Maïténa

Part 6

Chapter 63,889 wordsPublic domain

--Ils ne manquent pas. Mais il faut choisir. Les plus beaux, ici, tu les auras rien qu’en leur faisant signe. Une femme comme toi! Tu es la plus belle, tu dois le savoir. Il y a, d’abord, ceux qui te cherchent. Osmin Laloubère, ton ancien voisin! Il pleurait, pendant que ta maison se brûlait, et il a une jolie borde. Omer Jouanou. Lui est fou de toi. Je le rencontre souvent, le soir en allant prendre le frais. Il est toujours dans tes parages. Il est en chaleur.--Mais il est trop jeune.

--Et il a une jolie famille! fit Maïténa avec mépris.

--J’aurais dû en effet te parler, avant lui, de son frère qui est l’aîné! remarqua Ourtic protocolairement.

--Mais vous êtes fou! hurla-t-elle.

Elle regrettait de ne pas avoir sous la main la hache de la veille pour mettre en morceaux le banc où s’était assis Pascal et le vieillard avec ses paroles.

Ce dernier n’avait de pouvoir qu’en parlant. Aussi continua-t-il en redressant la tête et en frappant du poing sur la table comme s’il voulait faire une proclamation:

--Il est le premier ouvrier du pays!

--Ce n’était pas d’un ouvrier qu’il s’agissait!

--Pour travailler la femme et la terre, il faut le même, articula-t-il avec dignité.

Il y eut un petit silence, à la suite duquel il reprit doucement:

--Il travaillerait pour le fils de Virgile. C’est la meilleure manière de lui faire payer ses méchantes façons.

Maï éclata:

--Taisez-vous! C’est à ceux qui travaillent à réfléchir et à donner des conseils. Vous, vous ne faites rien.

Pourtant, elle se domina.

--Je vais préparer la soupe. Faites-moi de la place, en attendant.

Le vieux sortait. Puis, peu à peu, la cuisine devenait une simple femme, mais jeune et bien faite, peinte par les soins de la nature, et qui sentait l’absinthe sauvage et le thym frais.

XVII

--La vie passe comme le gave, disait Ourtic vieillissant.

L’existence de Maïténa était sortie, depuis peu, de cette période immobile où, dans les glaciers, s’élabore le torrent d’Arudy. La nature et la veuve de Virgile avaient été violées en même temps, au mois d’avril, par leurs révélations respectives.

Le cours du roman de Maïténa se chauffait, aujourd’hui, au soleil de juillet. Il y a aussi les rochers contre lesquels on bute pour former une cascade et obtenir son épanouissement.

Avant la saison morte, celle où il n’y a plus qu’à laisser agir la nature, et qui dure depuis le 1er août jusqu’aux vendanges, les foins, les moissons et les derniers sulfatages exigent une activité intense. Les journées de travail sont aussi longues que deux journées d’hiver; et l’on ne dort à midi que pour permettre aux bœufs de ruminer. On n’a le temps ni d’aimer, ni de réfléchir, ni de regarder devant soi la campagne pour en contempler la métamorphose.

Puis, un beau matin, lorsque les granges sont gorgées de gerbiers jusqu’à la gueule, que les vignes sont couvertes de taches bleues que la pluie ne nettoiera plus, les hommes et les femmes, en se levant, reprennent conscience d’eux. On va pouvoir rêver, «tirer des plans», faire travailler les maçons en profitant des longs jours. Nous sommes au moment des bals et des batteuses. Et le béarnais a tout le loisir de regarder la scène sur laquelle il va s’amuser.

Sa campagne n’a plus la grâce du printemps. Çà et là, elle est enceinte, solennelle ou en friches. Pourtant, les champs de blés et les prairies rasés comme une nuque sont d’une accouchée qui reste à la mode. Le rythme de ses transformations s’arrête.

A présent, lorsque Maïténa regardait, à travers le paysage dont les premières clartés de l’aube venaient de prendre la forme, vers le cimetière, elle reconnaissait difficilement son cyprès. Ses teintes inchangées se confondaient avec les pousses noirâtres de chênes centenaires nés brusquement, comme un nid de lapins, derrière le village. Ils étaient si chargés de force qu’ils accaparaient le soleil aussi bien que le regard de la jeune femme.

Malgré lui, le cerveau de Maï se laissait pénétrer par leurs couleurs, leurs contours, féconder par leur sève opiniâtre. Ils balayaient son esprit, comme ils balayaient le ciel, de leurs feuilles. Ils assouplissaient, enrichissaient ses pensées et son cœur avec la même science que le ventre des vallées et la tête des collines.

Cet assouvissement universel, en cette saison des semences mûres, la contaminait d’une façon languissante et comme à regret. Sa raison séduite à son tour ne désapprouvait plus sa peau de se contracter pour des caresses.

Maïténa détournait les yeux; elle abaissait les paupières; et elle trouvait en soi le même horizon voluptueux qu’au Béarn.

Là aussi, elle découvrait des moissons à dépiquer.

--On n’a pas retenu de batteuse, dit-elle soudain à Ourtic qui était dans la cuisine. Puisqu’il y en a une avec monte-paille dans le quartier de la route d’Oloron, je vais aller en voir le maître.

Elle noua le foulard de sa tête, jeta sur une chaise son tablier gros bleu, le remplaça par un petit tablier à fleurs; et puis elle traversa la route pour s’engager d’une allure pleine et bien balancée dans un chemin de traverse.

Elle allait. Elle s’arrêtait une seconde devant les ruisseaux pour qu’ils reflétassent sa figure et les sautait sans se soucier des reflets de ses cuisses. Elle traversait les haies, aiguillonnée à vif par les épines, déterminait le lourd départ d’une compagnie de bartavelles, les sauts de poële d’une rainette, tandis que le soleil rougissait avec joie son cou blanc, lorsqu’en pénétrant dans un champ elle fut stupéfaite de voir qu’il n’était pas aussi vide que les autres.

Sur pied, le blé déjà noir, une paire de bœufs et un homme. Elle reconnut Pascal. Il préparait sa faucheuse. Elle s’arrêta, étourdie. Au-dessus des têtes de blés, comme s’ils eussent dominé une réunion publique, le jeune homme et la jeune femme prirent une attitude végétale. Pendant une minute, on n’entendit que la crécelle des cigales. Les bœufs profitèrent du répit pour agacer les mouches avec les longs poils de leur queue.

--Il faut aimer le blé pour s’en occuper même lorsqu’il ne vaut plus rien!

Et un rire prodigieux la secoua.

Une joie immense se tenait droite et se gonflait comme sa vie et sa chair. Elle éclaboussait l’homme et le champ piteux. Son rire, petit génie de la terre amoureux des belles récoltes, était soutenu par un rayon de soleil pour châtier le mauvais cultivateur. Ce rayon de soleil aveuglait Pascal. Ses oreilles restaient seules ouvertes. Il y recevait une cascade de sons cristallins comme dans une sébile.

Pascal éprouvait la sensation d’avoir les pieds collés à la terre qui était en haut, et, la tête en bas, d’aller s’abîmer dans le ciel, acrobatie pénible pour un mendiant honteux.

--J’avais les travaux en retard, dit-il du ton qu’il aurait dit: «Je chante toute la messe en latin, ma bonne dame!»

--Ta femme et tes travaux ont eu des retards en même temps! Quel méchant ouvrier tu fais!

Quand Maïténa parlait, l’air devenait lascif et charnel. Sa voix avait cet enrouement naturel qui est voluptueux. Son corps venait de s’imbiber de tous les parfums des champs parmi lesquels celui de la menthe dominait. Il les distillait, les pulvérisait autour de lui. Les cinq sens à la fois étaient possédés par elle. Le champ bordé de tous côtés par des haies vives en était saturé et semblait vouloir la retenir dans son enceinte. Elle était de l’opium, du beau temps et des seins. La flamme qui veillait dans ses yeux mettait le feu à ses phrases. Son interlocuteur s’étonnait que ce feu adhérât à lui,--il en sentait les crépitements et les étincelles,--et qu’il ne le fît pas souffrir.

Après quelques mots prononcés, elle se mettait à rire; et, tout de suite, les limites du champ de blé prenaient du champ. L’atmosphère qui ne formait qu’un bloc se disloquait. Ses milliers de parcelles montaient jusqu’au ciel, et allaient en heurter la voûte illuminée comme une fête de village. Les arbres flottaient comme des drapeaux.

L’esprit de Pascal avait été emporté dans ce tourbillon, et valsait quelque part dans l’espace. Son corps privé d’un guide aussi léger s’abandonnait à lui-même. Il s’approcha. Ses lèvres et celles de la jeune femme, qui se cherchaient dans le ciel, se joignirent.

Leurs lèvres étaient parfaitement dessinées. La volupté coula dans leurs interstices comme le sang coule dans les rigoles des baïonnettes modernes. Le baiser, né de lui-même à la manière des molécules de Darwin, se prélassa longuement sur son double berceau et puis mourut encore de lui-même. Son cadavre disparut. Il ne laissa qu’un goût de vie sur la bouche de ses deux assistants.

Pascal venait d’acquérir quelque espoir. Il osa murmurer:

--Pourquoi pas?

Maïténa découvrit la différence de leurs désirs.--Lui subissait un amour intégral. Son cœur et son intelligence étaient pris. Il désirait donner un autre aspect au souvenir qu’il garderait de Virgile. S’il l’avait vraiment tué d’un coup de hache, quel acte peu délicat! Le tromper avec sa femme démontrerait une autre sensibilité et une autre éducation. Ceci se substituerait à cela dans sa mémoire. D’autre part, il s’attendrissait de pouvoir aimer quoiqu’il fût un assassin.--Quant à elle, elle ressentait un amour pur, tout dépouillé de ces scories sentimentales.

Elle répondit honnêtement:

--Ça me contenterait, sans doute, moi! Mais toi, tu y as mis le cœur!

--Tu ne sais pas si tu ne me donnerais pas le temps de le contenter aussi. On dit que les femmes n’accordent leur cœur qu’après le reste.

Elle sourit à la façon d’Ourtic; et Pascal se sentit prodigieusement isolé dans son champ, isolé comme on ne peut l’être qu’en pleine campagne où les créations sont peu humaines et ressortissent surtout à la fatalité.

--Je te veux quand même, affirma-t-il énergiquement.

Mais les feuilles des peupliers ne tressaillirent pas comme tout à l’heure à l’appel de Maïténa; et les blés secs gardèrent leur dignité.

Elle cessa de sourire.

--Si je m’écoutais, je serais d’abord à toi; et puis je te tuerais. Deux plaisirs. Mais je ne dois pas prendre le premier!

Il aurait voulu se jeter sur cette femme, la dépouiller de sa robe et de son autorité, et la posséder violemment. Mais il ne pouvait pas. De même qu’à l’horizon les Pyrénées tout en glaces malgré l’été se dissolvaient dans un léger brouillard, de même Pascal se dissolvait dans sa propre haleine, dans son désir.

--Et tu as de la chance, continuait-elle, que je ne puisse pas me venger sans être à toi, c’est-à-dire au diable!

Elle entr’ouvrait son corsage comme on entr’ouvre un lit; très légèrement elle caressait la peau sensible à l’extrême de sa poitrine, et la flattait pour la calmer.

L’image de la mort était projetée par les paroles de Maïténa avec un tel relief que Pascal eut un haut-le-corps.

Il recula, ensuite, de deux pas et détourna les yeux. Elle suivit la nouvelle direction de son regard; elle perdit contenance à son tour.

Un homme très raide, idiot et pâle, venait d’arriver près d’eux. On ne l’entendait pas respirer.

Omer Jouanou se demandait si c’était bien lui qui arrivait là. Il éprouvait la sensation atroce d’être une simple créature du cauchemar de Maï et de Pascal.

Il n’avait rien entendu ni rien vu de compromettant. Il parla le premier pour se prouver son existence. Il avait préparé sa phrase depuis longtemps.

--Et si ça me plaît de vous ennuyer!

Au son de cette voix de l’un d’eux, les trois personnages se remirent à vivre. Une soupape secrète se déclenchait. Leur sang pouvait de nouveau circuler en toute liberté.

Pendant ces derniers mois, Pascal et Maïténa étaient si préoccupés l’un par l’autre qu’ils n’avaient pas remarqué la métamorphose d’Omer. L’épais goujat du début de l’année devenait un garçon mince, presque fin, qui intéressait les matrones et qu’on croyait poitrinaire.

Ses yeux seuls représentaient sa substance dissoute. Ils brûlaient au fond du visage comme dans le creux d’une cheminée. Ils étaient si beaux qu’on se demandait si c’étaient toujours les mêmes.

Vexé de l’étonnement des deux autres, il répéta sa phrase, mais d’un air plus agressif:

--Si ça me plaît de vous ennuyer, à moi!

Pascal haussa les épaules. Maïténa sourit. Alors, le garçon accomplit de tout son corps un grand geste obscène.

La jeune femme fit deux pas en arrière. Incarnat, Pascal se demandait si elle jugerait bon qu’il se jetât sur son insulteur, quand celui-ci fit entendre un long rire niais et pacifiant. Puis, comme si ce n’eût pas été suffisant pour mettre fin à cette scène, une batteuse toute proche siffla.

--Je passais, dit Maïténa pour se remettre en marche.

Et son premier pas fut léger comme si elle eût eu de l’élan et comme si elle ne se fût pas arrêtée.

--Tu t’en vas comme ça? demanda Pascal humblement.

--Un des deux frères suffisait! répondit-elle sans se retourner.

Cependant, un peu plus loin, lorsqu’elle eut mis une haie entre elle et les jeunes gens, elle ne put résister à l’envie de regarder derrière soi. Sans risquer d’être vue, elle s’aperçut qu’ils causaient avec cordialité. Elle en ressentit une sorte de déception. Elle ne savait pas l’influence de l’atmosphère sensuelle qui l’accompagnait partout.

De son côté, d’ailleurs, elle rentrait dans sa chair dont elle s’était déprise tout à l’heure. Le seul événement qui demeurât en elle n’était pas le baiser, mais d’avoir trouvé et exprimé son secret: «Je ne pourrai te tuer qu’après m’être donnée à toi.» Cette certitude l’éclairait si miraculeusement qu’à sa lumière il lui fut permis,--acte bien rare dans son existence,--de se poser quelques questions.

Pourquoi éprouvait-elle un appétit de vengeance aussi violent? La vengeance était un sentiment naturel qui se mariait bien, autrefois, avec son caractère. Mais comment, à l’instant où elle se déjugeait et où elle se démontrait si femme, conservait-elle cette ténacité si peu féminine? Elle se demandait si son cœur--le mot tuer--aurait été aussi véhément si sa chair avait été plus calme.

Le premier tintement de l’angélus arrêta ses réflexions. Le temps avait passé très vite sur le chemin de traverse qui va de la maison d’Ourtic à la route d’Oloron.

Le son des cloches du village était d’une pureté merveilleuse. Il paraissait l’expression même de la belle saison, des bonnes nouvelles, du désir voluptueux qui vous appelle vers les soupes bien mitonnées. Midi était sonné par le carillon, par Maïténa et par les clochettes incarnadines des bruyères.

XVIII

En août, les béarnais sont amoureux. Ils n’ont rien de mieux à faire. La chaleur de leur pays est prodigieusement humide. Elle amollit leurs corps, les met en contact direct avec la sensualité universelle, qui est elle-même la chaleur humide. Des couples y naissent et se séparent et forment des individualités. Et ces individualités courent former ailleurs d’autres couples, puis se divisent elles-mêmes. Désirs. Natalité. Confusion. Anéantissement de la médecine. L’amour coule dans tous les fossés.

L’amour n’est rien. Les hommes ne pensant plus à rien sympathisent. Les femmes pensent un peu, et dépassent maintenant les hommes. Les enfants et les vieillards sont en vacances et sourient. Il y a aussi les poètes qui pleurent derrière leurs contrevents.

Un jour, Maïténa demanda à Ourtic.

--Où couchaient-ils, l’Ambrosine et le Pascal?

--Mais dans ton lit!

Depuis la naissance de Maïténa, jamais les pendules n’avaient été aussi épuisées et aussi fainéantes que cette journée-là. Pourtant, tout s’écoula, même le soleil, même Ourtic vers sa chambre pour aller dormir.

Quand elle fut seule, elle éteignit tout. Elle se précipita vers son lit avec des cris de joie. Sa gorge tremblait. Son lit tremblait. Elle n’osait pas se donner à lui toute nue. Elle gardait sa chemise. Et elle entra follement dans ses draps, des draps froissés, comme dans la peau d’une femme qui avait déjà reçu le jeune homme. Mais ses draps étaient une bouche, une main moites. Ils se collaient aux endroits les plus sensibles et les plus suants, ils avaient la fièvre. Ils se brûlaient eux-mêmes, se liquéfiaient, s’évanouissaient. Elle les recherchait. Sa gorge, son ventre, ses cuisses, les écrasaient pour en retrouver une parcelle. Son sang courait après eux dans ses veines.

Deux jours après, elle enleva sa chemise.

Venger Virgile, lui être fidèle, étaient pour elle deux passions aussi fortes. Mais la douleur d’être fidèle la poussait à exalter une vertu si difficile.

Chaque fois qu’elle allait sur la route, elle le découvrait, lui, Pascal. Il rôdait sans cesse autour de sa maison et de sa conscience. Il sortait de derrière une haie, marchait à sa hauteur, et lui parlait. La porte de Maï ne s’ouvrait plus que sur l’amour.

--Saigne-moi, ou donne-toi, ou fais les deux. Mais ne me laisse plus vivre. C’est pour le Virgile que je parle. Ton esprit est à lui. Ton corps est à moi, à moi. Tu ne le tromperas pas plus que tu ne le trompes. Et tu ne le trompes pas du tout. Tu me saigneras ensuite.

Elle se méfiait, d’une façon obscure, de pareils arguments. Il avait acquis une certaine finesse depuis qu’il aimait. Cette métamorphose n’était pas parallèle à celle de Maïténa qui concernait uniquement la chair. Elle comprenait bien cette différence. Les habiletés de Pascal n’attaquaient pas le moins du monde son cerveau, mais seulement sa peau qui était déjà toute conquise.

Ourtic observait souvent sa ménagère à la dérobée. Son menton remontait jusqu’à son nez par-dessus sa bouche dépouillée de dents. Il ne cherchait pas à cacher son inquiétude, car personne ne songeait à la remarquer. Que ferait-il si elle mourait, elle qui faisait une soupe si savoureuse, surtout depuis que la graisse était rance?

--Ton existence a été déviée, Maï! Fais-lui reprendre un autre courant.

--Pour cela les rivières changent de lit.

Par la fenêtre, il considérait le hongreur qui passait sur la route, à cheval, les pieds ballants, portant en sacoche son rasoir et quelques antiseptiques vétérinaires.

--Quel dommage qu’on ne puisse pas nous arranger, nous aussi!

Il souffrait de voir un pareil conflit entre l’âme et le corps dans un être aussi parfaitement naturel, créé pour une vie rectiligne.

Ourtic était sorti tout pensif sans se douter qu’il laissait derrière soi une idée à Maïténa.

Il lui fallait un moyen d’apaiser sa chair. Son sang était trop chaud, trop ardent, trop virulent. Elle avait trop de sang.

Elle fit quelques préparatifs, retroussa très haut sa manche gauche. Son bras était blanc comme du papier vierge. Elle y traça une entaille avec un couteau de cuisine, bien propre comme tous ses couteaux. L’entaille rougit, s’ouvrit, coula. Elle était assise. Il y avait un seau près d’elle qui recevait la petite rigole. Elle était très sage. Elle avait vu saigner un apoplectique par le pharmacien, bonhomme imbu des vieilles traditions.--La saignée a fait ses preuves.--Elle savait opérer.

Ourtic rentra au moment exact où l’opération devait s’achever. Maïténa n’en attendait pas moins de lui. Elle lui fit signe de prendre une bande de charpie toute préparée pour serrer son bras. Mais il s’affola. Il ne comprit pas. Il cria. Et la jeune femme dut se panser elle-même.

--Quand une femme se calme tout à fait, les hommes deviennent fous. C’est la règle.

Il ne répondit pas sur-le-champ. Il suffoqua. Elle le regarda avec intérêt. Elle était contente de cet intérêt dont elle ne se croyait plus capable pour un vieillard. Elle se convainquait ainsi déjà de sa métamorphose.

Le surlendemain, Maïténa, ayant bu un peu plus d’eau que de coutume, avait refait son beau sang tout naturellement. Seulement, Ourtic ne lui donnait pas de conseils et veillait sur elle sans distraction.

Cela lui était facile. Elle ne sortait plus de peur de rencontrer Pascal. Elle espérait faire mourir son désir d’inanition.

Hélas! elle n’avait pas besoin de voir le jeune homme pour savoir qu’il errait aux alentours. Des frissons couraient sur sa peau avec plus ou moins d’intensité suivant qu’il surveillait sa maison de près ou de loin. Il était sans cesse aux aguets.

Il n’ignorait plus qu’il ne pouvait la convaincre par des raisonnements. Il se décida. Un jour, il choisit un moment où elle était seule. Il se précipita dans la cuisine et sur elle. Elle saisit aussitôt la pelle du four. Comme la pelle de bois allait s’abattre sur Pascal, Ourtic entra. Il était temps.

--Tu es bien méchante, Maï, fit-il.

Il la désarma, tandis que le jeune homme sautait par la fenêtre. Il haussa les épaules; et il sortit de nouveau, mais ce fut sans succès.

Le soir de ce même jour, lorsque l’horizon eut fini de dévorer le crépuscule, Maïténa pénétra dans sa chambre après avoir fermé à clef la vieille porte de la métairie et couché son fils. Ourtic dormait déjà.

La chambre de la jeune femme était blanchie à la chaux, pavée de carreaux rouges posés sur la terre. Aucune glace ne l’ornait. Un rameau de laurier béni encore vert suspendu à l’un des murs empêchait ceux-ci d’être complètement nus. Elle ne savait pas faire les bouquets. Elle ne savait pas davantage agrémenter une pièce. Jusqu’à présent, ça ne lui manquait pas. Quand elle voulait voir de belles choses, elle regardait le paysage; et, sa chambre fermée, elle dormait.

Maintenant, pendant les longues veilles où son sexe de plus en plus altéré la faisait se tordre sur ses draps, elle n’avait plus la ressource de voir la nuit à travers ses fenêtres qu’elle n’osait ouvrir à cause de Pascal. Aussi, avait-elle obscurément l’idée des ornements qui auraient pu la distraire. Ne serait-ce pas ainsi qu’à l’origine l’amour naturel créa la poésie?

Il lui fallait un certain temps avant de se mettre au lit. Quand elle était déshabillée, elle laissait lentement le vide de la pièce s’emparer de sa forme. Peu à peu, sa peau se rafraîchissait au contact de l’air, se laissait admirer en détail par la chandelle.

Autour de cette chair protégée des murs, août se traduisait par les cris de la campagne poussés par les animaux en chaleur. Il y avait des nuits monstrueuses consacrées aux crapauds, aux chouettes et aux rats; des nuits violentes offertes aux chattes; des nuits crapuleuses aux renards; des nuits conventionnelles aux rossignols; des nuits spirituelles aux grenouilles; et des nuits universelles aux femmes qui imitent les cris d’amour de tous les animaux. Toute cette harmonie érotique se répandait dans le Béarn, par ses bois, ses petites vallées, ses collines successives.

--Quelle misère! disait-elle en jugeant de ses mains vives ses richesses charnelles. Il faut que ça cesse!

Elle se couchait donc, ce soir-là, quand on frappa à ses contrevents. Elle s’émut, éteignit la lumière. Puis elle continua à écouter, le cœur battant.

--Maïténa! Maïténa! gueulait une voix fiévreuse. Laisse-moi entrer, et tout sera fini! Maïténa! Après, je me ferai mon affaire, si tu le veux! Et Virgile sera bien vengé, car j’aurai pu reconnaître ce que je perds! Maïténa! Je sais que tu ne dors pas!

La voix changeait, et devenait sarcastique:

--Et qui te dit que je t’aime, Maïténa? Qui te dit que je ne veux pas, moi aussi, me venger de ce que tu m’as fait en excitant ta folie?

Elle commandait:

--Ouvre-moi, Maïténa! Tu verras comme je suis malheureux!

Puis, après des sanglots, le même homme, mais plus pauvre, insultait:

--Sale garce, basquaise, va donc coucher avec celui qui est au cimetière! Je ne perdrai plus mon temps avec toi, charogne! Il n’en manque pas d’autres femelles!

Ces dernières paroles allèrent en s’éloignant. Des pas d’homme aussi. Mais Maïténa ne s’endormit pas plus que les autres nuits.

Plusieurs fois, elle entendit des foulées inégales et compliquées dans la campagne, un couple, une chute, c’était son cœur.

Quand ce fut réellement un couple, ça ne l’étonna pas. Il était la suite naturelle de ses battements de cœur.