelle planche à pain; et, sur la lourde table, un pichet de boisson préparée pour les sulfateurs se prélassait. Elle avait emporté son âme avec elle de son ancienne maison jusqu’à celle-ci.

--Et alors, on se retrouve, dit-il d’un air accablé.

Tout ici, surtout les yeux de Maïténa, alarmait le jeune paysan. Elle ne pouvait dissimuler sa fièvre qui était de désir. Elle ne s’en inquiétait point. Qu’est-ce que ça lui faisait qu’il sût la vérité?

--Il n’y avait que toi à penser qu’on ne se retrouverait pas!

Elle l’engagea ensuite à s’asseoir, non par pitié mais par besoin de lui.

Malgré tout ce qu’il avait fait pour s’éloigner d’elle et l’éloigner, il se sentait attiré, aspiré, par son ennemie. Une force abominable le mettait sans cesse entre ses griffes.

--Tu vas boire un coup, fit-elle en allant au placard des bouteilles et des verres.

--La vie est difficile, répétait-il d’un air pénétré.

Ces mots lui venaient naturellement aux lèvres; mais, sans s’en apercevoir, il ne leur donnait pas du tout le même sens que les paysans durant les périodes de misère.

Pendant dix ans, depuis la mort de Virgile Prébosc jusqu’au commencement de cette année, Pascal avait eu une existence remarquablement simple. Il avait subi patiemment une femme acariâtre, un beau-père autoritaire et vingt mois de tranchées. Autour de son cœur, s’était formée une enveloppe de protection semblable aux doubles écorces spongieuses qu’acquièrent pour vivre et pour porter des fruits certaines espèces de vignes attaquées par le phylloxéra.

Il supportait les vexations comme une pénitence. Cette pénitence ne lui donnait aucune fièvre, ne le blessait pas, mais l’isolait. A l’aise, il pouvait rêver. Seulement, le rêve est dangereux pour un prisonnier. Après l’avoir amené à l’extérieur de sa geôle, il peut lui suggérer les moyens de s’en évader réellement. Le captif saute le mur. Il ne fait pas un bond suffisant. Il est abattu par le factionnaire.

Pourquoi remarqua-t-il, un jour, ce que lui disait Ambrosine?

«Nous ne gagnons rien, ici. Le vieux dure. Nous pouvons prendre la métairie des Riaulets qui est libre pour la Toussaint. Nous y vivrons dessus largement, et nous reviendrons vite ici, maîtres. Le médecin a défendu au père de se faire du mauvais sang. Il ne trouvera pas d’ouvrier pour te remplacer, puisqu’il n’y en a aucun. Et il se fera du mauvais sang.»

Il avait déjà entendu des propositions pareilles de la part de sa femme qu’Ourtic ne ménageait pas souvent. Pourtant, cette proposition lui sembla la première, et il fut décidé.

Cette fuite de la maison d’Ourtic, l’hégire de Pascal, marquait le début de ses malheurs. Il ignorait leur cause, puisqu’il ne savait pas que le vieillard avait apporté, un soir, sa bonne parole à Maïténa. Aussi, attribuait-il à cette maison-ci quelque pouvoir surnaturel. Il ne la détestait pas pour ça. Mais, lorsqu’il y était entré, il s’était senti tout ému.

«Dire que je suis si franchement bon et que mes actes voudraient prouver le contraire!»

Il était même amoureux de soi.

Maïténa, devant son placard, choisissait le vin qu’elle devait lui faire boire. Sur une étagère, au-dessus des bouteilles, elle apercevait un flacon de liquide à base d’arsenic destiné aux taupes et aux rats campagnols. Ce flacon l’intéressait. Pascal méritait de se rafraîchir avec son contenu. Raisonnablement, elle aurait dû en verser quelques gouttes dans la bouteille qu’elle allait lui servir. Ça n’en changerait guère le goût, et puisqu’il boirait il ne pourrait pas dire qu’elle n’était pas une bonne hôtesse.

Il est assez naturel qu’une femme fasse couler le sang de celui qu’elle aime. Il vient de la féconder, elle le tue. Ainsi le rajeunissement de l’espèce est assuré. La pullulation humaine et la guerre sont évitées. Le fer, le feu et le sang sont désirables en amour. Mais le poison n’est pas voluptueux. Et la main qui devait verser l’arsenic était malheureusement de chair, d’une chair lascive. Débat du cerveau et de la chair.

Le cerveau fut simplement assez puissant pour que le spectateur ne vît pas sa défaite.

Maïténa prit un verre vide qu’elle posa devant Pascal.

--Tiens, que j’étais bête! Tu vas boire le même que nous.

Et elle lui donna le vin du pichet.

Il but d’un air concentré, lécha ses lèvres et fit une offre intéressante:

--Que dirais-tu si je quittais le pays?

Il n’essayait donc plus de la chasser du Béarn. Il était prêt lui-même à la fuir.

Elle ne s’enorgueillit point de cette victoire. Son corps et son esprit furent, cette fois, d’accord. Il ne fallait pas que cet homme qu’elle mènerait soit à la tombe, soit au lit nuptial, se dérobât. S’il était parti, elle l’aurait suivi comme une chienne.

--Tu n’as pas le droit d’abandonner le clocher et tes champs! Les champs, ce sont eux qui t’ont forcé à te servir de tes doigts et de tes jambes! Et on dit que la petite cloche a été baptisée la veille de ta naissance et que tu es le premier qu’elle ait sonné. Combien de journaux as-tu défrichés? Combien de bœufs as-tu dressés?--Non tu ne peux pas aller donner ton travail ailleurs!

Elle avait déjà employé les mêmes arguments pour d’autres jeunes gens, et celui-ci devait bien en comprendre la banalité. Elle ne voulait pourtant pas lui ordonner de rester à cause d’elle! Il écoutait passionnément, car il discernait comme sa voix sonnait faux. Jamais il ne l’avait entendue parler ainsi. Il ne concevait Maïténa que franche et naturelle.

Puisqu’il lui fallait une explication extraordinaire de cet artifice, il crut d’abord qu’elle lui pardonnait tout. Mais ce n’était pas une raison assez formidable pour une transformation de Maïténa.

Il en restait abruti, stupide, grâce à quoi il fut éclairé. Les yeux de la jeune femme, d’ailleurs, ne se défendaient point. Elle le désirait.

Lui, le meurtrier, ne pouvait faire le moraliste et trouver cette attraction monstrueuse. Il ne réfléchissait pas et ne pouvait la trouver effrayante. Mais une joie prodigieuse bouleversait son cœur, le liquéfiait, en faisait une source de volupté. Il ne se sentait plus vivre; et ses artères battaient à tout rompre. Son moi se fondait. Ses atomes allaient rejoindre les atomes épars pour les faire participer à son bonheur. Il se donnait au monde. Et, en même temps, Pascal, nom, corps, postérité, se magnifiait, s’amplifiait, devenait une raison, un but, une dignité.

Il n’avait jamais vu Maïténa ni la Vierge Marie. Quelle merveille! Ses lèvres étaient du sang rouge, frais et chaud, et la plus nourrissante des nourritures. Ses yeux n’avaient pas de couleur; ils étaient de chair et non plus d’âme. Ne méritait-elle pas, cette femme, qu’on fût honnête et généreux, et qu’on se pardonnât même le crime commis par soi?

«Puisqu’il paraît que j’ai tué, pourquoi n’est-ce pas pour elle?»

Il ne ressentait pas la nécessité de parler. Elle n’attendait rien. Ils avaient du génie. Ils se taisaient.

Et, enfin, sa joie se métamorphosa en gaîté et s’extériorisa. Il éclata de rire. Et il crut que c’était la cuisine qui riait, que c’était la fournée fraîche et que c’était Maïténa. Le verre du pichet en tintait.

Quand son étonnement commença à s’atténuer, il voulut aller le confronter avec la grande campagne et le grand ciel.

Et ils se tournèrent le dos comme lorsqu’on va se fiancer. Puis il sortit.

XVI

Pascal avait à peine disparu qu’Ourtic s’encadra dans la porte d’entrée.

--Vous étiez là? demanda la jeune femme un peu saisie.

--Mais je n’ai pas fait de bruit!

Il alla au placard, examina le flacon d’arsenic.

--J’avais peur que tu t’en serves.

Sa voix avait une grande douceur. Maïténa craignit qu’il ne cherchât par des chemins tortueux à reconquérir son autorité.

--Les vieux sont bavards comme les femmes. Vous ne manquez pas de voisines moins occupées que moi. Allez leur dire vos fantaisies!

Il s’assit tranquillement près de la table.

Il avait une idée. Il voulait l’émettre. Et il était trop vieux pour attendre.

--Elles ont leurs amants. Je ne suis plus jeune. On ne m’aime que lorsque je raconte des histoires! On ne te racontait pas d’histoires tout à l’heure!

Elle fit un mouvement trop vif. Elle ne pouvait supporter à présent le ton d’Ourtic, fluide, acide et artificiel. Elle avait besoin d’un style sévère, concentré. Des pleurs même n’auraient pas été malséants.

Elle croisa ses bras sous ses gros seins.

--Alors, il y a un instant je voulais empoisonner! Et maintenant!

--Empoisonner! Moi, qui te veux tant de bien! Mais non! Un jeune homme et une jeune femme qui se plaisent! Le pauvre Ourtic! Je veux que tu fasses à ton goût pour que je sois tranquille!

Elle était froissée. Fallait-il toujours que ce vieux dît tout haut les choses mystérieuses!

--Quand ça serait? hurla-t-elle.

--Alors, ce serait très bien! Quel joli garçon et quelle intelligence, le Pascal! Tu pensais toujours à lui à cause de son pauvre ami Virgile. Un homme ressemble à un homme. Tu avais peut-être besoin du second et tu as le premier sous la main. Quel joli garçon!

Dualité. L’âme de Maïténa était impassible. Sa chair était en joie. On l’approuvait donc! Elle le savait bien qu’il était le plus beau garçon du pays!

L’idée du véritable amour naturel la métamorphosait. Ourtic qui avait la mauvaise habitude de regarder plutôt l’âme que le corps des gens, finit par s’en apercevoir. L’air austère qu’il prit n’était pas affecté.

Il ressentait pour les lois de la nature un respect religieux. Durant sa vie, il leur avait obéi avec ferveur. C’était là qu’il puisait largement ce sentiment de supériorité que gardent les paysans à l’égard des citadins. Ce n’est pas par des calculs compliqués, mais d’une façon directe qu’ils vont jusqu’à l’essence des choses.

Dans l’amour, il ne concevait plus la recherche de la volupté; il ne distinguait que la règle à laquelle il était dangereux de se soustraire.

Il observait la jeune veuve de bas en haut en hochant la tête. Il s’en voulait honnêtement de n’avoir pas songé plus tôt à lui donner un mâle. Puisqu’elle lui faisait la soupe, elle méritait bien de faire l’amour. Elle était taillée aussi bien pour l’un que pour l’autre de ces deux actes principaux de la vie. Les reins courbés et chauffés au travail se caressent et s’apaisent au lit. Quelle jolie femelle!

En imagination, mais d’une manière aussi peu sensuelle, aussi grave, que celle d’un maquignon qui examine une paire de bœufs, il mettait à nu la dure gorge de la femme, son ventre minuscule. Il s’émerveillait de sa peau duvetée.

Et il se frottait les mains comme si elles eussent été veloutées par cet attouchement.

--On n’attend pas comme ça, fit-il avec effroi.

Il découvrit, alors, avec intérêt, des yeux de Maïténa très angoissés dans une figure rayonnante de satisfaction.

--Et Virgile? demanda-t-elle, en dirigeant la tête vers la fenêtre, vers le bourg, le cimetière, et le jet noir du cyprès.

Cette question expliqua les yeux au vieillard. Ils l’aidèrent à exprimer une chose à laquelle il jugeait que l’esprit ne devait pas participer.

--Mais ce n’est pas pour ton plaisir! Pourquoi n’y aurait-il que le Virgile pour cela? Il n’est pas à ta disposition! Il est mort. Pourvu qu’il soit vaillant, n’importe lequel sera assez bon. Tu le verras! Il suffit de t’en choisir un.

Ce conseil la déchira comme un couteau mal aiguisé. Une volupté ignoble. Une initiation faite par un vieillard--Ourtic avait soixante-dix-huit ans--peut être délicate. Elle paraît toujours brutale, ratée. Mais trop tard! Quand tout fut fait, elle reconnut, avec un grand trouble, le viol moral qu’elle venait de subir. Elle cessait d’être vierge.

Elle dissimula son émotion.

--Lequel?