Part 3
Une sorte de justice qui veillait dans son inconscient lui faisait, d’ailleurs, trouver équitable que sa sœur connût quelques déboires. De nombreuses années auparavant, leur tante, après avoir habité Paris et gagné une large aisance dans la galanterie, était revenue chez elle d’où elle avait aussitôt réclamé la jeune Maricha. Elle n’était plus ni belle ni généreuse, mais, dans sa maison, Maricha ne manqua de rien. Cette idée put rendre amère l’enfance misérable de l’aînée.
Celle-ci ne songeait donc pas à sa sœur. Elle songeait à elle, à «la patrie basque», à son enfant qui serait basque. Elle exultait. Et dans ce même temps elle entendit une voix surnaturelle.
--Hé! Madame Prébosc! Il y a cinq petits agneaux qui sont nés pendant que nous dînions. Il faudra venir choisir le vôtre.
Elle dirigea ses yeux tout doucement vers l’apparition. Et elle reconnut à la fois avec une émotion considérable la voix lente et les traits lactés de Jeanty.
Jeanty apparaissait à Maïténa comme Notre-Dame-de-Lourdes est apparue à Bernadette Soubirous. Sa ressemblance magnifique avec Virgile le faisait resplendir d’une façon sacrée. La jeune veuve fit effort pour ne pas se jeter par terre devant lui, les seins et les genoux sur les dalles.
Elle venait de rêver à son enfance; et puis, tout à coup, elle se réveillait mariée. Le mariage est une résurrection. On reprend la personnalité d’une ancêtre déjà aimée, et l’on vit une autre vie. Le Béarn succédait au Pays Basque. Sa conception et sa naissance étaient remplacées par sa merveilleuse nuit de noces où, sur une colline molle comme une chevelure, la lune étant cachée par un nuage et par Virgile, son corps avait été éclairé par les deux yeux que voici.
--Vous êtes souffrante, Madame Prébosc?
Comment pouvait-elle entendre? Ça n’avait pas de sens. Comment put-elle répondre?
--Je vais bien! Soyez tranquille.
Et elle lui laissa tourner le dos sans courir à lui et lui baiser religieusement les paupières.
Quand il fut loin, elle se donna, en un éclair, une explication de la recrudescence de son culte pour son mari:
--Avant la visite d’Ourtic, je serais partie!
Mais elle s’effraya d’avoir parlé tout haut. Elle se haussa sur la pointe des pieds pour voir si, derrière la haie, personne n’avait pu l’entendre. Elle redevenait tout à fait béarnaise. Elle trouvait même déjà un peu folle son exaltation à la lecture de la lettre, comme s’il eut été fou d’être basque.
Elle s’étonnait d’avoir médit à sa face du paysage qu’elle voyait. Il était bien plus beau que celui dont elle rêvait, il y a un instant. Ils ne possédaient, là-bas, ni les neiges éternelles devant leur cœur, ni ce petit coteau dressé comme un vase pour recevoir à son sommet le fameux cyprès de Virgile Prébosc.
«Que va-t-il penser de moi, ce pauvre Jeanty?» se demanda-t-elle.
Elle rentra dans sa cuisine et prit sur le chambranle un vieil écritoire, de l’encre violette et une plume rouillée. Elle posa le tout sur la table épaisse, au bout qui ne servait point aux repas, et avec beaucoup d’application se mit à écrire:
«Ma chère sœur,
«Je m’empresse de répondre à ta lettre qui m’a beaucoup surprise et étonnée pour que celle-ci te parvienne avant ton départ. C’était donc ta destinée de ne jamais rester en place, de quitter d’abord les parages du père, puis ceux de la tante. Mais ce n’est pas ta faute, tu n’y peux rien! Tu dois te garder ton mari.
«Et vous n’êtes pas à plaindre.
«Quant à moi, c’est ici que j’ai mes agréments. Il faut que je nourrisse le souvenir du pauvre Virgile. Alors, je ne reverrai plus le Pays Basque. Dis à la tante de prendre une orpheline de l’Assistance.
«Comme la tante ne vous donnera rien, et comme vous n’avez rien, je t’envoie un mandat. Vous aurez ainsi de quoi acheter un petit commerce. C’est tout ce que j’ai. Ce sont toutes mes économies.
«Espérons que l’année sera bonne!
«Je t’embrasse.
«MAÏTÉNA.»
Elle plia la lettre, et l’inséra dans une enveloppe qu’elle laissa ouverte pour y glisser le mandat quand elle serait au bureau de poste. Elle achevait ce travail et levait les yeux, lorsqu’elle aperçut, devant sa porte Ambrosine Jouanou, la tête mouvante et les bras repentants.
Celle-ci expliqua sa visite avant d’entrer, en pénitente irréprochable:
--Il gueule. Il te déteste. Et tu ne lui pétrissais pas la figure.
VIII
Il n’est animal au monde en butte de tant d’offenses que l’homme.
MONTAIGNE (_Apologie de Raimond Sebond_)
Dès qu’elle fut rentrée chez elle, Ambrosine apprit à son mari:
--Sa sœur l’appelle chez les basques pour lui laisser l’héritage d’une tante sienne. Mais elle ne veut pas. Elle préfère travailler davantage et rester ici où elle a ses agréments. J’ai eu une pensée extrêmement regrettable, tout à l’heure. Je ne m’en étais jamais aperçue comme aujourd’hui: elle est la plus brave femme du village! Elle s’occupe de ses amis et n’oublie pas son défunt.
Ce petit discours déplut à Pascal. Sa fièvre était tombée. Son pied allait mieux et serait guéri dans quelques jours. Il pouvait se rendre compte sainement qu’il agissait ce matin comme un innocent. Si, au moment de son aveu, il avait été capable d’héroïsme, il tremblait, maintenant, de peur de tous ses membres.
«Comment le savait-elle?» pensait-il. «Elle n’en était pas sûre! Il me suffisait de nier, de nier toujours!»
Il essayait, pourtant, de se convaincre que rien n’était perdu:
«Peut-être en lui jurant que j’ai menti! En en trouvant un autre!»
Quand sa femme lui eut parlé, il ne put s’empêcher de hurler:
--Ah! pourquoi n’y va-t-elle pas chez les basques? Est-ce qu’on ne s’en passerait pas ici?
Ambrosine s’indigna d’une pareille ingratitude.
--Comment, méchant homme, c’est toi qui dit ça, quand elle t’a soigné, ce matin encore?
Ce fut, bientôt, une dispute épouvantable. Et, quoique Ambrosine eût à se féliciter de s’être vengée de Pascal par avance en n’attendant pas cette occasion pour le tromper, elle se promit bien de mettre Maïténa au courant de la nouvelle vilenie de cet homme afin de lui créer en elle une ennemie.
--Tu t’en repentiras, fils de chienne, d’être impoli.
Il se tut le premier, saisi d’inquiétude. Il n’était pas utile qu’il se créât, à présent, des ennuis dans son intérieur.
Il oublia tout de suite Ambrosine. Il ne songea plus qu’à Maïténa. C’est alors qu’il commença à se tourmenter de ne pas savoir ce qu’il devait craindre d’elle. Il ne supposait même pas qu’elle pût prévenir la police.
Ce jour-là s’écoula. D’autres suivirent tout naturellement. Il ne dormit plus. Il évita le quartier qu’habitait la veuve. Il possédait près de chez elle un champ qui le forçait, autrefois, à passer devant sa maison. Il le laissa sans culture.
Et, un beau jour, sa femme se plaignit publiquement de sa paresse. Elle se trouvait au lavoir avec d’autres ménagères et Maïténa.
--Le mien devient tout triste! On dirait qu’il fait de la philosophie, ce monsieur. Tantôt, je le surprends à parler tout seul. Tantôt, il se met à pleurer d’une manière que je ne comprends pas. Il était plus vaillant quand nous étions chez le vieux!
--Pourquoi n’y revenez-vous pas? Nous serions voisins, suggérait la basquaise.
--J’y ai déjà pensé, ma pauvre! Mais il ne veut rien entendre.
Le soir même, ces propos furent rapportés au père Ourtic. S’il n’avait été maître de soi, il aurait remarqué:
«Fainéant, va! après ce que j’ai fait pour lui!»
Mais il ne sortit pas de sa réserve indulgente. Un sourire silencieux plissa doucement sa lèvre mince; et il jugea avec bonhomie:
--Il est jeune. Ça lui fait peut-être du bien de changer d’air! Je ne lui en veux pas.
Il regardait gravement, du pas de sa porte, le champ inculte de Pascal, en évaluant la faible distance qui séparait cette pièce de la maison de Maïténa. Le vieillard renouvelait souvent cette contemplation et ce calcul. Ils le consolaient un peu de ne pouvoir faire labourer ses propres terres.
Depuis le départ de son gendre, il ne trouvait pas de valet pour le remplacer. La crise de la main-d’œuvre sévissait fortement en Béarn. Tous les jours, un jeune homme nouveau s’en allait vers la ville. Là, il aurait le cinéma; il ne se lèverait plus à quatre heures du matin pour soigner les bœufs qui mangent pendant deux heures avant de boire; et il pourrait s’amuser le dimanche.
Le dimanche, Pascal, lui, ne s’amusait point. C’était le jour que sa femme choisissait pour aller retrouver Maïténa.
Et puis, elle l’attirait dans sa métairie. Elle avait fait la veille à son intention un «pastis bourrit» ou un pâté feuilleté; et, dès qu’elle était là, elle extrayait les meilleures bouteilles du caveau pour la recevoir dignement.
Pascal n’osait rien dire puisqu’il s’agissait de Maï; mais, ces jours-là, il fuyait.
Il fuyait. Il allait droit devant soi. Et, quand il finissait par être assez fatigué pour s’arrêter, il choisissait une lande bien isolée et s’étendait au milieu des fougères. Il ne dormait pas; son cœur se détraquait dès qu’un lézard agitait les feuilles mortes; et il répétait tout haut, comme si elle allait apparaître:
--Non, ce n’est pas moi! Je me vantais, voyons! Celui qui l’a assommé, c’est le Jean Brocs qu’on a enterré, mardi-a-fait-quinze-jours! Je l’ai vu tuer! Oui, c’est vrai, je l’ai vu; mais c’est tout ce que j’ai fait! Laisse-moi! Laisse-moi, femme!
Il attendait que la nuit fût tombée pour rentrer. Il s’approchait prudemment de sa maison. Il écoutait longtemps et repartait au moindre bruit suspect.
Sa femme l’accueillait en murmurant:
--Tu as bien couru! Tu es content qu’il n’y ait plus personne! Sauvage que tu es!
Elle n’insistait point. Elle n’était pas fâchée d’avoir ses coudées libres tous les dimanches.
Elle s’apercevait lentement qu’il évitait la veuve et qu’elle ne risquait pas de le voir revenir à l’improviste quand cette dernière se trouvait là. Elle se souciait peu de la cause de cet éloignement. Il lui suffisait de savoir qu’elle-même ne participait pas à ce mystère. Le mystère inquiète rarement ceux qui touchent de trop près ses acteurs. Ambrosine accusa simplement son mari de détraquement cérébral. Elle fuit par ce moyen les scrupules inutiles et les recherches dangereuses.
--Ce n’est plus un homme!
Pascal disparaissait ainsi aux yeux de sa femme. La peur diminuait son âme et amincissait sa silhouette. Or, Ambrosine avait besoin d’un mâle très palpable; et, bientôt, elle dut se consoler avec deux ou trois de ses anciens amis.
Un jour, ils ne lui suffirent plus; elle désira un des jeunes admirateurs de Maïténa.
--Qu’est-ce que tu dirais si je l’invitais dimanche prochain? lui demanda-t-elle. C’est un garçon très sérieux. Il pourra m’aider pour ma vigne. Pascal ne fait plus rien. J’ai tous les travaux en retard. Il est temps que j’attire un ouvrier capable.
--Ne te gêne pas pour moi!
Dès lors, comme Ambrosine l’avait prévu avec humilité, les jeunes gens du village vinrent chez elle parce qu’ils y trouvèrent Maïténa; et, celle-ci décourageant toute familiarité, ils se rabattirent sur la maîtresse de maison.
Malgré sa rigidité, la veuve supportait sans dégoût visible la société équivoque d’Ambrosine. Mais, ce qui semblera une contradiction plus singulière, celle-ci paraissait surexcitée par la froideur même de sa sévère amie. Jusque-là, sa débauche avait été normale; depuis son intimité avec Maïténa, elle devenait frénétique.
Aux simples petits goûters succédèrent des réceptions suspectes. La «jeunesse» qui en sortit raconta que Maï parlait de moins en moins. Comme si la peur qu’elle inspirait à Pascal eût été contagieuse, aucun homme, même ivre, ne s’aventurait à plaisanter avec elle.
D’ailleurs, dès qu’elle pouvait profiter d’un moment d’inattention et d’ivresse générales, elle sortait de la ferme joyeuse. Elle prenait le petit sentier abrupt qui menait au bourg et au cimetière. Et là, affalée sur un marbre, elle disait amèrement:
--Ce n’est pas encore ça que je lui dois! Mais que faut-il faire, mon dieu, que faut-il faire?
Elle ne se soucia point des bruits fâcheux qui couraient dans le village au sujet de ces réunions dominicales. Elle ne se soucia pas plus que certains jeunes gens, parmi lesquels le frère même de Pascal, Omer Jouanou, se fussent vanté d’obtenir ses faveurs. Ce fut, au reste, une prétention tellement invraisemblable que personne n’y attacha foi et qu’elle tomba dans le ridicule. On se contentait généralement de la plaindre d’être en butte à des sollicitations aussi dépravées.
Il n’en fut pas de même pour Pascal et Ambrosine. L’opprobre s’appesantit sur eux, tout d’un coup. Une nuit, ils furent réveillés par des hurlements et par des sonneries de cors de chasse. Et ils assistèrent à leur charivari.
Pascal vint suivre patiemment, derrière un contre-vent bien clos, les couplets orduriers composés sur ses complaisances. Quant à Ambrosine, elle saisit d’abord un vieux fusil, et puis se recoucha découragée en reconnaissant parmi les cris injurieux les voix de quelques-uns de ses amants.
Le lendemain, chose plus ignominieuse parce qu’elle s’étalait à la lumière, une traînée de plumes d’oie avait couvert la route depuis leur porte jusqu’à celle d’Osmin Laloubère, favori éphémère d’Ambrosine.
Les jours suivants, la couche de plumes diminua régulièrement d’épaisseur. Pascal passait ses nuits à les enlever.
--L’Ambrosine aura de quoi refaire ses paillasses! criait-on au lavoir.
Le vieil Ourtic vint dire à Maï la joie que lui causait l’humiliation de son gendre. Elle ne lui laissa pas voir, en échange, ce qu’elle ressentait. Mais la dissimulation fut une chose difficile devant un homme aussi perspicace.
--Tu peux bien me dire que tu es contente, toi qui l’as voulu comme ça!
Elle n’avouait ses secrètes pensées qu’en face du cyprès, là-bas, au sommet de la colline, et silencieusement.
Un dimanche soir, sortie de la ferme chaude, elle suivait le petit sentier et elle arrivait près de son but. Elle était toute seule dans ce coin inhabité du village. Les portes de l’église venaient d’être fermées. Le vent, l’air lui-même, semblaient absents et ne faisaient bruire aucune feuille. Seulement, la petite église paraissait tragique à Maïténa à cause de la couleur de ses piliers de soutien rouges comme du sang séché, couleur étonnante, commune aux pierres du pays, et qu’un archiviste local attribuait victorieusement au sac et à l’incendie de l’église par Jeanne d’Albret, pendant les guerres de religion. Cette idée et quelques autres du même genre valaient au bonhomme d’inspirer autour de lui une frayeur dont il se montrait fier.
Maï quittait des yeux ces pierres qui se mêlaient à son rêve et l’alimentaient solidement, lorsqu’elle poussa un grand cri.
Après avoir poussé son cri, elle regarda mieux sa tombe qui l’avait provoqué. Cette tombe remuait, se voussait comme une croupe, se subdivisait en mille fragments: un grand nombre de doigts, un grand nombre de cheveux, une montre, un couteau et un béret.
Elle savait pourtant bien qu’elle n’avait pas fait poser à plat sur la dalle une statue symbolique de Pascal.
Celui-ci se tenait sur le ventre et, pour passer son dimanche, s’occupait à nettoyer de la pointe de son couteau l’inscription funèbre. Il ne redoutait plus rien, depuis qu’il avait découvert ce refuge. Maïténa ne pouvait pas, au même instant, honorer son mort et déshonorer son meurtrier dans sa propre demeure. Il jouissait d’une grande sérénité.
Pourtant, il fut bien obligé de reconnaître que son ennemie s’avançait vers lui. Il la voyait de bas en haut. Il se redressa pour la voir mieux. Il remarqua alors qu’elle le contemplait comme on doit contempler un personnage de rêve. Il devint un rêve; et il alla à reculons s’adosser au cyprès qui se trouvait derrière lui, pour prendre quelque consistance.
--Pascal sur Virgile! cria la jeune femme.
Ils restèrent l’un en face de l’autre un long moment, pendant lequel les morts du village se battirent bruyamment la poitrine à grands coups de cœurs. Elle eut, enfin, la force de hurler plus haut que cette clameur sous-jacente:
--Qu’est-ce que tu fais là?
Il ne répondit pas. Mais cette interrogation les noua l’un à l’autre comme un lacet. Lui, il était accroché à son arbre. Elle, elle était dans l’espace. Elle sentit bientôt l’interrogation se resserrer. Elle ne put pas lui résister. Elle marcha. Elle toucha l’homme debout de son front et de ses seins. Il ne bougeait pas. Elle se débattit. Elle fit dans l’air des gestes qui se métamorphosèrent durement en gifles sur les joues de Pascal. Il oscilla sur sa base comme un drapeau rouge quand la voie est ouverte. Ils étaient libérés de leurs rêves.
La main de Maïténa tremblait. Le corps de Pascal tremblait. Et, emportées par le même mouvement, les idées de Maïténa tremblaient aussi. Par-dessus, sa petite tête se relevait naturellement avec orgueil, mais ça n’avait aucune signification. Elle ne savait lequel des deux devait craindre l’autre. Et, tout à coup, ce fut elle qui s’enfuit.
Il y eut plusieurs jours vides.
Le dimanche suivant, malgré les instances d’Ambrosine, Maïténa ne revint pas à sa métairie. Et il passa assez de dimanches pour que Pascal sût qu’elle ne reviendrait point. Il se mit à veiller à l’honorabilité de son foyer. Auparavant, l’inconduite de sa femme ne l’inquiétait pas. Elle se fit sage, et il se fit sévère. Malheureusement, elle était déjà grosse.
Et il prenait conscience de sa déchéance.
Il souffrit violemment de ne plus oser passer devant la veuve. Il considéra comme un acte de courage de pousser Ambrosine à fréquenter encore Maïténa. Elle ne demandait que cela, et Maïténa l’attirait de plein gré. Les deux ennemis essayaient, par Ambrosine, de connaître leur situation respective.
Un jour, elle rentra chez elle en disant, lorsque son ventre proéminent eut dépassé la porte:
--Elle vient de recevoir une lettre de sa tante qui lui demande, une fois de plus, d’aller chez les basques. Elle est bien décidée à rester ici. Je lui ai fait jurer de ne pas changer.
Il s’approcha d’elle et la gifla durement. Il pensait à la scène du cimetière. Il espérait compenser. Mais il ne put avoir d’illusions.
Pourtant, le soir de ce jour, comme il s’attardait dans la nuit à la barrière de sa cour, il se prit à tendre le poing dans la direction de la ferme de Maïténa Otéguy.
--Méchante que tu es! dit-il. Ça ne peut pas durer.
Et le souffle du gave, calmant et adhésif, lui rendit son poing et ses mots brisés.
IX
Tout le Béarn était en mai. Quand Maïténa ouvrait sa porte, le matin, le vert l’éblouissait. Toutes les nuances du vert prenaient possession du paysage, à l’exception de quelques carrés de terres labourées, rouges comme du pain chaud. Tout le Béarn était vert, et la jeune femme en venait à regretter que le ciel ne le fût pas lui aussi. Elle se reprochait son enthousiasme pour le bleu du Pays Basque.
Elle restait ainsi à regarder sans penser jusqu’à ce que quelque appel vînt la tirer de son extase.
La colline qui se trouvait devant la ferme se détachait des autres et s’avançait vers elle. Des plans se formaient. Des maisons sortant de l’ombre marquaient les vallées d’une tache blanche. Un chemin insoupçonné se déroulait entre deux mers vertes. Tous les jours, un trésor nouveau se révélait à Maïténa. Elle respirait largement et riait malgré soi.
Les parfums vierges de la nuit se pressaient vers elle et la sollicitaient. C’étaient surtout ceux des foins en fleurs, capiteux et divers. Des arbres fruitiers, çà et là, laissaient s’égoutter leurs ombelles multicolores. Le premier ouvrier passait sur la route.
--La lune est trop tendre pour qu’on entre dans les champs. La vigne est chaussée. Alors, avant le second sulfatage, je n’ai qu’à aller couper la litière.
Il ne s’arrêtait pas. Il élevait la voix à mesure qu’il s’éloignait. Il parlait aussi bien pour les plantes que pour la jeune femme. Et il continuait sur son chemin à interpréter les idées muettes de la végétation.
Mais Maïténa tendait l’oreille. Un roulement sourd brisé de bruits de ferraille lui venait du point où la route commençait à se tordre pour contourner le village.
Une caravane de bouviers allait, les arches de ses chars vides brinqueballant sur les essieux, chercher du gravier au gave. Une quinzaine de bouviers à la file. Ils s’entendaient pour faire ensemble leurs prestations et se «faire corde» au sortir de la rivière.
Le premier attelage de bœufs rouges s’avançait d’une allure allongée et houleuse, la peau de mouton posée sur le joug, les longs draps marqués de bleu noués sous le cou. Maï en arrêta le meneur qui marchait l’aiguillon dans le dos négligemment retenu à la saignée des coudes.
--Hoou!
Le char s’arrêta à la voix, et derrière lui les chars qui le suivaient l’imitèrent automatiquement.
Aussi automatiquement, l’un après l’autre, d’un pas mou, les bouviers vinrent à la barrière. Ils ne demandaient qu’à causer avec la jeune femme. Le but secret de leur voyage était de s’arrêter devant les maisons qui contenaient des vins réputés.
--Alors, Maïténa, vous vous préparez à faire le café pour Monsieur Curé! Nous l’avons rencontré derrière une croix avec une dizaine de femmes. Les Rogations!
--C’est la Gervasie qui fait le café! Elle a été jalouse l’année dernière et elle a réclamé au presbytère. Alors, si vous voulez venir me le faire oublier en buvant un verre de picpoult?
--Ce sera le premier de la journée!
--Hé, goujat! appela la maîtresse. Tu vas joindre les bœufs tout de suite; tu les attelleras au char qui est prêt; et tu suivras ces messieurs pour nos prestations.
Et puis, elle les conduisit devant la barrique.
--Je vous accompagnerai aussi, leur dit-elle.
Leur verre plein d’un vin doré qui sentait le soufre, ils oublièrent leur ennui. Ils se seraient bien passés de Maïténa. Une femme, quelle gêne, dans une partie de campagne!
Cependant, les vieux, les gens sérieux de la bande, ceux qui se saoulaient et qui étaient là en grande majorité, devaient se féliciter de la présence de la basquaise plus tard, quand on fut au point du gave d’où l’on pouvait tirer les pierres. Elle soutint l’un, empêcha qu’on se moquât d’un autre, distribua en masse des cerises blanches hâtives, dont les jeunes gens faisaient hommage à son tablier, à ses cheveux et à ses sandales.
Et puis, chacun mangea à part dans un coin choisi, sous un saule ou les pieds dans l’eau. Chacun cachait instinctivement sa nourriture, les uns parce qu’elle était trop abondante, les autres parce qu’elle était trop restreinte. Les jeunes gens contemplaient la jolie veuve de Virgile, issue de ses cerises blanches comme la Vénus Anadyomène de l’écume de la mer. Quoiqu’on observât le silence respectueux dû à la vie que l’on consomme, tout le monde devait à Maïténa une joie concentrée, sérieuse et profonde, qui se traduisait par un mutisme de plus en plus complet, un abaissement des paupières et des nuques, un tassement des bustes.
Elle n’avait pas conscience de son action sur ses camarades. Elle ne participait qu’au repas des arbres qui s’alimentent d’air et d’eau et de la terre vivante.
Omer Jouanou, le frère de Pascal, était un des bouviers. Il ne la quittait pas des yeux. Ses yeux se rôtissaient au soleil, et il les servait à Maïténa tout chauds et très lubriques. Cyniquement, il avalait devant elle de gros morceaux de bœuf lascifs comme des lèvres. Il n’avait pas plus envie de lui sourire que s’il eut été en train de faire l’amour.
Elle ne s’en souciait point. C’était l’heure de la digestion des bœufs et des hommes. L’atmosphère paraissait repue et satisfaite, et tombait lourdement comme sous le poids d’un bon repas.
L’âme de Maï devenait plus légère. Elle surnageait l’air. Elle n’était plus repliée sur elle-même. Elle s’abandonnait, cédait le pas aux organes de la perception, se délectait d’ignorer qu’elle rêvait. Maï regardait de tous ses yeux. Les parfums remplissaient sa gorge. Le murmure du gave alentissait son cœur.