Maïténa

Part 2

Chapter 23,960 wordsPublic domain

L’aube sonna et nettoya le ciel. Il ne pleuvait plus. Le vent cessait. Une fauvette certifiait le beau temps.

Maïténa Otéguy qui n’avait pas dormi parut sur sa porte et reconnut la terre.

En face d’elle, le bourg piquait un mamelon de maisons basses aux tuiles brunâtres et mélancoliques qui couvraient des toits très aigus retroussés légèrement à un mètre du sol.

Ce bourg ressemblait à un chapeau de moine fortement rapiécé. Le clocher en formait la pointe. Le moine avait quelques arbres dans les cheveux et, entre autres, les cyprès du cimetière. Parmi ces derniers, Maïténa Otéguy avait son préféré; c’était celui contre lequel dormait Virgile.

Derrière le clocher, le chapeau, et Virgile, les collines montaient jusqu’aux Pyrénées par talus successifs. Les montagnes sortaient douillettement de leur couverture de neige. Et, par-dessus, menacé par la molaire énorme du pic du Midi d’Ossau, le ciel bleu comme l’eau d’un torrent ruisselait vers les yeux de Maïténa où il venait se solidifier.

La jeune femme n’avait pas peur de regarder le soleil et la mère de ce dernier: la colline qui suit la route de Pau. La pente de cette colline était entièrement divisée par des carrés de vignes encore inertes,--le mois de mars finissait.--Le plus beau de ces carrés,--Maïténa le trouvait beau quoiqu’il n’eût encore aucune végétation et que les sarments fussent ascétiques et secs comme des fils de fer,--avait été planté par son mari avec les meilleurs cépages béarnais: le mansenc, le courbu et le cruchén.

Les plantes, les arbres dépouillés, et même les maisons, toutes les choses qui avaient été flétries par la tempête, anéanties par la nuit, semblaient s’épanouir et ressusciter sous le ciel. La nature n’avait pas besoin de Maï. Elle chantait toute seule sa joie, joie mièvre et éclatante, des chants de la basse-cour aux cris des bouviers qui sortaient tout près de la jeune femme ou du fond de l’horizon et se répercutaient aiguisés sur les rochers ou fondus dans l’eau du gave.

Maïténa sentait très bien en elle la montée de la sève, et ça la faisait réfléchir à celle de sa vigne.

«Elle va pousser, la malheureuse. Et elle n’a pas encore traversé la saison des gelées!»

Aussi, décida-t-elle d’envoyer la gouge et le valet attacher les plants délicats. Pour se donner de l’autorité elle avait pris l’habitude de commander en criant, le corps bien redressé et les bras collés aux hanches.

La gouge était une jeune fille sale et tuberculeuse que la santé de sa maîtresse écrasait. Plus celle-ci se tenait droite, plus l’autre marchait courbée, attitude prise en piochant la terre.

Maï se réservait les travaux trop durs du ménage, et envoyait tous les jours sa servante au grand air.

Quand elle eut préparé son fils pour l’école, elle partit à son tour pour la vigne. Elle marchait vite.

Elle avait, d’un côté, sa colline où la végétation sommeillait, et, de l’autre, un ruisseau étroit et profond qui venait en droite ligne de la montagne. Un peu plus haut, ce ruisseau roulait sur les roches noires son eau infiniment virginale, pureté ennemie de la chaleur et que les glaciers seuls peuvent engendrer.

Ici, on l’appelait toujours «le gave», quoiqu’il n’eût plus autant d’allure. Sa couleur, enrichie durant la belle saison par les feuillages et les fruits tombant dans son cours, était présentement rougie par la terre. La pluie de la nuit le gonflait jusqu’au ras du chemin.

La femme, qui marchait la tête basse, quoique la colline l’abritât du soleil, s’arrêta. En face d’elle, un arbre était tombé à travers le ruisseau, et le forçait à mille frémissements inutiles. L’eau violée envahissait le chemin. Maïténa préférait être écorchée que de voir souffrir les choses. Et, devant ce spectacle bruyant, elle s’apercevait qu’elle comprenait le langage de la nature comme d’autres comprennent le langage des bêtes.

--C’est de l’autre côté du chemin que le Virgile est tombé.

Elle crut d’abord entendre la suite de sa conversation avec le ruisseau; pourtant, très vite, elle se retourna.

Un grand garçon la regardait. Il lui montrait le fossé, et il insistait:

--C’est là même!

Elle ne lui répondit pas. Elle le considérait avec étonnement comme s’il se casait mal parmi ses rêveries. C’était un garçon gros et sanguin, de figure niaise. Son front était prodigieusement étroit et son menton prodigieusement osseux. La partie la plus remarquable de sa tête, les oreilles, des cartilages rouges et gras, s’évasaient et végétaient.

--C’est toi, Omer! dit-elle cordialement et en se remettant à marcher.

--Je viens te chercher pour mon frère, lui répondit l’autre. Il a besoin de ta poudre. Il s’est rôti le pied en faisant sauter un tronc d’arbre. Il a besoin de ta poudre.

Un flot de sang inonda le visage de Maï. Comme elle baissait la tête pour que son regard ne fût pas aperçu du jeune homme, celui-ci s’imagina qu’elle était troublée d’être seule avec lui.

--C’est le printemps qui te tracasse!

Maïténa Otéguy faisait effort sur elle.

--Je vais y aller, accepta-t-elle tout à coup.

Et, d’un pas vif, elle reprit la route du bourg.

Elle avait peur d’elle et d’une chose mystérieuse qui troublait sa moelle. Elle ne savait trop si elle était impatiente ou si elle luttait contre soi, mais elle hâtait le pas. Chaque fois que son cœur battait trop fort dans sa poitrine, des ondes d’ineffables voluptés couraient dans ses membres jusqu’à l’extrémité de ses doigts.

Mais, soudain, elle trébucha et tomba brutalement sur la mousse du talus. En face d’elle, Omer, qui venait de lui lancer un croc en jambes, l’examinait d’un repli de sa figure écarlate.

Elle ne lui donna pas le temps d’avancer la main; elle se remit debout immédiatement. Elle se contenait; elle évitait même de parler à Omer ou de marcher plus vite, de peur d’irriter son désir.

Cette alerte la rendit si froide et si maîtresse de soi que le garçon le sentit. Il resta sur place, les bras ballants.

Maïténa s’éloigna de lui. Puis, elle l’entendit crier:

--Quand tu voudras, hé!

Elle arriva chez elle où elle prit, dans un coin de la cheminée près du four, un sachet plein de cendres d’herbes bénies le jour de la Saint Jean. Elle se chargeait tous les ans de les conserver pour guérir les blessures.

Quand elle entra chez Pascal Jouanou, celui-ci était dans son lit au fond de la cuisine. A sa vue, il se dressa sur ses draps; et il regarda désespérément vers la porte.

--On ne t’avait pas prévenu qu’on allait me chercher, remarqua-t-elle.

V

Mieulx m’eust valu avoir esté crier ailleurs secours.

FRANÇOIS VILLON (_Ballade de Villon à s’amye_)

Elle riait d’un air bon enfant et ce rire finit par le ranimer.

--Si fait! Et c’est moi qui ai pensé aux cendres! Mais tu ne ressembles plus à ce que tu étais hier, Maïténa. Tu m’as fait peur en entrant. Je ne sais pas pourquoi. Jetterais-tu des sorts?

Il aurait voulu rire comme elle; mais il frissonna longuement.

Cette prostration de Pascal désarmait la jeune veuve. En l’apercevant de la route, elle avait eu un vertige et ses yeux s’étaient portés automatiquement sur la barre du foyer, une lourde tige de fer qui servait à faire des trous dans les terrains difficiles et qui pouvait bien, à la rigueur, assommer un homme. Maintenant, son cœur ralentissait, son sang refroidissait et elle examinait Pascal avec mépris.

Celui-ci rivait ses yeux sur ceux de Maïténa. Il semblait qu’elle le fascinât.

--Mais réponds-moi donc! Que devient le petit? Et le verger? Tu es bien bonne d’être venue. J’étais seul. J’ai appelé mon frère; et il ne voulait pas aller te chercher. L’Ambrosine est depuis ce matin chez le sandalier. Pendant ce temps, comme on ne peut pas labourer par cette boue, j’ai voulu faire sauter une vieille souche de chêne. Regarde ce que je me suis fait avec la poudre.

Il rejeta brusquement ses draps pour lui montrer son pied blessé. Celui-ci était parsemé de taches noirâtres et tuméfié horriblement.

Maïténa recouvrit les jambes, toucha le poignet de Pascal et se rendit compte qu’il avait une grosse fièvre.

--Tu as chaud! C’est sans doute ce qui te donne le délire. Tu ne m’as jamais parlé ainsi. Serais-tu amoureux?

Elle le considérait ironiquement. Si elle ne l’avait su déjà, elle aurait appris qu’il n’était pas amoureux d’elle en penchant son joli corps sur le sien. Sa peau, ses formes délicates mais bien sorties, une démarche molle et musclée,--apanage de la femme basque,--et qui provoquaient des poussées de sensualité sur son passage, ne troublaient pas Pascal. Sans sa vengeance à assouvir, cette indifférence le lui aurait rendu sympathique. Elle ne comprenait point qu’elle pût créer des désirs puisqu’elle n’en contenait pas. Ils ne lui faisaient plus honte comme dans les premiers temps de son veuvage, mais ils la gênaient toujours.

Pascal eut un accès de fièvre plus violent.

--Tu comprends! Tu ressembles à ton mari, Maïténa!

Elle ne répondit pas; elle lui versa avec une grande douceur les cendres bénies sur le pied malade, puis les étala de la paume de la main.

--Alors, ce n’est pas toi qui viens, la nuit, à la lucarne de ma cuisine, faire le jeune homme?

Il manifesta, cette fois-ci, quelque stupeur. Il ne la feignait pas. Mais il n’était capable ni de rire ni de se fâcher.

--Tu sais bien que tu es courtisée et que, moi, je n’aime encore personne.

--Tu as tort! Si tu avais été occupé à une amourette, tu n’aurais peut-être pas été un assassin, remarqua-t-elle très simplement.

Il avait l’intelligence un peu ralentie par le climat sédatif du Béarn, et il chercha, un instant, à comprendre ce qu’elle voulait dire.

--Pourquoi donc? demanda-t-il enfin.

--Mais parce que tu n’aurais pas tué Virgile, répondit-elle aussi naturellement que possible en continuant à lui soigner le pied.

La tête de Pascal Jouanou au repos ressemblait à celle de saint Jean-Baptiste que Salomé tenait sur un plat. Mais il ne portait pas de barbe. Il était propre. Après une enfance malheureuse, il avait pris l’habitude de fermer souvent les yeux pour accepter ou pour éviter les coups, habitude à laquelle il devait des paupières lourdes au mouvement timide et non sans charme. Il aimait aussi à dissimuler ses idées profondément pour ne pas les laisser détériorer. Des paupières protégeaient ses yeux. Et des cheveux volontairement désordonnés protégeaient le logement de ses idées comme des fils barbelés.

--Comment l’aurais-je tué? fit-il en rougissant.

--D’un coup de hache sur le front, entre le fossé et les bœufs. N’as-tu pas essayé, une fois, de tuer ton père?

Il ne releva pas tout de suite la seconde accusation.

--Ne crois pas cela, Maï, j’aimais ton Virgile. Je n’aurais pas voulu, pour tout au monde, lui faire du mal. Nous étions toujours ensemble. Nous nous disions toutes nos affaires. Quand il était jeune homme, c’est moi qui lui fis connaître qu’il était amoureux de toi. Je l’ai forcé à aller te demander. Il n’osait pas. On s’entendait bien. Je l’ai pleuré. Je suis venu t’aider à soigner la terre. Et, pour récompense, tu viens, aujourd’hui, me dire que j’ai tué!

Maï ne broncha pas.

--Tu as un oncle au bagne. C’est par atavisme. Il fallait peut-être que tu assassines quelqu’un dans ta vie.

La porte était ouverte et la chaleur qui précède le printemps entrait par gros paquets. Cette chaleur contribuait à entretenir la fièvre de Pascal.

--Ne crois pas ça, ma pauvre! Si c’était vrai, je le saurais bien. Et, en ce moment-ci, vois-tu, je te le dirais.

Il avait une confiance absolue en Maïténa. Après la mort de son ami Virgile, il l’avait adoptée comme une sœur. Lorsqu’elle lui donnait des conseils, il les suivait à la lettre; et il s’en trouvait bien. Il l’admirait.

--Si tu ne t’en souviens pas, c’est encore pire, fit-elle.

Plus que le révélateur lui-même, la jeune femme était sûre de la révélation d’Ourtic. Malgré son travail, elle s’ennuyait en Béarn et il lui fallait une occupation cérébrale. Elle savait, d’autre part, ce que valent les dénégations d’un criminel.

--J’ai bien voulu tuer le père, mais ça c’est une autre chose. C’est un péché de jeunesse. Il était coureur. Et il voulait se remarier. Il faut, quelquefois, faire respecter sa famille.

--En effet, ce n’est pas la même chose, car tu n’avais pas de droits sur le Virgile.

--Ça c’est exact.

Peu à peu, l’orage parfumé du printemps pénétrait en Pascal; et il se rendait compte qu’il avait réellement tué son ami. C’était un acte nécessaire dans une vie comme la sienne. Cet acte apportait à sa vie une saveur qui lui manquait et qui ressemblait au nouvel intérêt de l’existence de Maï. Il songerait jusqu’à sa mort à ce que venait de lui apprendre cette jeune femme. Quels mouvements du sang! Quels élans! Quels héroïsmes! Grâce à sa fièvre, son cerveau avait la chaleur voulue pour accepter une idée nouvelle et pour en prendre la forme.

--Tu as tué! hurla-t-elle.

--J’avoue! fit-il en pleurant.

La jeune femme remonta les draps de Pascal, le borda, et, lentement, lui prit le cou des deux mains. Elle se mit bientôt à le serrer avec passion, le torse bandé. Il se laissait faire. Il allongeait ses bras contre son corps comme pour se donner une attitude correcte de cadavre. Sa figure s’enflait progressivement sous les efforts de sa garde-malade. Elle cherchait de l’index une artère à écraser. Elle râlait pour lui.

--Il ne fallait pas m’attendre! cria-t-on de la porte.

Ambrosine arrivait brusquement, à l’aide de ses grandes jambes, de son long cou et de sa tête maigre qui battait l’air. Elle trouvait équitable la grande renommée de vertu et de beauté de la veuve de Virgile, mais c’était une femme bavarde en quête de toutes les nouvelles sensationnelles à colporter. Aussi, admettait-elle tout de suite les choses extraordinaires.

--Alors tu allais te mettre au lit, Maïténa?

--Tais-toi, vieille folle, hurla Pascal.

--Je causais avec lui.

--Tu lui pétrissais la figure, charogne!

--C’était pour le rendre beau, plaisanta la veuve.

Puis elle se dirigea simplement vers la porte. Elle pensait de nouveau à sa vigne. Ses seins saillaient durement sous son corsage. Et ses bras nus étaient gros. On la savait forte. L’autre femme la regarda sortir.

VI

Tu ne dois pas trouver mauvais que la scène se passe souvent dans l’âme des personnages.

HOFFMANN (_Contes_)

_Il fallait que Maïténa Otéguy fût dans une de ces périodes de la vie où l’on recherche aussi bien les vifs mouvements de l’âme que les mouvements du corps pour avoir été révolutionnée par la révélation d’Ourtic._

_Il n’y avait pas de raison dans ce grand trouble. Suivant la croyance paysanne, la peau se renouvelle tous les sept ans, les états d’âme tous les cinq ans, les amours tous les trois ans. Le temps avait évaporé à grands coups de vent le sang de Virgile. Le souvenir est une chose rare, souvent artificielle. Les poètes--il y a de vieux bouquins de Lamartine et de Victor Hugo dans le trésor ancestral de tous les villages, des bouquins qu’on se passe religieusement--les poètes ont généralisé l’idée du long souvenir. Le ressentiment de Maïténa procédait beaucoup plus de la poésie que de la recherche de la justice._

_Depuis sa mort, les vaches de Virgile avaient été saillies dix fois, sa maison recrépie, et sa femme s’était baignée à plusieurs reprises dans le gave. On ne voyait plus nulle part la trace de ses mains._

_Quant à l’exemple à faire, Maïténa n’y songeait pas une seconde. Elle était trop jeune; et ç’aurait été inconvenant._

_«Voici comment j’ai tué la vieille», dit le 2 août 1914, dans un moment d’expansion, Ourtic à quelques anciens, à qui les événements de la journée et quelques verres de vin blanc rappelaient le temps de 70. «Elle ne pouvait plus faire la soupe ni même tirer le lait. Elle n’était plus bonne qu’à me rendre nerveux, qu’à faire partir les valets, et qu’à encombrer notre cuisine. Un soir, j’ai attendu qu’elle s’endorme pour qu’elle ne souffre pas, et je lui ai serré le cou. Ça m’a produit un si drôle d’effet que je ne peux plus voir tuer une poule. Il fallait la faire disparaître, cette pauvre, et j’ai mis le feu à son lit. Le lendemain, il n’y avait plus rien, ni cou serré, ni femme gueularde. Les gendarmes m’ont touché la main et la compagnie d’assurances m’a payé le lit. Quoi? Pourquoi ne voulez-vous pas le croire, puisqu’il y a prescription?»_

_Ourtic fut alors approuvé par tous ceux qui n’avaient pas encore tué leur femme. Ils n’étaient pas très nombreux._

_Dans l’affaire qu’elle avait avec Pascal aujourd’hui, Maïténa ne pouvait donc être soutenue ni par la population, ni par une réprobation personnelle sérieusement motivée._

_Au surplus, dix ans après ledit meurtre, Pascal était un autre homme; il pouvait ne pas être le successeur de lui-même. Pourquoi le châtier?_

_Aussi, pour tout dire, la cause profonde de l’atroce aventure qui commença ce jour-là pour Pascal Jouanou, ce fut que Maïténa Otéguy se trouvait depuis dix ans sans distractions, sans passions, sans mari, en pleine campagne._

VII

Maïténa marchait vite. L’angélus de midi sonnait. Elle devait arriver chez elle la première, pour tremper la soupe de son monde.

Son premier voisin, Osmin Laloubère, qui attendait sur sa porte que ses bêtes eussent mâché leur ration pour les faire boire avant son propre repas, la salua d’un sourire réjoui et d’une bonne nouvelle.

--Le berger est arrivé!

Il la suivit, ensuite, des yeux jusqu’à sa barrière par où elle disparut. Lui aussi la désirait.

La cour de Maïténa était pleine de brebis, un beau troupeau, qui, tous les ans, à l’entrée de l’hiver, descendait des montagnes pour aller trouver sa nourriture dans le Vic-Bilh, nord du Béarn, ou bien dans la vallée de l’Adour. On y reçoit volontiers les bergers qui sont aimables, adroits et pleins de prévenances. Pendant les vendanges, ils aident leurs hôtes aux travaux de la cave, auxquels ceux-ci ne sont pas toujours très habiles. Plus tard, pendant les grands froids, ils tressent des vanneries, «les cougeoles», dont on a besoin pour apporter le foin aux bœufs et pour abriter les couvées; ils préparent du «greuilh» ou du fromage d’Asson avec le lait des brebis et racontent à la veillée des histoires en un patois que les béarnais comprennent fort bien mais qu’ils aiment à railler. Quant aux brebis, elles paissent l’herbe des vignes et des jachères qu’elles dotent sans autre frais d’un fumier précieux.

Le berger de Maïténa, Jeanty, était particulièrement recherché. Tout jeune, de race musclée, assoupli et endurci par la chasse en montagne, il possédait une voix très douce et des talents féminins.

Quand Maïténa entra dans sa cuisine, elle le trouva ceint d’un tablier bleu et coupant du pain en tranches fines au-dessus de la soupière. La femme sourit.

--Alors, vous êtes là, Jeanty!

Il s’avança vers elle, respectueusement. Il tenait un petit béret au-dessus de sa tête; et sa figure s’éclairait de plaisir. Il prenait cette attitude chaque fois qu’il arrivait dans une ferme. Ils ne se serrèrent pas la main. C’est un geste que les béarnaises ne savent pas faire.

--Je suis dans le pays depuis une heure! Je me suis arrêté chez vous de préférence aux autres. Et je me mettais à tailler la soupe pour vous épargner la peine.

Elle ajouta un sourire à l’autre sourire. Il ressemblait à Virgile par quelques traits qu’elle seule pouvait discerner, et en particulier au fond de l’œil par une lueur d’un bleu idéal et qui imprègne le reste du corps.

Mais elle détourna très vite son regard comme on retourne un livre. Cette évocation lui inspirait des idées sévères.

Elle songeait:

«Je suis idiote de ne pas avoir profité de ce moment! Est-ce qu’il reviendra? Une petite serrée de plus et le travail était accompli. Qu’est-ce que ça me faisait, l’Ambrosine? J’ai bien le droit, je pense! Il a tué le mien! Et pourquoi l’a-t-il tué? L’atavisme n’a pas suffi. Ça ne serait pas sérieux».

Mais tandis qu’elle pensait ainsi, elle disait:

--Mettez-vous tous à table pendant que je fais cuire la hampette; et mangez la soupe. Les travaux doivent être faits à l’heure pour être bien faits. Pour manger, c’est à midi.

--Le facteur a porté une lettre, fit Jeanty.

Maï regarda l’enveloppe. Elle était de Maricha Otéguy, sa sœur, élevée au Pays Basque par une tante, et, depuis peu, mariée avec un tout jeune homme. La veuve n’ouvrit pas la lettre, mais la posa à côté d’elle et se mit à déjeuner sans parler pour ne pas distraire les autres de leur nourriture.

Elle mangeait peu. Elle était rassérénée par l’atmosphère saine qui l’environnait. L’haleine chaude de ses compagnons, le parfum excitant de la soupe aux choux assaisonnée de thym et d’absinthe, le feu qui la grillait par derrière, le soleil qui pénétrait pas à pas dans la cuisine, par la porte entr’ouverte, et qui sollicitait son cou, sa figure et ses bras, tout cela inclinait son esprit vers des idées paisibles.

La lettre même qui était près d’elle faisait ressortir la plénitude de sa tranquillité. Elle amenait la famille lointaine, toute l’agitation extérieure qui l’avait portée ici, dans la vie de tous les jours de Maïténa Otéguy. Cette cuisine était pour elle l’aboutissement final, le centre du monde.

Aussi, ce fut avec soin qu’après le repas, les ouvriers et le berger sortis, elle fut ouverte, et lue méticuleusement par une jeune femme penchée.

«Ma chère sœur,

«Tu sais que mon mari doit faire son service militaire cette année. Or, il a eu le malheur, à seize ans, de faire du mal à un douanier qui l’attrapait portant de la contrebande. Comme il a été en prison, on veut maintenant l’envoyer en Afrique. Et ça l’ennuie.

«Il veut être libre.

«On a décidé ça hier soir, sur la route, quand le facteur lui a remis sa feuille. Il y a des basques à gauche et à droite de la Bidassoa. Nous passerons demain en Espagne et nous resterons près de la rivière. Le Guipuzcoa est plein d’Otéguys.

«Mais la tante ne veut entendre parler de rien. Quand on sera parti, elle laissera tout à des voisins, à moins que tu viennes prendre notre place. Si tu viens, tu seras dix fois plus riche que là-bas. Et tu ne seras plus à l’Étranger.

«Vends le coin de ton défunt et viens.

«Chère sœur, je t’embrasse.»

«Maricha.»

Cette lettre bouleversait tellement les idées de Maïténa qu’elle dut la relire pour se pénétrer de son sens. Mais, quand elle l’eut bien comprise, elle s’abandonna à l’enthousiasme.

Elle était née dans un petit bourg près de la Bidassoa, un petit bourg si pauvre que ses habitants devaient aller chercher fortune au delà des mers ou vivre de contrebande. Son père chérissait le sol, mais détestait la mer et les aventures aussi vivement que ses compatriotes les goûtaient. Il émigra à l’intérieur de la France c’est-à-dire dans le Béarn. Il s’arrêta, un jour, au sud de Pau où les paysans sont riches, accueillants aux ouvriers agricoles, et où il retrouvait un peu l’isolement de son pays.

Quoique béarnaise depuis l’âge de sept ans, Maï se rappelait nettement le Pays Basque. Son village natal était suspendu à l’un des derniers rochers de la chaîne qui s’étalait ici multiple et insaisissable. Ces Pyrénées qui lui faisaient peur à leur centre, elle les avait chéries à leur naissance, vers cet endroit merveilleux que le soleil choisissait tous les soirs pour s’évanouir.

Elle possédait une mémoire lumineuse, et elle voyait encore admirablement l’extraordinaire teinte bleue qui, là-bas, se répandait partout, sur les maisons, sur les touristes, sur les prairies. Il lui semblait que la mer n’ayant pu absorber tout le bleu de l’espace le surplus se déversât sur les cantons basques.

Aujourd’hui, cette féerie qui est purement basque et que les étrangers ne découvrent pas du tout, car le pays, comme l’âme basque, ne se dépouille que devant un basque tout seul et tout nu, émerveillait Maïténa.

Cette passion défendue se cachait si bien jusqu’ici qu’elle avait fini par être comme si elle n’était pas. Maintenant, Maïténa se rattrapait. Elle oubliait les deux malheureux dont elle allait prendre la place.