Maïténa

Part 1

Chapter 13,987 wordsPublic domain

“LE BEAU NAVIRE”

BERNARD NABONNE

MAÏTÉNA

ROMAN

PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 11, RUE DE SÈVRES (VIe)

MCMXXVII

DU MÊME AUTEUR

La Butte aux Cailles, roman.

EN PRÉPARATION:

Ma Grenellienne, roman. Histoires de danseuses.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Dix exemplaires sur Hollande Van Gelder Zonen, dont quatre hors commerce, numérotés de 1 à 6 et de 7 à 10.

Trente exemplaires sur vélin pur fil Lafuma, dont cinq hors commerce, numérotés de 11 à 35 et de 36 à 40.

Trois cents exemplaires sur alfa bouffant, tous hors commerce, numérotés de 41 à 340, réservés à la Critique, aux Amis de l’Auteur et des Éditeurs.

Cinq cents exemplaires sur vélin teinté par fil du Marais, constituant l’édition originale, et numérotés de 341 à 840.

Nº

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by «Les Éditions G. Crès et Cie», 1927.

Aou nouste Hénric éncouè aquesto hémno.

B. N.

MAÏTÉNA

I

Un accusateur qui a de telles révélations à faire ne devrait-il pas être plus empressé?

LORD BYRON. (_Lara._)

Le goujat était sorti en traînant ses sabots pour aller dormir dans l’étable. Sous le haut chambranle de sa cuisine, Maïténa Otéguy, la figure égayée par le feu, la jupe relevée sur la chair grasse et musclée de ses jambes que la chaleur marbrait de veinules rouges, s’amusait à faire griller des châtaignes. Elle les mangeait brûlantes, sans éloigner sa figure de la flamme, de ses petites dents polies, les lèvres haut retroussées.

Le silence convenait au vide de son esprit. Rythmés, le bruit de la pendule et la respiration d’un enfant qui dormait dans la pièce à côté flottaient très doux. L’éclatement des châtaignes gonflées de feu étaient les seuls épanchements de joie de cette solitude réconfortante.

Cependant, Maïténa, dont l’oreille était exercée aux mouvements de la campagne qui était au nord et du village qui était au sud de la ferme, se redressa. La boue du chemin clapotait de plus en plus distinctement: deux sabots s’approchaient de façon lente et régulière. Le vent qui soufflait dur par intermittences noya, quelques secondes, ce bruit dans ses insultes contre la quiétude des arbres. Lorsque Maïténa put entendre de nouveau, on frappait à la porte.

Un vieillard aux reins ployés entra d’un coup avec une vivacité singulière. Il laissa un moment ses doigts gourds sur le loquet, puis les leva jusqu’au bord de son béret pour saluer. Ce béret, posé sur le crâne à plat comme un cèpe, garni largement de crasse au centre pareil à une tonsure, verdi à ses bords, semblait l’auréole et le cadre du visage rasé au nez et aux lèvres minces. Ses yeux étaient verts comme un feuillage tout nouveau qui sort de sa paupière hivernale. Celle-ci, plissée soigneusement pour une longue ironie, descendait très loin sur la figure.

Quoique étonnée de cette visite à pareille heure, Maïténa Otéguy ne bougea pas de sa chaise, et recouvrit avec lenteur ses jambes nues pour bien indiquer à son vieux voisin qu’elle trouvait sa venue toute naturelle.

--Bonsoir, Ourtic!

--Adieu, Maï!

Ils se turent. Et il alla s’asseoir sous la cheminée en face d’elle.

Le silence est un état dans lequel se complaisent longuement les béarnais. S’il n’étend pas aussi bien que la parole l’influence de la personnalité, il ne la dilapide point; il la concentre et la consolide. Et puis se taire n’est pas seulement rêver, c’est surtout l’art de ne pas penser.

Le silence était plus complexe qu’avant l’entrée d’Ourtic. Le rythme de la pendule, la respiration de l’enfant qui dormait derrière la cloison, attendaient quelque chose de la rencontre de ce vieillard lointain et méprisant, et de cette jeune femme plantureuse, gonflée d’avenir.

--Vous devriez venir plus souvent à la veillée, dit-elle enfin. On mangerait ensemble quelques châtaignes en buvant du picpoult.

--En somme, tu possèdes une belle situation tranquille, fit le visiteur sur la cadence énergique et lente de la conversation. Je sais bien que tu es vaillante et que tu ne manques pas d’ordre. Mais, tout de même, tu as de la chance! Si ce n’avait été ton malheur...

Il affala brusquement son nez sur son menton; et il saisit des deux mains la pomme d’un chenêt avec un grand air d’accablement.

--Il y a dix ans, aujourd’hui! finit-il. C’est un anniversaire.

Elle secoua ses épaules avec humeur.

--Vous auriez mieux fait de rester chez vous, Ourtic, que de venir me raconter ça!

Cependant, elle ne voyait plus le vieillard qui relevait sa tête ironique en la branlant doucement.

Elle se représentait déjà le jeune homme au front bas, au regard timide, qui vint un jour demander sa main. Il avait du bien. Ses soixante journaux de terre étaient cités parmi les plus fertiles du pays. Sa maison, aux confins du village, vieille, mais récemment ravalée et raffermie par des contreforts, abritait depuis trois générations deux paires de bœufs. Voilà des chiffres qu’on sait au loin.

Quant à Maïténa, elle était pauvre. Son père, un émigrant basque, appartenait à la dernière classe des ouvriers des champs. Il vivait en loyer.--Elle ne pouvait repousser un fiancé pareil.

Malgré cette nécessité de lui accorder sa main, elle l’aima tout de suite. Au début de leur mariage, ils ne coururent pas les foires et les marchés comme c’est la coutume en Béarn; elle avait trop de travail: il lui fallait nourrir les hommes et les animaux, nettoyer la maison qui ne l’avait pas été depuis la mort de la vieille. Mais, le soir, lorsque tout le monde était rentré, ils sortaient, eux; ils suivaient la route enlacés l’un à l’autre sans que personne les vît, car la pudeur des sentiments est la seule qui soit à l’aise en face de la nature.

Ils se taisaient. Ils ne savaient quoi se dire. La terre dure et facile, béante et pleine d’espoirs, parlait pour eux. L’odeur chaude des prairies les enivrait d’enthousiasme; le chant du vent dans les arbres était juste assez mélancolique pour que leur bonheur ressortît; et, lorsqu’ils voyaient des vignes symétriquement plantées à flanc de coteaux, labourées avec prédilection, soigneusement attachées contre de hauts tuteurs, ils croyaient admirer l’image idéale de la vie.

Un soir, enfin, comme l’ondulation des collines était plus voluptueuse, la terre plus molle, comme la campagne tout entière avait l’air d’une alcôve parfumée, un nuage tira sa draperie devant la lune et Maïténa se donna à son mari.

Virgile Prébosc était timide. Il n’avait pas connu de femme avant sa femme. Il fallait la collusion du printemps et de son désir pour qu’il renonçât à leur innocence.

Cet acte les bouleversa tellement que leur lune de miel cessa au moment où elle aurait dû naturellement commencer. Penser était pour eux une chose redoutable; et ils pensaient trop à cette révélation pour oser lui donner une suite. Ils étaient habitués à ce que la nature fît arriver, germer, les choses en leur temps, sans que la volonté de l’homme y eût une part; et ils attendaient qu’elle déterminât chez eux un nouvel enthousiasme.

Quelques jours après, comme Virgile Prébosc rentrait du travail, il trouva sur le seuil Maïténa toute souriante qui l’appelait. Cela l’étonna d’autant plus que, depuis la fameuse nuit, elle évitait de le regarder.

--Je suis enceinte.

Et, son ancienne timidité ayant complètement disparu, ce fut elle qui, avec de grands éclats de rire, le prit par la main et l’attira jusqu’à sa chambre. A partir de cet instant, ils furent réellement mari et femme.

Ils vécurent ainsi cinq ou six mois dont le souvenir brûlait encore le cœur de la jeune femme. Elle niait énergiquement un axiome trouvé dans un almanach et suivant lequel le bonheur n’a pas d’histoire. La moindre promenade avait eu une importance prodigieuse. Et la dernière en avait eu une épouvantable. Ils devaient la faire séparément.

Cette période rendait sans valeur toute sa vie antérieure, et voilà la conséquence habituelle du bonheur. Ensuite, le temps s’écoula avec une rapidité qui passait son imagination. Elle restait stupéfaite de ce que lui apprenait le vieux--qu’il y eût dix ans.--Dix ans qu’un maquignon du village avait ramené sur sa carriole le corps sale et exsangue de son mari.

L’avant-veille, Virgile Prébosc était allé à la foire d’Arudy pour remplacer ses bœufs de travail. Ses voisins l’avaient vu en acquérir une belle paire, et prendre avec elle la route du retour. Mais les bêtes firent leur entrée dans le village sans leur nouveau maître. Il ne reparaissait pas.

Tant de choses peuvent arriver à un homme dont la ferme est prospère, dont la femme est enceinte, et qui vient d’acheter du bétail! Tant de désirs comblés produisent l’hypertrophie du désir. On ressent le besoin de faire partager son bonheur par des aubergistes frais et ventripotents, et par les femmes qu’on rencontre sur la route au bord des fossés, les yeux attentifs, les bras accueillants, comme au bord d’un lit.

Les paysans, à la manière des grands philosophes, acquièrent de la psychologie en observant les animaux. Ils savent que les mâles les plus sages et les mieux dressés ont leurs moments de frénésie. Maïténa commença par pardonner. Elle expliqua comme elle put l’absence de son mari aux voisins curieux. Puis, elle se mit à explorer elle-même la route et les auberges en s’enquérant discrètement.

Le maquignon, du haut de sa charrette, avait aperçu Virgile, les pieds en l’air, au fond d’un fossé. Son crâne était défoncé. Il n’y avait plus qu’à le conduire au cimetière.

Les gens plaignirent la veuve. Mais on ne songea pas à retirer les pierres du fossé sur lesquelles le jeune homme devait s’être fracassé la tête. Un mort n’est plus qu’un rêve, un sujet de causerie dans les veillées. Par égard pour la veuve, on ne fit pas d’enquête sur les causes de l’accident qui pouvaient être déplaisantes. N’avait-il pas trop bu?

La guerre arriva, passa. La disparition de Virgile n’était pas plus extraordinaire que le commencement et la fin des hostilités européennes. On inscrivit son nom par mégarde sur le monument aux morts du village. Une glorieuse tranchée se creusa devant son souvenir.

Et il fallait l’acuité d’esprit d’Ourtic et la fidélité de Maïténa pour se rappeler encore.

Près de son feu, la jeune femme paraissait accablée par la tranchée, par les cinq ou six mois, par les dix ans, et par la carriole du maquignon. Cette faiblesse gênait Ourtic. Et l’effort qu’il fit pour la tirer de sa prostration donna une raison d’être à l’effort qu’il fit pour dire ce qu’il voulait dire.

Il mâchonna un préambule qui était plutôt une sorte de transition entre le silence et la parole.

--Ma fille et le Pascal ont porté leurs meubles aux Riaulets, ce matin. Ils y prennent la métairie vide. L’homme et la femme étaient d’accord pour s’en aller.

Il ne savait pas s’il élevait le ton parce que Maïténa levait la tête ou si c’était l’inverse.

--Je ne sais pas pourquoi ils font ça, car j’avais besoin d’eux! Je ne sais pas ce que je vais faire, maintenant! Et ils ont eu tort. Ambrosine était bien un peu bavarde, mais son mari n’avait pas de défauts. Il est le meilleur ouvrier du pays, et le plus honnête homme. Je dis bien: il a eu tort de me quitter, car je suis celui qui l’apprécie le mieux.

Les paupières de Maï étaient à présent bien ouvertes. Il fallait qu’elles ne se refermassent que sur une bonne parole. Celle-ci tomba, mêlée à une voix cassée et à une phrase prudente.

--Le Pascal est un brave homme, bien charmant. Mais quel dommage que ce soit justement lui qui ait tué ton mari!

II

C’est une fleur qui sort des mains de la nature.

REGNARD (_Démocrite_)

Ourtic ne croyait pas qu’à cette heure-ci de la nuit il fût indispensable que les souvenirs serrassent de très près l’histoire authentique.

Ourtic vieillissait. Voilà pas mal de temps qu’il se demandait si réellement le Pascal avait tué le Virgile. Ce doute l’inquiétait pour sa santé morale. Il n’admettait pas qu’il n’eût l’esprit robuste jusqu’à la fin de sa vie. Il venait de faire la seule expérience qui lui fût permise. Il faisait contrôler son cerveau. L’imagination et la mémoire dépendent, à peu près au même titre, de l’intelligence; et Ourtic était trop subtil pour ne pas traiter de haut les distinctions subtiles.

Après avoir parlé, il se sentait tout ragaillardi. Il s’émerveillait de son équilibre car sa conscience ne vacillait point. Elle était bien accrochée quelque part dans l’espace, au-dessus de lui; et, tant qu’elle ne tombait pas sur ses épaules, comme pour l’écraser, elle se démontrait une bonne conscience.

Il pouvait juger de la qualité de ce qu’il venait de dire par l’effet qu’il produisait. Il était complètement satisfait sur ce point. Maïténa, effroyablement saisie, le croyait de façon évidente. Elle le regardait avec cette frayeur que le vieillard avait toujours considérée comme de l’admiration exacerbée. Toute la jeune personnalité de Maï était suspendue à ses vieilles lèvres. Il vivait une minute divine.

Il avait bien à se venger de Pascal qui, abandonnant sa ferme à l’entrée du printemps alors que les travaux commençaient, lui faisait une injure cruelle à la face du pays et un tort considérable. Mais la vengeance est un soin tout à fait mesquin lorsqu’elle n’est pas soutenue par un souci d’ordre sentimental.

Ourtic ne se serait pas contenté d’une cause vulgaire à sa révélation, qui avait déjà, par surcroît, une cause cérébrale.

Il désirait jouer un rôle dans l’existence de Maï.

Il avait une âme délicate qui recherchait les sentiments de choix. Il ne pouvait aimer ses deux filles: l’une s’amusait à Paris; l’autre était lourde d’esprit. Il appréciait son gendre, mais voilà que celui-ci le quittait. Enfin, il en voulait à son entourage et en général à tous ceux du département de perdre le vieil esprit béarnais. Il en voulait aux jeunes gens d’être allés à la guerre, d’avoir abandonné le pays et les cultures pendant si longtemps. Quand on quitte le Béarn, c’est pour y revenir riche.

Aussi, s’était-il décidé à s’attacher fortement à sa voisine. Elle ne le choquait en aucune chose. Elle parlait peu; elle n’avait pas d’amant; et rien ne l’empêchait de croire qu’elle eût de l’affection pour lui.

Si elle ne témoignait pas de beaucoup d’esprit, il lui était reconnaissant de ce qu’il en témoignât par sa tendresse pour elle. Il avait choisi Maïténa parce qu’elle était basque et qu’il est extraordinaire de trouver une basque en Béarn.

Son affection était, d’ailleurs, très pure.

III

Cependant, quatre immenses jambons vinrent se placer dans son champ visuel. Ses paupières durent remonter entièrement pour les englober tous les quatre à la fois. Ce mouvement des paupières lui fit mal, car, depuis vingt-cinq ans, il n’avait dû les ouvrir aussi complètement, depuis le jour où sa femme avait mis au monde deux filles jumelles. Mais il ne s’aperçut pas de sa légère souffrance. Les jambons étaient énormes.

Ensachés de toile blanche, ils étaient bien plus éblouissants que le soleil; ils évoquaient une constellation qui eût été tout entière suspendue au plafond de la cuisine. Jamais Ourtic n’en avait vu d’aussi gros. Ils ne lui donnaient pas une idée de nourriture mais d’opulence. Et le cochon dont ils avaient été distraits se reconstituait dans son esprit, pièce par pièce, avec le luxe de sa croupe et la richesse de sa hure.

Vraiment, la femme capable de produire un pareil chef-d’œuvre valait toutes les impératrices, toutes les avocates et toutes les femmes galantes de la terre. Et Ourtic avait envie de se mettre à genoux devant elle, comme on se mettait autrefois à genoux devant le taureau qui était dieu parce qu’il créait de la viande.

L’enthousiasme d’Ourtic était invisible. Il avait l’habitude de ne pas montrer ses sentiments profonds. Il gardait ainsi sa sensibilité intacte. Les impressions qu’on présente à tout venant se fanent vite. L’admiration pour les jambons n’occupait pas entièrement son esprit. Elle était combattue par son admiration pour la fournée de la semaine, en pains de cinq kilos, ronds, chapeautés et bien assis sur leur planche. L’un d’eux, en coupe, laissait voir son âme, une mie mousseuse et vaporeuse. Et puis, il y avait aussi des urnes, lisses comme les flancs de leur maîtresse, qui celaient dans leur cœur des provisions délicates: du confit d’oie et des foies gras entiers sertis de graisse.

Tout cela avait d’autant plus de valeur pour le vieillard qu’il perdait aujourd’hui sa ménagère. Aussi, oubliant sa révélation de tout à l’heure, il demanda respectueusement:

--Ne connaîtrais-tu pas une femme dans ton genre qui voudrait se louer, Maïténa?

Elle le regarda avec surprise.

--Mais, moi, je ne savais pas, cria-t-elle, que le Virgile avait été tué par le Pascal! Il faut que vous m’expliquiez. Je le veux! Et pourquoi êtes-vous resté si longtemps?

--Les jeunesses sont impatientes, dit Ourtic avec philosophie. Pour raconter une chose de cette importance il faut réfléchir car on pourrait se tromper et prononcer un mot plus haut que l’autre! Et puis il fallait que je sache si le Pascal, si toi, et si moi, nous méritions que je parle. Il fallait que nous le méritions en même temps. Ce soir, il y a une éclipse de lune.

--Hé! parlez!

Ourtic n’était pas étonné que la créatrice de tout ce qu’il voyait autour de soi lui intimât des ordres en son nom personnel et au nom de ses provisions. La nourriture ambiante lui donnait de l’estomac pour raconter ou ses souvenirs ou son rêve. D’ailleurs, depuis longtemps il avait réfléchi aux moindres détails de ce qu’il devait dire. Il le débita religieusement tandis qu’il rôtissait à la flamme ses mains vénérables.

--On ne pouvait pas se tuer en tombant dans le fossé où l’on a trouvé ton mari. Je puis te l’affirmer, moi, puisque j’étais tombé au même endroit, un instant avant, sans me faire le moindre mal.

Il faut te dire qu’il y a dix ans j’étais encore un homme solide. Je ne ressemblais pas aux mauviettes qu’on vous bâtit aujourd’hui et dont les femmes sont obligées de se satisfaire. J’ai conservé jusqu’à plus de soixante ans toutes mes facultés. J’entends par là qu’épuiser une belle fille ou un pichet de trois litres ne me faisait pas peur, à quelle heure que ce fût.

J’étais parti pour la foire d’Arudy en même temps que le pauvre Virgile. Mais, il n’avait malheureusement pas de défauts. Il était arrivé avant que je ne fusse à moitié chemin. Tu le sais, les auberges ombragent toute cette route, et, devant chaque auberge, par un hasard extraordinaire, se trouvait un de mes amis à qui je ne pouvais refuser une politesse.

Aussi, vers cinq heures, je couchais au fond de ce fossé qu’on a tant calomnié, et où, ma foi, on n’était pas si mal que ça.

Je dormais pendant que les voitures de retour d’Arudy mâchaient les graviers de la route. Et puis le silence arriva, et ça ne me réveilla pas non plus. Quand il me chut quelque chose de très lourd sur le corps.

Tu ne vas peut-être pas me croire; je t’assure, pourtant, que je reconnus tout de suite ton mari et que ça me dégrisa. Je le voyais à l’envers, dans ses habits de dimanche pleins de poussière. Et j’étais tellement ému par nos situations à tous les deux que je me demandai, un moment, si ce n’était pas moi qui l’avais tué.

Sans bouger, je l’interrogeai:

--Qu’est-ce qui t’arrive là, mon pauvre Virgile?

Je n’eus pas plus tôt demandé ça que j’entendis sur la route quelqu’un qui s’échappait au galop.

Comment je suis sorti du fossé, je l’ai oublié. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’homme n’était pas bien loin quand j’en fus hors. Je le reconnaissais facilement. Il portait une ceinture bleue; et Pascal Jouanou est le seul du village à ne pas en porter une rouge, comme tu sais.

Je le laissai aller. Je savais où le retrouver. Seulement, je ramassai la hache qui se trouvait par terre et dont il venait de se servir pour tuer le défunt. Elle avait bien sur sa partie plate du sang et de la cervelle, mais elle était neuve, et, mon dieu, je l’ai emportée chez moi.

Comme Maïténa faisait un mouvement, il eut peur de l’avoir blessée sans utilité.

--Je me laisse entraîner à te raconter beaucoup de détails. Mais je n’ai jamais dit cela à personne, et je m’en souviens comme si c’était hier. Je ne l’ai jamais dit à personne. J’ai fait ça pour toi.

Elle poussa un grand soupir qu’il considéra comme la ponctuation finale de son récit. Bien au chaud, il la considéra avec satisfaction. Le corps très dur de Maïténa s’affermissait encore pour contenir, de toute la force de ses seins et de ses bras, son secret nouveau et sa fièvre. Quelques paroles raclèrent sa gorge serrée.

--Puisque vous saviez, pourquoi l’avez-vous marié à votre fille?

Ourtic ne comprit pas bien cette question. Vraiment, il ne trouvait pas qu’il eût récompensé Pascal en lui accordant une fille coureuse, dépensière et sotte.

--Parce qu’elle était enceinte, parbleu!

Et il expliqua d’un air amusé:

--Et alors, comme il me fallait un gendre, je suis allé trouver le Pascal; et il m’a tout de suite écouté. Tu vois, je te dis tout ce soir!

--Il le soupçonnait donc que vous saviez?

--Il m’avait vu passer avec la hache.

Elle se leva pour ne pas s’évanouir. Son cœur était serré comme s’il allait lui remonter à la bouche. Elle fut étonnée d’entendre, cependant, sortir de soi une voix naturelle:

--Vous allez boire un coup avant de vous en aller.

Il ne refusa pas. Et puis, elle l’accompagna jusqu’à la porte.

--Il fallait que je te dise tout ça un jour. Au bout de dix ans, ça ne peut plus faire de peine. Moi, je suis soulagé! Ma conscience, tu comprends, pauvre! Ah! quel beau pailler! Que tout est en ordre, partout! Je viendrai te payer, ces jours-ci, la semence que je te dois.

Il parlait plus fort à mesure qu’il s’éloignait; sa voix dissolvait le silence comme un acide.

Maïténa Otéguy avait traversé sa cour; et, sur la barrière qui donnait sur le chemin, elle s’arrêta pour rêver. La tempête cessait. On l’entendait encore au loin faiblement, comme si elle eût été la respiration et les vagissements de la campagne nouvelle-née. Après sa violence, la nature avait une faiblesse émouvante. L’homme pouvait se camper en dominateur. Les branches d’arbres pleuraient. Une haie renversée humiliait un champ. Des flaques éclairaient le chemin d’un éclat pitoyable. Des rigoles éperdues filaient dans une multitude de frémissements. Et, là-haut, la lune, gros clou d’argent, attachait de la clarté dans le ciel.

A sa droite, Maï voyait s’ouvrir l’unique rue du bourg, tortueuse, gravée de pavés par plaques, grimpant mollement vers le clocher, et soutenue dans son ascension par le dos courbaturé des maisons.

Quoiqu’elle n’eût pas l’esprit romanesque et qu’elle ne lût jamais, la jeune femme sentait très bien qu’elle entrait dans le roman de sa vie.

Elle fit quelques pas en avant sur le chemin, le long du mur de clôture.

Sa force allait donc avoir une autre raison d’être que les travaux du ménage et des champs. Elle était faite pour vivre ardemment. Elle ne recherchait pas trop s’il était vrai qu’elle eût à se venger. Elle se demanda même, un instant, si elle ne se félicitait pas de la mort de son mari qui lui permettait une récréation aussi vigoureuse. Mais cette idée lui fit horreur. Et comme ses gestes accompagnaient souvent ses pensées, elle se retourna vivement pour la chasser.

Elle avait passé l’angle de sa maison et son mouvement dirigea son regard vers un homme immobile, profondément absorbé devant la lucarne de sa cuisine.

Dans un pays où les distractions sont rares, voilà un bon spectacle: une belle femme surprise. Elle s’approcha silencieusement de son admirateur inconnu. Il la vit brusquement, lorsque sa poitrine le toucha et qu’il sentit sa chaleur. Mais il avait besoin d’un plaisir plus raffiné que quelques reproches. Il s’enfuit en ayant bien soin de cacher sa figure pour qu’elle ne le reconnût pas.

Elle rentra; et, pour la première fois, prudente, elle ferma soigneusement la lucarne de peur qu’on ne la vît, la tête dans sa main, veiller toute la nuit, chose indécente.

IV