Part 4
Par-dessus un champ de blé en fleurs, elle voyait, en levant la tête, sa ferme adossée à une colline inculte, dont un troupeau de moutons pacageant métamorphosait l’image.
Sa maison était pour elle comme une seconde peau. Elle lui attribuait son apparence. Elle regardait souvent ses murs par coquetterie, quoiqu’elle ne se regardât jamais dans une glace. Elle l’aimait comme un mâle aime sa femelle. Elle la fécondait sans arrêt, jour et nuit, avec passion.
Sa maison n’avait pas d’angles rudes qui l’eussent isolée dans le paysage. Elle avait des contours admirables, un toit légèrement incurvé et très long, une face arrondie par le four. Et, comme sa maîtresse venait de la faire recrépir, son aspect était d’une grande fraîcheur.
A sa droite, un bosquet était rond comme le plaisir. A sa gauche, un pailler, encore lourd de paille blonde malgré la saison avancée, était pour l’orgueil.
De tout cela, des flammèches de rêve s’échappèrent. La pupille de la jeune femme s’embrasa entièrement. Son esprit se remplit d’une lumière artificielle.
Le feu montait en fusée, se penchait sous le vent à la façon des peupliers, s’éteignait, renaissait, se partageait, sautait du pailler à la ferme, de la ferme au pailler.
Maïténa se réjouissait de se voir vivre d’une façon si nouvelle, si miraculeuse.
--Ça brûle, fit-on à côté d’elle.
--Ça doit être des herbes.
--Une haie ou une lande qu’on rafraîchit, plutôt!
--Non, c’est ma maison, annonça-t-elle.
--Vous êtes assurée, alors?
--L’assureur a trouvé le pailler trop près. Il n’a pas voulu.
Cette réflexion pratique la réveilla. On criait. On s’affolait.
--Sauvez-vous, Maïténa! Allez vite. Nous irons vous donner un coup de main, dès que nous aurons rentré les bœufs.
Sa maison l’aspirait comme une église aspire les fidèles, râlait la plus douce musique.
Et, en courant, elle sentit ses pieds et son âme se détacher de la terre.
X
Pendant l’été, le paysage du Béarn se peuple d’incendies. Ce sont quelques-unes de ces innombrables haies qui entourent le moindre champ et plaisent tant aux anglais «estivandiers», quelque lande, ou quelque vieille prairie, qu’on brûle pour les «rafraîchir».
Parfois, à ces feux d’entretien se mêle l’incendie d’une bonne ferme. Il faut être du pays pour distinguer celui-ci parmi ceux-là. Alors, on accourt des environs, et l’on se presse sur la «basse-cour» du sinistre comme sur un champ de foire.
Aujourd’hui, comme les travaux n’étaient pas en retard, un grand nombre d’hommes et de femmes avaient pu venir lutter contre le feu ou le regarder de près.
Le pailler embrasé venait de choir sur le toit d’où s’échappait déjà une lourde colonne de fumée qui cachait la flamme pudiquement. La réserve de regain brûlait d’un seul coup et se transformait en nuages, lorsque Maïténa entra comme un coin dans l’assemblée.
--Où est le drôle? demanda-t-elle violemment en essuyant de son tablier son front en sueur.
Une voisine lui montra son fils, un cahier à la main, dans les premiers rangs des spectateurs.
--Je le garde. Ah, pauvre, pourquoi n’avez-vous pas remplacé votre homme? On ne vous aurait pas fait ça!
Elle ne répondit point. En face de l’assemblée, sa maison accaparait son entendement. Toutes les particules de son être étaient tendues passionnément vers le spectacle comme un auteur regarde sa propre pièce de théâtre, la pièce de théâtre de sa vie.
La ferme était éclairée d’une manière si rare et si magnifique qu’elle en devenait immense. Elle faisait participer sa maîtresse du feu, de la terre, de l’air et de l’eau. Elle essayait de violer au nom de Maïténa le ciel, publiquement.
Les hommes s’étaient accrochés au mur. Ils avaient raflé pour ça les échelles du voisinage. Du mouvement qu’ils avaient appris en semant leur champ, ils jetaient les seaux d’eau qu’on leur passait de tous leurs reins. Il se dégageait d’eux et de la maison une grosse chaleur. La plupart était torse nu, et s’inondait de temps en temps du contenu des seaux.
L’esprit de Maïténa s’en allait tout entier par son toit. Les dépendances, la cave, l’étable, la grange où l’on mettait le char, assistaient modestement à cette agonie en attendant leur tour. Le corps de Maïténa attendait son tour.
On vint lui dire:
--Il faudrait faire la part du feu. En sacrifiant la maison, on sauverait la borde. Commandez, et nous nous mettons à l’isoler!
Elle répondit:
--Je ne tiens qu’à la maison. La borde, je m’en moque. C’est la maison que je veux sauver.
Elle resta inébranlable. On l’écouta désespérément.
La belle saison commençait à amener des touristes sur les routes qui vont à la montagne. Elle aperçut,--on ne sait par quel miracle elle put voir ailleurs qu’en face d’elle,--des automobilistes s’arrêter non loin de sa ferme et la regarder longuement avec admiration. Cette curiosité malsaine lui creva le cœur.
Cet incendie lui appartenait. Il était à elle, rien qu’à elle! Elle s’étonnait presque qu’il ne criât point comme une vierge qu’on viole.
Elle reçut une étincelle sur la main dont la brûlure lui fut douce et qu’elle considéra comme un appel. Elle pénétra brusquement dans sa cuisine, moins par courage que pour fuir ces gens abominables. On ne s’occupait que de sa maison. On ne l’empêcha pas d’entrer.
La cuisine n’était pas encore transformée. Les meubles ne prenaient pas feu. Le plafond était en planches de châtaigniers, un des bois les moins combustibles.
Maï était entrée de plain-pied dans son cœur. Avec lui, elle put se concerter, rassembler des pensées qui s’égaillaient, parler pour ne rien dire, être femme, enfant, vieillard et religieuse. Paroles trop divines pour être divulguées. Et, quand elle dut sortir, elle avait la sensation que c’était sa propre chaleur qui brûlait sa cuisine.
Elle emportait un béret, un paquet de tabac entamé et un bouquet de fleurs d’orangers.
Sa grande préoccupation, lorsqu’elle fut dehors, fut de savoir où elle allait les abriter, car les reliques n’ont pas de valeur lorsqu’elles n’ont pas de toit. Peu à peu, elle s’apercevait qu’elle avait le même défaut que les reliques. Elle finit par mettre celles-ci dans son corsage; et elle regretta de ne pouvoir s’y glisser soi tout entière pour ne pas assister au dernier supplice de la maison.
Il n’y avait plus rien à faire. Il n’y avait plus que des spectateurs. Elle se trouva parmi eux.
Les dépendances mises à point par l’habitation brûlaient prestement comme un copeau. Les tonneaux avaient éclaté. C’étaient des tonneaux pleins. Et le vin coulait bouillant sous la porte de la cave. Il répandait dans l’air un fort goût de caramel.
La nuit descendait. Elle entra en collision avec le foyer lumineux de la ferme. Sous son poids les flammes s’aplatirent et commencèrent à lécher le sol. Elles avaient encore de grands enthousiasmes. Et, quoiqu’il n’y eût pas de brise, elles se balancèrent noblement dans tous les sens, comme un encensoir. Le feu consacrait tout: les contrevents, les poutres, le pailler de la cour. Il oignait et il épurait.
Découragés, les gens commencèrent à partir. Le fils de Maïténa suivit chez elle la bonne femme qui s’en était chargé. On n’osa pas offrir à la veuve l’hospitalité, par modestie. On supposait que ce serait le dernier. Le dernier était un jeune homme qui l’aimait. Il n’aurait pas été délicat qu’il lui parlât de lui, ce soir. Il partit aussi.
Et elle fut seule.
Elle s’assit sur le talus du chemin, en face de la chose. Ses centres nerveux s’apaisèrent à la fraîcheur de l’herbe. Elle manquait douloureusement de désespoir, comme on manque d’argent.
Comme des décors portatifs, les bâtiments collaient leurs reliefs multicolores au ciel noir. Leurs reflets imitaient les phares à éclipses; et, très loin, ils faisaient découvrir, tout à coup, une merveille toute proche.
Elle trouvait tout naturel que la révélation qui lui avait été apportée, soixante jours plus tôt, fût accompagnée d’une semblable manifestation des éléments. Cette révélation n’eût pas été complète sans tout cet appareil.
Et Ourtic lui-même ne devait pas l’avoir achevée, car il sortit de l’ombre et vint s’illuminer auprès de la fermière.
--Viens te chauffer chez moi.
XI
Après le déjeuner du matin, Ourtic, tassé sur sa chaise, déplaçait alternativement son béret à droite et à gauche de sa tête, signe de grande inquiétude.
Ses yeux mouvaient parallèlement au béret. Ils passaient du corps de Maïténa, frais, sain, bien nettoyé, aux parois de sa cuisine poussiéreuse et crasseuse, domaine prospère des araignées. Le four était gorgé de cendres. Les sacs à jambons pendaient comme des suppliciés. Le sel les raidissait. La fumée les avait rendus poisseux. Ils répandaient une senteur âcre. Ils étaient vides.
Tout était vide. Peu à peu, cependant, Maïténa remplissait la pièce; sa tête touchait au plafond; ses bras s’allongeaient. Elle meublait la cuisine; et, derrière elle, on devinait des victuailles. Mais le béret du vieillard changeait de côté; et elle disparaissait. C’était le désert, une table sans convive, une chambre sans amour.
Ourtic était très intelligent. Mais il ne comprenait pas pourquoi cette présence devenait si fugitive. Elle refusait de rester. Elle avait les yeux battus. Elle avait perdu sa maison, la veille. Elle était très malheureuse. Il lui offrait un domicile. Il ne comprenait pas qu’elle résistât.
--D’ici étant, par la fenêtre, tu peux voir que tu n’as plus de maison. Dans le temps, elle me cachait la côte du bourg. J’aurais cru que les murs tiendraient. Ils ont tellement bouilli qu’ils se sont écroulés. A mon âge, je n’avais encore rien vu de pareil. Regarde, ça brûle encore. On croirait que les pierres en veulent elles aussi. Et alors, que veux-tu faire? Où mets-tu les récoltes, le bétail, et ton lit? Si tu veux vendre, tu ne vendras pas.
--Je vous dis que j’ai de quoi vivre chez les basques.
Le vieillard se mit à hurler de cette voix aiguë qui lui valait, quand il était encore un homme solide, de réussir sur les champs de foire. Il avait été un peu maquignon comme tous les paysans. Il hurlait désespérément:
--Reste donc ici, je te dis. Tu y es bien! Tu y engrangeras tes récoltes. Tu y feras tout ce que fait une femme. Et tu garderas mes biens quand je serai mort!
Elle fit un grand geste qui étouffa la voix aigre et l’envoya tenir compagnie aux cendres du four et aux araignées du plafond.
--Merci.
Il n’arrivait pas à discerner, d’après ses traits, la cause de son obstination.
Une franchise idéale s’étendait toujours sur le visage de Maïténa. Elle avait le regard absolument pur qu’on trouve souvent chez les jeunes anglaises lorsqu’elles sont vierges. Aucune ride ne troublait jamais l’harmonie de son rire. Aucune arrière-pensée ne changeait la direction de ses yeux et n’aidait à supporter leur curiosité toute nette.
Cet aspect virginal était encore plus singulier, ce matin, dans la cuisine, en face du vieillard.--Des yeux froids, des lèvres très minces et très pâles, un sourire comme détaché du corps, c’était ainsi qu’elle voyait Ourtic.--Rien d’équivoque ne flottait entre eux. Elle en profitait pour laisser sa vraie personnalité, celle qu’elle ne devait qu’à la nature, l’envelopper.
En ce moment-ci, Maïténa n’avait ni porté d’enfant, ni connu d’homme.
La nuit dernière se matérialisait, se solidifiait dans son souvenir. Sa douleur devenait une lourde fatigue physique qui favorisait son calme.
Découragé, le vieillard voyait clairement l’esprit de la jeune femme quitter le Béarn.
Il lui tourna le dos comme si elle n’existait plus. Il se sentait diminué. Il s’en alla, rapetissé, plié en deux, jusqu’à la porte ouverte; et il s’arrêta au seuil, appuyé sur sa canne. Il regarda la terre de sa cour inculte, embroussaillée, abandonnée, stérile, comme un mâle sans femelle.
--Il vaut mieux qu’elle s’en aille, dit-il tout haut, mais pour soi. Ici, elle a cette idée de son mari! Elle ne peut rien lui faire à lui, et qu’est-ce qu’elle peut lui faire à l’autre? Une femme qui ne peut plus rien faire, elle s’en va ailleurs!
Un jeune homme aurait pleuré. Il ne pouvait pas. Il aurait voulu tressaillir. Il tressaillit, car Maïténa lui posait brutalement sa main sur l’épaule.
--Eh! je reste!
La figure de la veuve venait de se métamorphoser. Elle avait la fièvre. Ses lèvres étaient crispées. Ourtic respira, satisfait d’avoir parlé pour soi. Il lui prit les mains et les serra dans ses mains dépouillées de chair.
--Je t’estimais.
--Nous n’avons pas tout dit, reprenait-elle, après un long silence. Vous prétendez que tout sera à moi quand vous mourrez. Vous avez deux filles: Ambrosine; et une autre, qui a mal tourné, à Paris. Elles ont des droits. Si vous voulez que je reste, il me faut une vente. Il n’y aura que nous deux à savoir que je ne vous paierai pas. Je veux être maîtresse là où je suis.
Ourtic ne faisait aucun mouvement. Il s’était fâché avec son gendre parce que tous les deux voulaient être le maître.
--Ça ne se peut pas. C’est trop, répondit-il.
Mais il était apparent qu’il acceptait tout et qu’il ne pouvait contenir sa joie. La jeune femme le comprit.
--Et maintenant, lui cria-t-elle, allez-vous-en dehors.
Quand elle fut seule, elle se pencha à la fenêtre, les yeux vers la maison brûlée. Elle essaya, par le canal de ses yeux, d’en faire le transbordement ici. Elle y arriva. Et puis, elle se pressa, les bras en croix, contre la muraille pour pénétrer dans le corps de sa demeure et pour ne pas éclater en sanglots.
XII
Heureux qui, comme le visage, Peut montrer le cœur au soleil.
D’AUBIGNÉ (_Sonnets_)
Depuis qu’il avait mis le feu à la maison de Maïténa, Pascal était soulagé.
Avant de devenir incendiaire, il avait largement souffert. Il n’imaginait pas que cette douleur préventive pût être causée par ses scrupules. Mais il comprenait que ce nouveau crime, ne lui ayant pas été légué par atavisme, devait naître d’une gestation difficile.
Il n’avait pas eu l’intention de faire du mal à Maïténa. Il la savait plus riche en Pays Basque qu’en Béarn. Il lui rendait, en la forçant à rentrer dans son pays natal, une tranquillité qu’il lui devait.
Aussi, aujourd’hui, après avoir vaincu une faiblesse presque incroyable et jeté l’allumette libératrice, Pascal se trouvait-il heureux.
Que son ennemie pût être encore menaçante, il ne le soupçonnait pas une seconde. Et l’on aurait pu se demander s’il n’avait pas craint la vengeance de la maison plus que celle de la femme, supposition admissible. Mais, quoiqu’il l’eût aperçue quelquefois depuis l’incendie, quoiqu’il la sût encore ici, il était persuadé que la jeune femme était au Pays Basque.
Il était assez sensible pour être capable de cette sorte de phénomène d’optique. Il avait fait pour qu’elle se rendît chez les basques tous les gestes qu’il fallait. Lorsqu’il jetait l’allumette sur la meule de paille, il lançait du même coup Maïténa dans son pays natal. Et il avait, déjà, pris à son compte l’angoisse qui précède les grands départs.
L’esprit de Pascal était paisible. Seule sa chair conservait le souvenir de l’incendie quoiqu’elle n’en eût pas subi la chaleur.
Et, cet après-midi, il prenait un bain dans l’eau glacée du gave pour faire disparaître ses brûlures invisibles.
Loin de toute habitation, séparé de la route par une épaisse haie de châtaigniers et de saules, il plongeait dans l’eau jusqu’au cou. Et il chantait, d’abord doucement pour accompagner le murmure de la rivière, puis plus fort pour accompagner sa joie, une cantilène:
Roussignoulet qui cànto Sus la branco paüssàt, Qu’éts plats et qué t’éncànto Aüprès de ta mieytàt.
Grâce au gave, la chanson prenait une sonorité allègre qu’elle ne contenait pas lorsque les bouviers la psalmodiaient en labourant le flanc des collines. Elle coulait le long de la rivière, et sa résonnance ne dépassait pas la berge. La berge était une frontière. Là-bas, la route sèche et plate comme une dévote acariâtre, fumant et grinçant au passage d’automobiles qui couraient vers les Pyrénées, représentait l’étranger; ici, l’eau vive et molle, les sons béarnais, cet homme bien caché, résumaient le pays.
Lorsque Maïténa, cherchant un troupeau de jeunes canards qui avait quitté furtivement sa basse-cour, troua le mur vert qui séparait le gave du reste du monde, elle ne fut pas étonnée de voir là Pascal. La vie de celui-ci était beaucoup moins considérable que celle de la rivière, des arbres et du ciel. Elle n’attirait pas invinciblement le regard, mais elle s’agrégeait à la rivière qu’elle rendait moins nue, moins tremblante et moins fugitive.
Elle s’assit au bord du gave. Ses petites sandales se balancèrent si près de l’eau qu’elles la firent frissonner. Elle s’adossa aux arbres; et elle oublia ses recherches.
On s’asseoit ainsi aux moments les plus importants de la vie. Maïténa, qui restait toute la journée debout, ne réfléchit pas à l’acte inouï qu’elle accomplit en s’asseyant. Son contact avec les branches, l’herbe et les feuilles, lui faisait un plaisir obscur. Elle avait besoin que sa vie si active participât un instant de la vie végétale.
Et, le sang calmé, elle réfléchissait lentement.
Ce n’était pas le corps mais l’âme de Pascal qui se trouvait à nu devant elle. Jamais elle n’avait aperçu une âme dans ce simple appareil. Et elle s’étonnait que celle-ci se présentât à elle avec cette franchise, et qu’en un mot elle fût si pure.
Rien ne la choquait en Pascal qu’elle voyait en entier, lui et son cœur, à travers deux mètres de libre atmosphère et d’eau diaphane; rien, sauf une cicatrice blanche qui fendait son front horizontalement, souvenir d’enfance, une bouteille que sa mère lui avait brisée sur la tête après en avoir bu le contenu.
--Tu es guéri de ta brûlure?
Elle songeait à la blessure au pied soignée trois mois avant. Il crut qu’elle faisait allusion à l’incendie,--idée injuste car elle ne le soupçonnait point de ce crime--. Il n’avait rien à avouer puisqu’il était tout nu, et ne répondit pas.
L’état dans lequel elle le trouvait ne lui nuisait pas dans l’esprit de la veuve. Il s’en rendait compte simplement. Dès qu’il l’avait aperçue à travers les branches écartées, il s’était tu comme s’il eût risqué d’être vêtu par sa chanson.
Il ne baissait pas les yeux. Il se contentait de broyer des deux mains l’eau qui se laissait faire.
La femme dont il devait avoir tué le mari était chez les basques. Le feu avait détruit chez lui le souvenir du meurtre.
Il restait stationnaire comme l’agriculteur qui appuie son menton sur sa bêche après avoir bien travaillé. Et,--comme si sa dignité d’être un homme nu avait été insuffisante pour le protéger contre la jeune femme,--l’eau l’isolait. Elle soutenait son âme à la manière d’une bouée.
Aussi, fut-il capable de s’étonner. Mais ses facultés diminuées, trois mois durant, par la peur, n’avaient pas encore repris leur plein exercice. Et il ne put raisonner et s’étonner que maladroitement.
Il ne comprenait absolument pas, par exemple, comment Maïténa faisait abstraction de sa qualité de femme en face d’un homme nu. Il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle profitât de cette occasion pour contempler son ennemi dans sa forme la moins mensongère.
--Serais-tu amoureuse de moi?
Ces mots étaient accompagnés d’une sorte de ricanement qui le confondit.
Maïténa, la plus intelligente des deux à ce moment-là et voyant l’âme de Pascal sans voile, fut la seule à se rendre compte que ce cri était la répétition automatique d’une question moqueuse posée autrefois par elle-même au jeune homme.
Cependant, devant l’impassibilité de son interlocutrice, il prenait enfin notion de son immense naïveté en ce qui concernait les choses de l’amour.
Ce n’était pas une femme, mais une petite fille. Comment avait-il pu la craindre? Et, du même coup, sa pudeur s’éveilla, car il ne pouvait souffrir qu’on choquât une vierge.
Il sortit de l’eau. Il traversa la haie. Il avait laissé ses vêtements dans sa maison qui se trouvait de l’autre côté de la route. Ses muscles blancs ruisselèrent un instant sous le soleil, puis s’anéantirent derrière le battant d’une porte.
Maïténa, abaissant sa tête devant soi, vit son reflet tremblotant. Elle s’aperçut ainsi qu’elle avait un sourire frais et un pied dans la rivière. Elle sortit ses sandales, sa robe, et sa chemise. Elle descendit dans l’eau. Elle s’oignit à son tour pour la lutte.
Le gave est un mâle. Il y avait dix kilomètres qu’il ne caressait plus les roches qu’il aimait. La consécration du corps de Maïténa fut très bien faite.
XIII
Une vieille femme apprit à Pascal la nouvelle. Elle portait un lourd panier de cèpes maintenu en équilibre sur sa tête par un torchon roulé en forme de couronne. Elle tricotait en marchant et parlant. Elle avait son esprit dans ses doigts. Il était très vif.
--Alors, pauvre, le beau-père a tout vendu à la Maïténa?
On se trouvait en juin. Pascal sortait de chez lui de bonne heure, la faulx sur l’épaule. Il appela Ambrosine:
--Viens écouter ce qu’a fait le vieux!
Déjà, la vendeuse de champignons, de peur de se compromettre, s’épuisait en rétractations:
--J’ai dit ça, mais je ne sais pas si c’est vrai. Je croyais que vous alliez me le dire. Mais n’en parlons plus! En passant, je voulais vous montrer ces cèpes que je viens de trouver. Ils sont tout petits, tous sains, blancs et durs. Regardez! Pas un cèpe de châtaigners, tous de chênes. Je vous laisse le panier pour trois francs.
--Il faut que tu ailles voir, indiqua Pascal à sa femme.
--Moi?
Elle redoutait son père au delà de toute expression. Elle ne voyait même plus Maïténa parce qu’elle vivait chez lui. Et, pourtant, sa curiosité était bien forte. Le malheur que venait de subir la basquaise était l’objet de tant de causeries!
Ce n’est qu’à la campagne que l’homme fait aussi peur à l’homme. Ne serait-ce pas cette crainte qui empêche les derniers paysans d’aller habiter les villes?
--Eh bien! c’est moi qui y vais, déclara Pascal.
Pour ne plus réfléchir, il posa ses outils contre le mur et partit à grandes enjambées.
Il trouva son beau-père dans une de ses prairies située près d’un petit affluent du gave. Le foin était abattu depuis la veille. On secouait les andains pour la première fois.
Ourtic fanait lui-même. Il avait remarquablement rajeuni. Sa fourche semblait quelque accessoire diabolique. Elle remuait des paillettes de feu et communiquait leur force motrice à ses membres raides comme des bielles. A quelques pas de lui, Maïténa et deux ouvriers travaillaient d’une façon plus souple et plus humaine.
Le foin séchait aussi bien par l’action de leurs yeux que par celle du soleil. Pascal arriva près du groupe sans être vu. Le vieillard l’aperçut le premier. Il fit taire l’homme qui, avant de faucher les bordures, martelait sa faulx. Tout le monde s’arrêta. On profane le travail, lorsqu’on le mélange avec les paroles.
Pascal avait employé toute son énergie pour marcher.
--Qu’est-ce qui t’amène? demanda le vieillard sur un ton désobligeant.
Sa figure s’était affreusement plissée. Ses rides avaient l’habitude de rendre les nuances les plus subtiles des sentiments. Elles s’assemblaient, se contournaient, se chevauchaient, se fondaient et composaient immédiatement un tableau définitif avec des détails exquis, des couleurs et de la profondeur. Le corps qui les supportait se réduisait, se condensait, devenait immobile comme le chevalet d’un peintre. Les pupilles usées paraissaient fraîchement réparées. Une goutte de vernis roulait au coin de l’œil.
Pascal, intimidé, lui parla sans art:
--Il y a des bruits qui courent. L’Ambrosine m’a dit de venir voir!
--Qu’elle ne jouisse pas trop vite. Je suis encore en vie.
--On pourrait peut-être venir vous aider. Vous êtes âgé, c’est à nous à revenir. En somme, nous n’étions pas fâchés.
--Je suis bon et je vous ai pardonné. Mais je suis vieux; j’ai mes petites fantaisies, jeune homme, et je ne veux plus vous voir!
Pascal se recula de deux pas, mais abandonna sa question pantelante entre lui et Ourtic:
--Ne dit-on pas que vous avez tout vendu?
--La vérité est une chose bien agréable. C’est vrai.