Part 3
L’exclusion de ces derniers est explicable, puisqu’ils ont désappris aux Indiens leur propre langue et leur propre pensée; ils infligent à l’enfant une dégradation nationale. De plus, ils ne s’adressent qu’à l’intellect; ils ignorent le cœur, ils négligent le caractère. Enfin, ils déprécient le travail manuel; et c’est un véritable crime qu’une éducation uniquement littéraire, dans un peuple dont 80% sont agricoles, 10% industriels.--La profession de magistrat est immorale. Les tribunaux, dans l’Inde, sont un instrument du pouvoir britannique; ils attisent les dissensions entre les Indiens; et, d’une façon générale, ils entretiennent et multiplient en tous pays les discussions et les querelles. C’est une exploitation, grassement lucrative, des mauvais instincts.--Quant aux docteurs, Gandhi convient qu’il fut attiré d’abord par leur profession; mais bientôt il reconnut qu’elle n’était pas honorable. La médecine d’Occident s’occupe uniquement de soulager le corps des malades, nullement d’extirper les causes des maladies, qui sont en grande partie les vices: on peut même dire qu’elle les cultive, en offrant aux vicieux les moyens d’en jouir, aux moindres risques. Elle contribue donc à démoraliser un peuple; elle l’effémine, avec ses recettes de «magie noire»[47], qui le détournent d’une discipline héroïque du corps et de l’esprit. A cette fausse médecine d’Occident, que Gandhi a souvent flétrie, avec une violence qui dépasse la mesure, il oppose la vraie médecine préventive, à laquelle il a consacré Un de ses petits traités populaires: _A Guide to Health_ (_Le Guide de la Santé_), fruit de vingt ans d’expérience. C’est un traité de morale autant que de thérapeutique: car «la maladie est le résultat, non seulement de nos actes, mais de nos pensées»; et il est relativement simple de donner des règles pour prévenir le mal, «toutes les maladies ayant la même origine, qui est qu’on ne suit pas les lois naturelles de la santé. Le corps est la demeure de Dieu. Il faut le garder pur». Il y a d’ailleurs dans les prescriptions de Gandhi (avec trop d’obstination à nier des remèdes éprouvés) beaucoup de bon sens, mais un extrême rigorisme moral[48].
[47] On ne doit pas oublier qu’un des principaux griefs de Gandhi contre la médecine d’Europe est qu’elle a recours à la vivisection, «ce crime le plus noir de l’homme».
[48] Particulièrement en ce qui concerne les relations sexuelles: sa doctrine sévère rappelle Saint-Paul.
Mais le cœur de la civilisation moderne (âge de fer: cœur de fer), c’est la Machine. Elle est l’Idole monstrueuse. Il faut la rejeter. Le vœu ardent de Gandhi serait que le machinisme moderne fût arraché de l’Inde. A l’Inde libre, mais héritière du machinisme anglais, il préférerait encore l’asservissement de l’Inde au marché anglais.
«Mieux vaut encore acheter le tissu de Manchester qu’installer dans l’Inde les fabriques de Manchester. Un Rockfeller indien ne vaudrait pas mieux que l’autre. Le machinisme est un grand péché, il asservit les peuples... Et l’Argent est un poison, comme le vice sexuel...»
Mais, demandent les Indiens conquis par les idées modernes, que deviendra l’Inde sans les chemins de fer, les trams, les grandes industries?--N’était-elle pas, avant? réplique Gandhi. «Depuis des milliers d’années, l’Inde demeure, inébranlable, seule, au milieu du flot changeant des Empires. Tout le reste a passé. Elle a su conquérir, depuis des milliers d’années, la maîtrise de soi et la science du bonheur. Elle n’a en cela rien à apprendre des autres. Elle n’a pas voulu du machinisme et des grandes cités. L’antique charrue, le rouet, l’ancienne éducation indigène, ont assuré sa sagesse et son bien. Il nous faut revenir à la simplicité antique, non d’un seul coup, sans doute, mais peu à peu, patiemment, chacun donnant l’exemple...[49]
[49] _Hind Swarâj_, passim.
Ceci est le fond de la pensée; et c’est grave. Elle suppose la négation du Progrès, et presque de la science d’Europe[50]. Cette foi médiévale risque donc de se heurter à la poussée volcanique de l’esprit humain et d’être mise en pièces. Mais d’abord, il serait peut-être prudent de dire, non pas: «de l’esprit humain», mais: «_d’un_ esprit humain»: car si l’on peut croire--(et je crois)--à l’unité symphonique de l’esprit universel, elle est faite de bien des voix diverses, qui suivent chacune sa partie; et notre jeune Occident, emporté par son rythme, ne songe pas assez qu’il n’a pas toujours mené la symphonie, que sa loi du progrès est sujette à éclipses, à mouvements contraires et à recommencements, que l’histoire de la civilisation humaine est, plus exactement, l’histoire _des_ civilisations, et que si, dans chaque civilisation, on constate un progrès (variable, chaotique, brisé, parfois arrêté), on ne saurait du tout assurer qu’il y ait eu progrès d’une des grandes civilisations à une autre.
[50] Gandhi tâche de sauvegarder, à défaut de la science européenne, la nécessité des recherches scientifiques et leur stricte discipline. Il admire le zèle et le sacrifice des hommes de science européens, qu’il trouve souvent supérieurs à ceux des hommes de foi hindous. Il respecte l’esprit; il conteste seulement le chemin que cet esprit a choisi.--Mais en dépit de ces réserves, l’antagonisme est évident. Et là-dessus Tagore, comme nous le verrons, élève une juste protestation contre le médiévalisme de Gandhi.
Mais, sans discuter ici le dogme européen du Progrès, et en se tenant simplement au fait que tout le mouvement actuel va contre le vœu profond de Gandhi, il ne faut pas croire que la foi de Gandhi va s’y briser. Ce serait mal connaître l’esprit oriental. Gobineau dit que «les Asiatiques sont en toutes choses beaucoup plus obstinés que nous. Ils attendent des siècles, quand il le faut, et leur idée, après un aussi long sommeil, ne se trouve jamais avoir vieilli ni perdu de ses forces». Les siècles ne sont pas pour effrayer un Hindou. Gandhi est prêt au succès, dans le cours de l’année. Mais il y est aussi prêt, dans le cours de quelques siècles. Il ne violente pas le temps. Et si le temps s’attarde, il s’attarde avec lui. Si donc, dans son action, il trouve l’Inde insuffisamment préparée à comprendre et à pratiquer les réformes radicales qu’il voudrait lui imposer, il saura adapter son action aux possibilités. Et l’on ne s’étonnera pas d’entendre cet irréconciliable ennemi du machinisme dire, en 1921:
«Je ne pleurerais pas la disparition des machines; mais je n’ai aucun dessein (actuellement) contre les machines...»[51]
[51] 19 janvier 1921.
Ou bien:
«La loi de l’amour complet (sans exception ni restriction) est la loi de mon être. Mais je ne prêche pas cette loi finale par les mesures politiques que je préconise... Ce serait se condamner d’avance à l’échec. Attendre que la masse obéisse actuellement à cette loi ne serait pas raisonnable...[52]. Je ne suis pas un visionnaire, je prétends être un _idéaliste pratique_.»[53]
[52] 9 mars 1921.
[53] 11 août 1920.
La définition est exacte; il ne demande jamais aux hommes que ce qu’ils peuvent donner. Mais il leur demande tout ce qu’ils peuvent donner. Et ce tout est beaucoup, quand il s’agit d’un peuple comme celui de l’Inde. Peuple formidable, par son nombre[54], sa durée, et son âme abyssale. Entre ce peuple et Gandhi, dès les premiers contacts, il s’est fait un accord, ils se comprennent sans parler; Gandhi sait ce qu’il en peut attendre, et ce peuple attend ce que Gandhi va lui demander.
[54] Le cinquième de la population du globe.
Entre les deux, d’abord, cette convention formelle: le _Swarâj_[55], le Home Rule de l’Inde.
[55] Étymologie: _Swa_: «Self», soi-même; _Râj_: gouvernement. Autonomie. Le mot est aussi vieux que les Vedas; mais il fut redécouvert et introduit dans le vocabulaire politique par Dadabhai, le maître Parsi de Gandhi.
«Je sais, écrit Gandhi, que le _Swarâj_ est le but de la nation, et non la Non-violence...»
Et il va jusqu’à ajouter cette parole, stupéfiante dans sa bouche:
«J’aimerais mieux voir l’Inde libre par la violence qu’esclave enchaînée à la violence des dominateurs.»
Mais, rectifie-t-il aussitôt, c’est supposer l’impossible: car la violence ne peut délivrer l’Inde; le _Swarâj_ ne peut être atteint sans les forces de l’âme, qui sont l’arme propre de l’Inde, l’arme d’amour, la force de vérité,--le _Satyâgraha_[56]. Et le coup de génie de Gandhi a été, en les prêchant à son peuple, de lui révéler sa vraie nature et sa puissance cachée.
[56] Étymologiquement: _Satya_: juste, droit; _Agraha_: essai, tentative; essai juste. On l’appliqua spécialement à la Non-acceptation de l’injustice. Gandhi le définit (5 novembre 1919) par: «_Se tenir à la vérité; force de vérité; force d’amour, ou force d’âme_»; et enfin, «_triomphe de la vérité par la force d’âme et d’amour_».
Le terme de _Satyâgraha_ avait été inventé par Gandhi, en Sud-Afrique, pour distinguer son action de la résistance passive. Il faut insister avec la plus grande force sur cette distinction: car c’est précisément par la «résistance passive» (ou par la «non-résistance») que les Européens définissent le mouvement de Gandhi. Rien n’est plus faux. Nul homme au monde n’a plus d’aversion pour la _passivité_ que ce lutteur inlassable, qui est un des types les plus héroïques du «Résistant». L’âme de son mouvement est _Résistance active_, par l’énergie enflammée de l’amour, de la foi et du sacrifice. Et cette triple énergie s’exprime dans le mot de _Satyâgraha_.
Que le couard ne vienne donc pas abriter sa poltronnerie, à l’ombre d’un Gandhi! Gandhi le chasse de sa communauté. Mieux vaut encore le violent que le lâche!
«_Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai violence..._[57]. Je cultive le courage tranquille de mourir sans tuer. Mais qui n’a pas ce courage, je désire qu’il cultive l’art de tuer et d’être tué, plutôt que de fuir honteusement le danger. _Car celui qui fuit commet une violence mentale: il fuit, parce qu’il n’a pas le courage d’être tué en tuant..._[58]. Je risquerais mille fois la violence, plutôt que l’émasculation de toute une race...[59]. Je préférerais de beaucoup voir l’Inde recourir aux armes pour défendre son honneur, plutôt que de rester lâchement témoin de son propre déshonneur...»[60]
[57] 11 août 1920.
[58] 20 octobre 1921.
[59] 4 août 1920.
[60] 11 août 1920. Une des Observances de l’École Satyâgraha Ashram, fondée par Gandhi, est _l’absence de peur_, l’âme libérée de la crainte des rois, des peuples, des castes, des familles, des hommes et des bêtes sauvages, de la mort».
C’est aussi la quatrième condition de la Résistance non-violente dans l’_Hind Swarâj_. (Les trois autres sont la Chasteté, la Pauvreté, la Vérité).
«Mais, ajoute-t-il, je sais que la Non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus viril que le châtiment. Le pardon est la parure du soldat. Mais s’abstenir de punir n’est pardon que quand existe le pouvoir de punir. Il n’a aucun sens, de la part d’une créature impuissante... Je ne crois pas l’Inde impuissante. Cent mille Anglais ne peuvent effrayer trois cent millions d’êtres humains... Et d’ailleurs, la force n’est pas dans les moyens physiques, elle réside dans une volonté indomptable... Non-violence n’est pas soumission bénévole au malfaisant. Non-violence oppose toute la force de l’âme à la volonté du tyran. Un seul homme peut ainsi défier un empire et provoquer sa chute...»
Mais à quel prix? Sa souffrance. Souffrance, _la grande loi_...
«L’insigne de la tribu humaine...[61]. La condition indispensable de l’être. La vie sort de la mort. Pour que le blé pousse, il faut que la semence périsse. Nul ne s’est jamais élevé sans avoir passé par le feu de la souffrance... Nul ne peut y échapper... Le progrès ne consiste qu’à purifier la souffrance, en évitant de faire souffrir... Plus pure est la souffrance (personnelle), plus grand le progrès...[62]. Non-violence est souffrance consciente... Je me suis permis de présenter à l’Inde l’antique loi du sacrifice de soi, la loi de Souffrance. Les Rishis qui découvrirent la loi de Non-violence, au milieu des pires violences, étaient de plus grands génies que Newton, de plus grands guerriers que Wellington: ils ont réalisé l’inutilité des armes, qu’ils avaient connues... La religion de la Non-violence n’est pas seulement pour les saints, elle est pour le commun des hommes. C’est la loi de notre espèce, comme la violence est la loi de la brute. L’esprit dort dans la brute. La dignité de l’homme veut une loi plus haute: la force de l’esprit... Je veux que l’Inde pratique cette loi, je veux qu’elle ait conscience de son pouvoir. Elle a une âme qui ne peut pas périr. Cette âme peut défier toutes les forces matérielles du monde entier[63].»
[61] 9 mars 1920.
[62] 16 juin 1920.
[63] 11 août 1920.
Haut orgueil. Son amour fier de l’Inde veut qu’elle répudie l’indigne violence, et qu’elle se sacrifie. La Non-violence est son titre de noblesse. Si elle y renonce, elle est déchue. Et Gandhi n’en pourrait supporter la pensée:
«Si l’Inde faisait de la violence sa foi, je ne tiendrais plus à vivre dans l’Inde; elle cesserait de m’inspirer aucune fierté. Mon patriotisme est subordonné à ma religion, je me cramponne à l’Inde, comme un enfant au sein maternel, parce que je sens qu’elle me donne la nourriture spirituelle dont j’ai besoin. Quand cette nourriture manquera, je serai comme un orphelin... Je me retirerai dans les solitudes de l’Himalaya, pour y abriter mon âme en sang...»[64]
[64] 6 avril 1921.
Mais il ne doute point; il croit en l’Inde, lorsqu’en février 1919 il décide d’ouvrir sa campagne de _Satyâgraha_, cette arme dont il avait expérimenté la puissance dans les Mouvements agraires de 1918.
Nulle couleur de révolte politique. Gandhi est encore loyaliste. Il le restera, tant qu’il conservera une lueur d’espoir en la loyauté de l’Angleterre. Jusqu’en janvier 1920, il défendra--et les nationalistes indiens le lui reprocheront amèrement[65]--le principe de coopération avec l’Empire. Il y porte la conviction de son honnêteté. En cette première année d’opposition au gouvernement de l’Inde, il pourra affirmer en toute sincérité à lord Hunter qu’il voit dans les adeptes au _Satyâgraha_ les meilleurs sujets constitutionnels du gouvernement. Il faudra l’entêtement borné du gouvernement de l’Inde pour forcer le guide moral de l’Inde à déchirer le contrat de loyalisme, auquel il se croyait lié.
[65] Quelques mois encore avant son emprisonnement, Gandhi répond aux vifs reproches qui lui sont adressés sur «l’illogisme» de sa politique. On rappelle avec dérision le secours qu’il a apporté à l’Angleterre, dans le Sud-Afrique, et pendant la guerre mondiale. A ce moment encore, il ne renie rien de sa conduite passée. Il croyait honnêtement, dit-il, qu’il était citoyen de l’Empire; son affaire n’était pas de juger le gouvernement; il trouverait fâcheux que chacun se constituât le juge de son gouvernement. Il a fait crédit à l’intelligence et à l’honnêteté anglaise, aussi longtemps qu’il l’a pu. L’aberration du gouvernement lui a arraché sa confiance. Que le gouvernement en porte la responsabilité! (17 novembre 1921).
Ainsi, le _Satyâgraha_ se présente au début comme une opposition constitutionnelle, une sommation respectueuse au gouvernement. Le gouvernement a édicté une loi injuste. Les «_Satyâgrahi_», qui, en temps ordinaire, s’inclinent devant les lois, désobéissent délibérément à la loi déshonorante; et si cela ne suffit point pour rétablir la justice, ils se réservent la faculté d’étendre leur désobéissance à d’autres lois, jusqu’à retirer leur coopération complète à l’État. Mais que le caractère de cette désobéissance est différent de tout ce qu’on entend par ce mot, en Occident! Quel extraordinaire accent d’héroïsme religieux!
Comme il est interdit aux _Satyâgrahi_ d’agir sur l’adversaire par la violence--car on doit admettre que l’adversaire est, lui aussi, sincère: ce qui paraît vérité à l’un, à l’autre peut paraître erreur; et la violence ne convainc jamais[66],--il faut qu’ils convainquent l’adversaire par le rayonnement d’amour qui émane de leur conviction, par leur abnégation, par leurs souffrances librement, joyeusement acceptées[67]. Propagande irrésistible. Par elle, la croix du Christ et son petit troupeau a conquis l’Empire.
[66] Elle fait pis. Elle dégrade celui qui l’emploie. Les violences des Alliés contre l’Allemagne, dit Gandhi, ont eu pour effet de rendre les Alliés pareils aux Allemands, dont ils flétrissaient les actes, au début de la guerre (9 juin 1920).
[67] «Si dure que soit une nature, elle fondra au feu de l’amour. Si elle ne fond pas, c’est que le feu n’est pas assez fort.» (9 mars 1920). Les participants au _Satyâgraha_ signent, en masse, l’engagement de refuser l’obéissance aux lois mauvaises que leur désignera le Comité du _Satyâgraha_, de suivre fidèlement la voie de vérité, et de s’abstenir de toute violence à la vie, à la personne et à la propriété.
Afin de mettre en lumière ce religieux élan d’un peuple qui s’offre au sacrifice pour les biens éternels: justice et liberté, le Mahâtmâ inaugura le mouvement[68], en fixant au 6 avril 1919 un jour de prières et de jeûne, un _Hartal_[69] de toute l’Inde en protestation contre l’Acte Rowlatt. Ce fut son premier acte.
[68] 23 mars 1919.
[69] Ce mot hindi signifie: «arrêt de travail en signe de protestation ou de deuil».
Et cet acte toucha au plus profond de la conscience de son peuple. Il eut un effet inouï. Pour la première fois, toutes les classes s’unirent en un même geste. L’Inde s’était retrouvée.
Le calme avait été à peu près général. A Delhi seulement, se produisirent quelques échauffourées[70]. Gandhi s’y rendit, pour éclairer le peuple sur ses devoirs. Mais le gouvernement le fit arrêter en chemin et reconduire à Bombay. Le bruit de l’arrestation souleva, en Punjab, des émeutes populaires. Il y eut à Amritsar des pillages et quelques meurtres. Le général Dyer arriva avec ses troupes, dans la nuit du 11 avril, et occupa la ville. Tout était rentré dans l’ordre. Le 13 était un jour de grande fête hindoue. La foule se rendit à une assemblée sur le lieu dit Jallianwalla Bagh. Elle était paisible et comptait beaucoup de femmes et d’enfants. Le général Dyer avait, dans la nuit précédente, prohibé tout meeting; mais nul ne connaissait encore l’interdiction. Le général vint avec des mitrailleuses, à Jallianwalla Bagh. Aucune sommation ne fut faite. Trente secondes après l’arrivée des troupes, le feu fut ouvert sur la foule sans défense; il dura dix minutes, jusqu’à épuisement des munitions. Le terrain était entouré de hautes murailles; la fuite était impossible. Cinq à six cents Hindous furent tués, un plus grand nombre blessés. On ne prit aucun souci des morts et des blessés. La loi martiale fut proclamée dans le pays. Un régime de terreur écrasa le Punjab. On vit des avions jeter des bombes sur des foules désarmées. Les plus honorables citoyens furent traînés devant les tribunaux militaires, fouettés, contraints à ramper sur le ventre, soumis à de honteuses humiliations... On eût dit qu’un vent de folie soufflât sur les dominateurs anglais. Comme si la loi de Non-violence, proclamée par l’Inde, eût eu pour premier effet d’exaspérer les violents d’Europe, jusqu’à la frénésie! Gandhi ne l’ignorait point. Il n’avait pas promis à son peuple de le mener à la victoire, par une route blanche. Il lui avait promis la voie sanglante. Et le jour de Jallianwalla Bagh n’était que le jour du baptême...
[70] Delhi s’était d’ailleurs trompée de date; elle avait fait son Hartal, dès le 30 mars.
«Nous devons être prêts à envisager avec égalité d’âme, leur dit-il, non pas mille assassinats d’hommes et de femmes innocents, mais plusieurs milliers, avant que l’Inde atteigne dans le monde à un rang qui ne sera jamais surpassé... Que chacun regarde la pendaison comme une affaire ordinaire de la vie!...[71]»
[71] 7 avril 1920.
La censure militaire réussit à empêcher pendant quelques semaines que les horreurs du Punjab fussent connues au dehors[72]. Mais quand le bruit s’en répandit dans l’Inde, un flot d’indignation parcourut le pays; et l’Angleterre même s’émut. Une enquête fut ouverte par une Commission, que présidait lord Hunter. Parallèlement, le Congrès National indien forma une sous-commission pour procéder à une contre-enquête. L’intérêt évident du Gouvernement--(tous les Anglais intelligents le comprirent)--eût été de sévir contre les fauteurs du massacre d’Amritsar. Gandhi n’en demandait même pas tant. En son admirable modération, il se refusait à réclamer le châtiment du général Dyer et des autres officiers coupables, tout en les flétrissant. Il ne voulait pas de vengeance. Il n’avait pas de rancune... «On n’a pas de rancune contre un fou. Mais il faut lui enlever les moyens de faire du mal...» Il exigeait donc seulement le rappel de Dyer. Mais _quos vult perdere_... Avant les conclusions de enquête, le gouvernement de l’Inde se hâta de faire passer une loi d’indemnité (_Indemnity Act_) pour la protection des fonctionnaires; les officiers criminels ne furent pas seulement maintenus, ils furent récompensés.
[72] De son côté, Gandhi suspendait son mouvement, le 18 avril 1919, pour calmer l’effervescence, au lieu de l’exploiter, comme l’eût fait tout autre révolutionnaire.
L’Inde était au milieu de cet ébranlement, lorsqu’une seconde affaire, beaucoup plus grave encore que la première, une violation flagrante d’engagements solennels pris par le chef du gouvernement anglais, acheva de ruiner le reste de confiance qu’elle pouvait avoir encore en la bonne foi des Européens et déclencha la grande Révolte.
La guerre d’Europe avait posé aux musulmans de l’Inde un rude problème de conscience. Ils se trouvaient partagés entre leur loyalisme envers l’Empire et leur fidélité au chef de leur religion. Ils ne s’étaient décidés pour l’Angleterre qu’après avoir reçu d’elle la promesse qu’elle n’attenterait pas à la souveraineté du Sultan ou Khalife. L’opinion musulmane exigeait que les Turcs conservassent la Turquie d’Europe, et que le Sultan gardât, avec le contrôle des Lieux Saints de l’Islam, la suzeraineté de l’Arabie telle qu’elle était définie par les savants musulmans, avec ses enclaves de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine. Lloyd George et le vice-roi de l’Inde avaient pris des engagements formels. La guerre terminée, de ces engagements il ne resta rien. Au cours de l’été 1919, les Musulmans de l’Inde, inquiets de la paix écrasante qui se brassait, commencèrent à gronder; et ce fut le début de l’agitation du _Khilafat_ (Kalifat).