Part 4
Elle s’ouvrit, le 17 octobre 1919 (_Khilafat Day_), par une imposante démonstration pacifique, suivie, un mois après (24 novembre), par une Conférence du Khilafat de toute l’Inde, à Delhi. Gandhi la présidait. D’un œil prompt, il avait aussitôt saisi la question musulmane, comme l’instrument le plus propre à opérer l’unité indienne. C’était un gros problème. Les Anglais avaient toujours escompté l’inimitié naturelle entre Hindous et Musulmans; et Gandhi les accuse même de l’avoir en grande partie créée. Ils n’avaient, en tout cas, rien fait pour la diminuer. Les deux religions se provoquaient puérilement l’une l’autre. Les Hindous ne manquaient pas de chanter en passant devant les mosquées, où le silence est de règle. Et les Musulmans avaient beau jeu à blesser les Hindous dans leur culte de la vache. Il s’en suivait des querelles et des combats continuels qui entretenaient l’animosité. Les deux peuples ne frayaient pas entre eux; mariages et repas communs leur étaient interdits. Le gouvernement de l’Inde dormait sur la certitude de cette division éternelle. La voix de Gandhi, proclamant l’union, à la conférence du Khilafat, le réveilla en sursaut. Avec une générosité sincère--et d’autant plus habile--Gandhi déclara que les Hindous devaient ne faire qu’un avec les Mahométans, pour la cause musulmane.
«Hindous, Parsis, chrétiens ou Juifs, dit-il, qui que nous soyons, si nous souhaitons de vivre en une seule nation, l’intérêt d’un seul doit être celui tous. La seule considération qui compte, c’est la justice de sa cause.»
Le sang des Mahométans s’était déjà mêlé à celui des Hindous sur le champ de massacre d’Amritsar. Maintenant, il fallait sceller l’alliance. Une alliance sans conditions. Les Musulmans étaient l’élément le plus hardi de la population de l’Inde. Ils furent les premiers à décider, dans cette Conférence du Khilafat, le refus de coopération avec le gouvernement, s’ils n’obtenaient pas satisfaction. Gandhi les approuva. Toutefois, fidèle à son esprit de modération, il se refusa au boycott des marchandises anglaises, parce qu’il y voyait à la fois une vengeance et une marque de faiblesse. Une seconde conférence du Khilafat, à Amritsar, vers la fin de décembre 1919, résolut d’envoyer une députation en Europe, et fit porter au vice-roi un ultimatum menaçant pour le cas où la paix serait contraire aux volontés de l’Inde. Une troisième Conférence à Bombay, en février 1920, lança un manifeste musulman, qui flétrissait la politique anglaise et annonçait l’orage.
Gandhi le voyait venir; et, bien loin de l’appeler, il faisait tout pour le retenir.
En Angleterre, il semblait qu’enfin on comprît le danger. Par de tardives concessions, on tâchait de l’arrêter. Un _Acte de Réforme Indienne_, basé sur les rapports Montagu-Chelmsford, accordait au peuple de l’Inde plus de pouvoirs et de responsabilités dans le gouvernement central et les administrations provinciales. Le Roi, par une proclamation du 24 décembre 1919, y donna son assentiment, convia le peuple et les fonctionnaires indiens à y coopérer, et demanda au vice-roi d’amnistier les condamnés politiques. Gandhi, toujours sensible à la générosité, se montra touché, et, voyant dans ces démarches un engagement tacite pris par l’Angleterre de rendre justice à l’Inde, il conseilla d’accepter les réformes; il les jugeait incomplètes, mais pensait qu’elles pouvaient être le point de départ de conquêtes légales plus étendues et qu’on devait franchement s’y rallier. Après de vifs débats, son avis prévalut, au Congrès National de toute l’Inde.
Mais ce dernier espoir fut déjoué, comme les autres. Le vice-roi ne tint pas compte de l’appel fait à sa clémence; si les prisons s’ouvrirent pour un grand nombre de condamnés politiques, l’amnistie ne fut pas générale, et il y eut des exécutions, qui surexcitèrent l’Inde. Il devint évident que les promesses de réformes resteraient un leurre.
A ce moment (14 mai 1920), l’Inde apprit les conditions de la paix désastreuse pour la Turquie. Un message du vice-roi reconnaissait qu’elles devaient être pénibles aux cœurs musulmans, mais les engageait à la résignation.
Enfin, en ces mêmes jours, tardivement publié, le rapport officiel de la Commission d’enquête sur les massacres d’Amritsar achevait de soulever la conscience du pays.
C’en fut fait. Les liens étaient rompus.
Le Comité Khilafat, réuni à Bombay, le 28 mai 1920, adopta la Non-coopération, proposée par Gandhi; et la Conférence hindoue-musulmane d’Allahabad la vota à l’unanimité, le 30 juin 1920: elle fixait au vice-roi un délai d’un mois pour faire droit à l’ultimatum.
Gandhi écrit lui-même au vice-roi. Il lui notifie le mouvement de Non-coopération. Il explique pourquoi il y a recours; et les raisons qu’il en donne sont curieuses: car, même à ce suprême instant, il atteste son désir de ne pas rompre avec l’Angleterre, et son espoir de l’amener à résipiscence par une révolte légale:
«Il ne me reste plus, dit-il, que deux seuls partis: ou bien me détacher de l’Angleterre, ou bien, si je crois encore à la supériorité de la Constitution britannique sur les autres Constitutions, obliger le gouvernement à nous rendre justice. Or, je crois encore à la supériorité de la Constitution britannique. _Et c’est pourquoi je conseille la désobéissance._»
On voit quel grand citoyen de l’Empire l’aveugle orgueil de l’Empire n’a pas su conserver.
II
Le 28 juillet 1920, Gandhi annonce à l’Inde que la Non-coopération sera proclamée le 1er août; et il prescrit, pour la veille, 31 juillet, un _Hartal_ solennel de préparation par le jeûne et les prières. Il ne craint rien de la fureur du gouvernement. Davantage, il redoute la fureur populaire; et il prend des dispositions pour que l’ordre et la discipline règnent dans les rangs indiens.
«La Non-coopération complète veut une organisation complète. Le désordre vient de la colère. Il faut une absence totale de violence. Toute violence serait un recul pour la cause et un gaspillage inutile de vies innocentes. Avant tout, que l’ordre soit observé!»
La tactique de la Non-coopération avait été établie, dans les deux mois précédents, par Gandhi et son comité de la _N.-C._ On avait décrété:
1º L’abandon de tous les titres et fonctions honorifiques;
2º La non-participation aux emprunts du gouvernement;
3º La grève des tribunaux et des hommes de loi; l’arrangement des litiges par arbitrages privés;
4º Le boycott des écoles du gouvernement par les étudiants et les familles;
5º Le boycott des Conseils de Réformes constitutionnelles;
6º La non-participation aux réceptions du gouvernement et à toutes fonctions officielles;
7º Le refus de tout poste civil et militaire;
8º La propagation du _Swadeshi_[73]: c’est-à-dire, après la partie négative du programme, la partie reconstructrice, l’ordre nouveau, sur lequel devait se fonder l’Inde nouvelle. Nous y reviendrons plus loin.
[73] Étymologiquement: _Swa_: Self, soi-même; _Deshi_: Fait dans le pays, d’où: objets faits dans le pays. Les adeptes de la non-coopération le prennent surtout dans le sens restreint d’_Indépendance économique_. Mais nous verrons plus loin quel «Évangile social» en font sortir les disciples de Gandhi (_The Gospel of Swadeshi_).
Ce n’était encore qu’une première étape; et l’on remarquera la prudente sagesse--bien étonnante pour des révolutionnaires européens--de cet homme qui met en branle l’énorme machine de la Révolte hindoue, et qui la retient suspendue, d’abord, au premier cran. Il ne s’agit pas ici de _Désobéissance civile_. Gandhi connaît celle-ci. Il l’a étudiée chez Thoreau, qu’il cite dans ses articles, et il a grand soin de la distinguer de la Non-coopération. La désobéissance civile est plus qu’un refus d’obéissance, elle est une violation des lois. «Elle est une infraction, qui ne peut être pratiquée avec succès que par une élite, au lieu que la Non-coopération peut et doit être un mouvement de masse.» Gandhi veut préparer le peuple de l’Inde à la Désobéissance, mais graduellement; il le sait insuffisamment prêt et ne veut point lui lâcher la bride, avant d’être certain que le peuple a conquis sa possession de soi. Dans ce premier programme de Non-coopération, il n’est même pas question du refus des impôts. Gandhi attend l’heure.
Le 1er août 1920, il donne le signal du mouvement, par une lettre fameuse au vice-roi. Il lui renvoie ses décorations et ses titres d’honneur.
«Ce n’est pas sans chagrin, dit-il, que je renvoie la médaille d’or Kaisar-i-Hind, pour ma tâche humanitaire dans le Sud-Afrique, la médaille de guerre Zoulou, pour mes services comme officier d’un corps d’ambulanciers volontaires hindous en 1906, la médaille de guerre Boer, pour mes services comme aide-surintendant du corps des brancardiers indiens en 1899-1900...» Mais, continue-t-il, après avoir rappelé les événements du Punjab et ceux qui ont motivé le mouvement Khilafat, «je ne puis conserver ni respect ni affection pour un gouvernement entaché de cette immoralité et de ces injustices... Il faut l’amener au repentir... J’ai suggéré la Non-coopération, qui permet de se dissocier du gouvernement et de le contraindre, sans violence.» Et Gandhi exprime l’espoir que le vice-roi réparera l’iniquité, en consultant les chefs reconnus du peuple.
L’exemple de Gandhi fut suivi sur-le-champ. De nombreux magistrats donnèrent leur démission. Des milliers d’étudiants furent retirés des collèges[74]. Les tribunaux perdirent leur prestige. Les écoles se vidèrent. Le Congrès de toute l’Inde, réuni en session spéciale, à Calcutta, avait dès le commencement de septembre, sanctionné les décisions de Gandhi, à une forte majorité. Gandhi et son ami Maulana Shaukat Ali parcoururent le pays, au milieu des acclamations.
[74] Huit mille, à Lahore.
Jamais Gandhi ne se révéla plus maître des millions d’hommes qu’en cette première année d’action. Il lui fallait brider la violence, qui ne demandait qu’à se ruer. Surtout, la violence anarchique de la populace lui faisait horreur. Il n’a pas d’expressions assez dures pour flétrir la «_Mobocratie_»[75], qui lui paraît le pire danger de l’Inde. Il déteste la guerre, mais il la préfère encore au déchaînement de Caliban.--«Si l’Inde recourt à la violence, que ce soit à la violence disciplinée, à la guerre! En aucun cas, la populace![76]» Il se défie même des démonstrations joyeuses et tapageuses, mais confuses, d’où l’on ne sait jamais s’il n’en sortira point la frénésie et des actes sans nom. «Il faut faire surgir l’ordre de ce chaos. Il faut substituer à la populace la loi du peuple.» Et ce mystique aux yeux précis, dont le robuste sens pratique n’est pas inférieur à celui de nos grands mystiques Européens, organisateurs d’Ordres et dominateurs d’âmes, donne des règles minutieuses pour canaliser le torrent des manifestations populaires.
[75] Ce que Karl Marx appelle «la Voyoucratie».
[76] 8 septembre 1920.
«Notre faute grave, dit-il, est d’avoir négligé la musique. La musique signifie le rythme et l’ordre. Malheureusement, elle est restée dans l’Inde l’apanage d’un petit nombre. Elle n’a jamais été nationalisée... Il faudrait faire chanter par des groupes des chants nationaux. Que de grands musiciens assistent à tous les Congrès et enseignent la musique de masses! Rien de plus facile que de dresser la populace qui n’a pas de volonté suivie...»
Suit une liste de prescriptions:
1º Ne pas accepter, dans les grandes manifestations, de volontaires novices. Placer en tête les plus éprouvés; 2º remettre à chaque volontaire un livret général d’instructions; 3º convenir de sifflets d’appel entre volontaires; 4º imposer à la foule l’obéissance aux volontaires, sans discussion; 5º fixer les cris nationaux et les moments précis où ils doivent être poussés; ne tolérer aucune infraction à la règle; 6º obliger la foule à faire la haie sur les routes, de façon à ne pas bloquer le passage des voitures; lui interdire l’entrée des gares; ne pas permettre qu’elle amène de petits enfants dans les attroupements... etc.
Bref, Gandhi se fait le chef d’orchestre de ces océans d’hommes.
«La plus rude tâche pour la nation est de discipliner ses manifestations.»[77]
[77] 8 et 24 septembre, 20 octobre 1920.
La foule ne veut la violence que par intermittences; ou plutôt, elle ne sait ce qu’elle veut, elle s’abandonne à de brusques poussées, des élans contradictoires. Mais une partie de l’élite hindoue veut délibérément la violence; elle ne comprend pas la pensée de Gandhi, ni surtout son efficacité politique. Gandhi reçoit des lettres anonymes, qui le prient de ne pas s’opposer à la violence, ou qui--(suprême affront!)--expriment la cynique croyance que ses paroles ne sont qu’une feinte pour tromper l’ennemi, et qui le pressent de donner le signal du combat. Gandhi répond vivement. Il a des discussions passionnées. En de très beaux articles, il combat «_la doctrine du glaive_»[78]. Il conteste que les Écritures hindoues et le Coran aient prescrit la violence. La violence n’est le _Credo_ d’aucune religion. Jésus est le prince de la résistance passive. La Bhagavad-Gîtâ n’enseigne pas la violence, mais l’accomplissement du devoir, au péril de sa vie[79]. «L’homme ne possède pas le pouvoir de créer; il ne possède donc pas le droit de détruire...» Il faut aimer même celui qui fait le mal: ce qui ne veut pas dire qu’on tolère le mal. Gandhi soignerait le général Dyer, s’il était malade. Mais si son propre fils vivait une vie de honte, «mon amour exigerait, écrit-il, que je lui retire mon soutien, quand même cela signifierait sa mort». On n’a pas le droit de contraindre le méchant par la force. Mais on a le devoir de lui résister, en se séparant de lui, quoi qu’il en coûte. Et quand l’ennemi se repent, il faut lui ouvrir les bras[80].
[78] 11 août, 25 août 1920.
[79] Telle est du moins l’interprétation de Gandhi. Un Européen osera-t-il dire qu’il voit dans la _Bhagavad Gîtâ_ tout au moins l’indifférence sereine à la violence commise et subie?
[80] 25 août 1920.
Dans le même temps qu’il refrène les violents, il stimule les hésitants. Il rassure ceux qui reculent devant l’action directe:
«Rien n’a été fait sur terre sans action directe. J’ai rejeté les mots: _résistance passive_, pour leur insuffisance... C’est l’action directe qui, dans le Sud-Afrique, a converti le général Smuts... Quelle est la plus grande symbiose qu’aient réalisée Christ et Buddha? Celle de la force et de la douceur. Buddha a porté la guerre dans le camp ennemi, il a fait s’agenouiller une prêtrise arrogante. Christ a chassé les marchands du temple, il a flagellé les hypocrites et les pharisiens. C’est de l’action directe la plus intense... Et en même temps, derrière leurs actes, une douceur infinie...[81]
[81] 12 mai 1920.
Il fait aussi appel au cœur et à la raison des Anglais[82]. Il les nomme ses «chers amis»; il leur rappelle qu’il a été pendant trente ans leur fidèle compagnon; il leur demande de faire justice des perfidies de leur gouvernement. «La traîtrise de celui-ci a brisé ma foi en lui. Mais je crois encore à la bravoure anglaise. L’Inde ne peut vous opposer maintenant que la bravoure morale. La Non-coopération est le sacrifice de soi-même. Je veux vous conquérir par mes souffrances...»
[82] «_A tous les Anglais de l’Inde_», 27 octobre 1920.
Sa campagne de quatre à cinq mois n’eut pas seulement pour objet de paralyser le gouvernement anglais par la Non-acceptation, mais d’organiser une Inde nouvelle, capable de se suffire à elle-même et de se créer, matériellement et moralement une activité indépendante. Le premier point était de lui assurer l’indépendance économique. C’est ce que Gandhi appelle le _Swadeshi_. (Ou plutôt, c’est parmi les divers sens du mot, le plus immédiat et le plus pratique).
Évidemment, il fallait que l’Inde apprît à se priver de beaucoup de satisfactions matérielles, qu’elle acceptât sans plaintes bien des incommodités. Salubre discipline. Hygiène nécessaire. La santé de la race y trouverait son avantage, autant que la loi morale. Il fallait, avant tout, arracher de l’Inde «la malédiction de la boisson», former des groupes de tempérance, boycotter les vins, décider les vendeurs à renoncer à leurs patentes[83]. L’Inde comprit l’appel du Mahatma. Une vague de tempérance passa sur le pays; et il fallut que Gandhi s’interposât, pour empêcher que la foule ne fermât de force et ne saccageât les magasins. Car «il n’est pas permis de rendre les gens purs, par force».
[83] 28 avril 1920, 8 juin, 1er septembre 1921. Dans sa _Lettre aux Parsis_, qui sont grands commerçants, Gandhi les adjure de fermer leurs magasins de boissons (23 mars 1921). Dans sa _Lettre aux modérés_ (8 juin 1921), il leur demande même s’ils ne sont pas d’accord avec lui pour le reste du programme, d’appuyer ses efforts sur ce point. En même temps que les boissons, il combat le commerce des _drugs_, des stupéfiants, les fumeries d’opium.
Mais s’il était relativement facile de renoncer au fléau de la boisson, il était autrement grave d’assurer à l’Inde les moyens de subsistance. Comment se nourrirait-elle? Comment se vêtirait-elle, une fois rejetés les produits européens? La recette de Gandhi est d’une simplicité extrême, où s’accusent les tendances médiévales de son esprit: il veut qu’on rétablisse dans toutes les familles de l’Inde la vieille industrie domestique du Rouet (_charkâ_).
On a pu tourner en dérision cette solution patriarcale de la question sociale[84]. Mais il faut tâcher de comprendre les conditions spéciales de l’Inde, et le sens exact que Gandhi donne à la _charkâ_. Il n’a jamais prétendu que le filage fût un moyen suffisant de vivre, sauf pour les très pauvres, mais une industrie auxiliaire de l’agriculture, quand celle-ci est suspendue. Le problème n’est pas théorique; il est poignant et urgent: 80% de la population de l’Inde sont agricoles et n’ont pas d’occupations pendant quatre mois de l’année. Un dixième de la population est normalement affamé. La classe moyenne est sous-nourrie. L’Angleterre n’a rien fait pour améliorer cet état; elle l’a considérablement aggravé. Les Compagnies anglaises ont ruiné les industries locales, pompé les ressources de l’Inde, et lui sucent annuellement près de quarante millions de livres sterling[85]. L’Inde, qui produit tout le coton dont elle a besoin, en exporte des millions de balles au Japon et au Lancashire, d’où il lui revient sous la forme de calicot manufacturé. De toute évidence, il faut qu’elle apprenne à se passer des services ruineux de l’étranger, et qu’elle organise au plus vite ses propres ateliers; il faut qu’au plus vite elle trouve quelque moyen de fournir à chacun travail et subsistance. Or, il n’en est pas de plus prompt et de plus économique que l’industrie de chaumière, la vieille industrie hindoue, le filage et tissage. Il ne s’agit pas de mettre au tissage les travailleurs agricoles occupés et gagnant bien, mais d’une part les chômeurs et flâneurs, de l’autre les femmes et les enfants, enfin tous les Hindous à leurs heures de loisirs. Gandhi prescrit donc: 1º de boycotter le tissu étranger; 2º de restaurer et répandre l’enseignement, très facile, du filage; 3º de s’engager à ne plus porter que les étoffes ainsi filées et tissées. Il se voue à cette propagande, avec une ardeur inlassable. Il veut que filer soit un devoir pour l’Inde entière[86], qu’on l’apprenne à l’école, que les enfants pauvres paient leur éducation en heures de rouet, que chacun, homme ou femme, y consacre une heure de bienfaisance par jour. Il entre dans les détails les plus précis, donne des indications techniques sur le coton, le fil, les diverses opérations de tissage, des conseils pratiques aux tisserands, aux acheteurs, aux pères de famille, aux écoliers; montre, chiffres en main, comment, avec un petit capital, on peut en montant une boutique de _Swadeshi_ (de produits du travail indien) réaliser des profits de 10%, etc. Il devient lyrique, lorsqu’il célèbre «_la musique du rouet_»[87], la plus antique de l’Inde, celle dont se délectaient Kabir, le poète tisserand, et Aureng-Zeb, le grand empereur qui fabriquait lui-même ses bonnets... Il réussit à enflammer l’opinion. A Bombay, les dames de grande famille se mettent au rouet. Hindoues et musulmanes font vœu de ne plus porter d’autre étoffe que les tissus nationaux. La mode s’enthousiasme pour le _Khaddar_ ou _Khadi_, dont Rabindranath Tagore lui-même reconnaît le bon goût. Les commandes affluent; il en vient jusque du Beloutchistan et d’Aden.
[84] Gandhi lui-même sait qu’on rira de lui. Mais, dit-il, l’aiguille a-t-elle cédé la place à la machine à coudre, ou la main à la machine à écrire? Le rouet n’a rien perdu de son utilité. Et il est actuellement une nécessité nationale, la seule ressource possible pour les millions d’affamés (21 juillet 1920).
[85] Évaluation faite par Lajpat Raj.
[86] 2 février 1921.
[87] 21 juillet 1920.
L’enthousiasme alla un peu loin, quand il s’agit de boycotter les tissus étrangers; et Gandhi lui-même, si maître de lui à l’ordinaire, paraît avoir perdu la mesure. Il ordonna de les brûler, comme un emblème d’esclavage; et l’on vit à Bombay, en août 1921, comme au temps de Savonarole, _Christo regnante_, sur la Place de la Seigneurie, des bûchers de splendides étoffes de famille, consumées par le feu, au milieu d’une joie tumultueuse. Un des plus généreux esprits anglais de l’Inde, C.-F. Andrews, ami de Tagore, écrivit à Gandhi, qu’il admirait, une lettre pathétique, déplorant qu’on brûlât ces étoffes au lieu de les donner aux pauvres, et qu’on fît appel aux mauvais instincts de race. Il s’élève contre ce nationalisme, qui est une forme de la violence; il ne peut supporter qu’on fasse de la destruction une sorte de religion: détruire le fruit du travail est un crime. Andrews, qui avait d’abord épousé les réformes de Gandhi, au point de porter le _Khaddar_, hésite maintenant à le garder: la vue de ces bûchers l’a blessé dans sa foi en le Mahâtmâ. Mais Gandhi, qui publie sa lettre et y répond affectueusement, touché de cette effusion d’un cœur angoissé, déclare qu’il ne regrette rien. Il n’a aucun sentiment hostile pour quelque race que ce soit, et il ne demande pas la destruction de tous les objets étrangers, mais de ceux dont la malfaisance s’est manifestée. Des millions d’indiens ont été ruinés par les manufactures anglaises; beaucoup sont tombés au rang de parias, ou de soldats mercenaires, et leurs femmes de prostituées. On ne peut sans péché porter ces étoffes criminelles. L’Inde n’est que trop portée à haïr ses exploiteurs anglais. Gandhi détourne sa rancune et la transfère des hommes sur les choses. Les coupables ne sont pas seulement les Anglais qui ont vendu ces tissus, mais les Indiens qui les ont achetés. On brûle, non par haine, mais par repentir. C’est une opération chirurgicale nécessaire. Et il serait inconvenant de donner ces étoffes souillées aux pauvres, qui ont, eux aussi, leur honneur.
Libérer la vie matérielle de l’asservissement étranger ne serait rien encore. Il faut libérer l’esprit. Gandhi voulut que son pays secouât le joug de la culture européenne; et un de ses plus fiers efforts fut de jeter les bases d’une éducation vraiment indienne.