Mahatma Gandhi

Part 2

Chapter 23,736 wordsPublic domain

Il n’était pas le seul. L’Inde entière s’était laissée prendre, en 1914, à l’idéalisme hypocrite de la guerre du Droit. En sollicitant son concours, le gouvernement anglais avait fait miroiter à ses yeux de grandes espérances. Ce Home Rule, tant désiré, était présenté comme un des enjeux de la guerre. En août 1917, l’intelligent secrétaire d’État pour l’Inde, E. S. Montagu, promit à l’Inde un gouvernement responsable; une consultation de l’Inde eut lieu, et en juillet 1918, le vice-roi, lord Chelmsford, signait avec Montagu un rapport officiel sur la réforme constitutionnelle. Le danger était grand pour les armées alliées, en ces premiers mois de 1918. Lloyd George avait, le 2 avril, adressé un Appel au peuple de l’Inde; et la Conférence de guerre, réunie à Delhi à la fin du même mois, laissa entendre que l’indépendance de l’Inde était proche. Aussi, l’Inde répondit-elle en masse, et Gandhi, une fois de plus, prêta à l’Angleterre l’aide de sa loyauté. L’Inde fournit 985.000 hommes; elle fit d’immenses sacrifices. Et elle attendit, confiante, le prix de sa fidélité.

Le réveil fut terrible. Vers la fin de l’année, le danger était passé; passée aussi la mémoire des services rendus. L’armistice conclu, le Gouvernement ne se donna plus la peine de feindre. Bien loin d’accorder des libertés à l’Inde, il suspendit celles qui existaient. Les Bills Rowlatt, présentés au Conseil Impérial Législatif de Delhi, en février 1919, témoignèrent d’une injurieuse méfiance pour le pays qui venait de donner tant de gages de son loyalisme; ils perpétuaient les dispositions de l’Acte de Défense de l’Inde pendant la guerre, rétablissant la police secrète, la censure, toutes les tracasseries tyranniques d’un véritable état de siège.

Ce fut, dans l’Inde déçue, un sursaut indigné. La révolte commença[24]. Gandhi l’organisa.

[24] On peut dater du 28 février 1919 les débuts du mouvement _Satyâgraha_.

Il s’était cantonné, pendant les années précédentes, dans les réformes sociales, s’occupant surtout d’améliorer la condition des travailleurs agricoles. Et, sans qu’on y eût pris garde, il avait fait, dans les troubles agraires de 1918, à Kaira dans le Gujerat, à Champaran dans le Behar, l’essai victorieux de l’arme formidable qu’il allait bientôt employer aux luttes nationales: cette Non-résistance passionnée, qui lui est propre, et que nous étudierons plus loin, sous le nom qu’il lui a donné de _Satyâgraha_.

Mais il était resté jusqu’en 1919 au second rang, et un peu à l’écart du mouvement national indien, dont les éléments avancés, réunis en 1916 par Mrs Annie Besant (bientôt dépassée), reconnaissaient maintenant pour chef le grand hindou Lokamanya Bal Gangadhar Tilak. Homme d’une rare énergie, unissant en un faisceau de fer la triple grandeur de l’intelligence, de la volonté et du caractère, un plus vaste cerveau que Gandhi, plus solidement nourri de la vieille culture asiatique, savant, mathématicien, érudit, ayant sacrifié toutes les exigences de son génie au service de sa patrie, et, dénué comme Gandhi de toute ambition personnelle, n’attendant que la victoire de sa cause pour se retirer de la scène et reprendre son labeur scientifique. Il fut, tant qu’il vécut, le chef incontesté de l’Inde. Que se serait-il passé, si une mort prématurée ne l’eût enlevé, en août 1920? Gandhi, qui s’inclinait devant la souveraineté de son génie, différait profondément de lui sur la méthode politique, et, sans doute, n’eût-il gardé, Tilak vivant, que la direction en quelque sorte religieuse du mouvement. Quel eût été l’élan des peuples de l’Inde, sous ce double commandement! Rien n’aurait pu lui résister, car Tilak possédait la maîtrise de l’action, comme Gandhi des forces intérieures. Le sort en a décidé autrement: on a pu le regretter, pour l’Inde, et pour Gandhi lui-même. Le rôle de chef de la minorité, de l’élite morale, eût mieux répondu à sa nature et à ses secrets désirs. Il eût laissé volontiers à Tilak la direction de la majorité. Il n’a jamais eu la foi en la majorité. Cette foi, Tilak la possédait. Ce mathématicien d’action croyait au nombre. Il était démocrate-né. Il était, aussi, résolument politique, sans égards aux exigences de la religion. Il disait que «la politique n’était pas pour les _Sâdhus_» (les saints, les hommes pieux). Ce savant eût sacrifié, déclarait-il, même la vérité à la liberté de son pays. Et cet homme intègre, dont la vie fut d’une pureté sans tache, n’hésitait pas à dire que tout était juste en politique. On peut croire qu’entre une telle personnalité et celle des dictateurs de Moscou des rapports de pensée eussent été possibles. Mais la pensée de Gandhi y est irréductible[25]. Les discussions entre Tilak et Gandhi n’ont fait, en affirmant leur profonde estime mutuelle, qu’établir l’opposition de leurs méthodes,--c’est-à-dire, en des hommes aussi absolument sincères, chez qui les formes de l’action sont calquées sur celles de la pensée,--l’opposition des impératifs qui dominent leur existence. En face de Tilak, Gandhi proclame qu’obligé au choix, il sacrifierait la liberté à la vérité. Et quelque amour religieux qu’il ait pour son pays, il met sa religion plus haut encore que le pays:

«Je suis marié à l’Inde, je lui dois tout. Je crois qu’elle a une mission. Si elle y manque, ce sera pour moi l’heure de l’épreuve, et j’espère que moi, je ne faillirai pas. Ma religion n’a pas de limites géographiques. Si ma foi est vivante, elle dépassera mon amour pour l’Inde même...»[26]

[25] Il s’est prononcé nettement contre le Bolchevisme. (24 novembre 1921).

[26] 11 août 1920. Gandhi s’oppose ici à «_la doctrine de l’Épée_».

Grandes paroles qui donnent tout leur sens humain à la lutte que nous allons décrire maintenant: car elles font de l’apôtre de l’Inde un apôtre du monde, notre concitoyen à tous[27]. Et c’est pour nous tous que se livre le combat, engagé il y a quatre ans par le Mahâtmâ.

[27] «L’humanité est une. Il y a des différences de races; mais plus une race est haute, plus elle a de devoirs.» (_Ethical Religion_).

Il est à remarquer que, même à ce moment où il prend la tête du mouvement de révolte contre l’Acte Rowlatt, il le fait «pour détourner ce mouvement de la violence»[28]. Car, de toute façon, la révolte vient, et il faut la guider.

[28] 5 novembre 1919.

Pour bien comprendre ce qui va suivre, on doit se rappeler que la pensée de Gandhi est à deux étages: des substructions religieuses qui sont considérables, et l’action sociale qu’il construit sur ces bases invisibles, en l’adaptant aux possibilités actuelles et aux vœux du pays. Il est religieux par nature, politicien par nécessité. A mesure que la poussée des événements et la disparition des autres chefs de la nation l’obligent à assumer la charge de gouverner le navire dans la tempête, le caractère politique et pratique de son action s’affirme. Mais l’essentiel de l’édifice reste toujours la crypte: elle est vaste et profonde, et faite pour porter une bien autre cathédrale que celle qu’il faut bâtir hâtivement; elle seule est durable, le reste est provisoire et destiné à l’usage des années de transition. Il importe donc de connaître cette église souterraine, où la pensée de Gandhi a ses solides assises. C’est là qu’il fait retraite, chaque jour, afin de reprendre des forces pour l’action d’en haut.

Gandhi croit avec ferveur en la religion de son peuple, l’Hindouisme; mais non pas en savant, attaché aux textes; et pas davantage en dévot sans critique, qui accepte aveuglément toute tradition. Sa religion a pour double contrôle sa conscience et sa raison.

«Je ne ferais pas un fétiche de la religion, et je n’excuse pas n’importe quel mal, en son nom sacré...[29]. Je n’ai aucun désir d’entraîner un seul être avec moi, si je ne peux en appeler à sa raison. Je vais jusqu’à rejeter la divinité des plus antiques _Shâstras_, si elles ne convainquent pas ma raison...»[30].

[29] 27 octobre 1920.

[30] Juillet 1920.--«Ma croyance n’exige pas que je considère tous les versets comme divinement inspirés... Je me refuse à être lié par aucune interprétation, quelque savante qu’elle soit, si elle répugne à la raison et au sens moral...» (6 octobre 1921).

D’autre part, et ceci est essentiel, il ne reconnaît et ne permet à l’Hindouisme aucun exclusivisme:

«Je ne crois pas à la divinité exclusive des Vedas. Je crois que la Bible, le Coran et le Zend-Avesta sont aussi divinement inspirés que les Vedas... L’Hindouisme n’est pas une religion missionnaire. Il y a place en lui pour l’adoration de tous les prophètes du monde... Il dit à chacun d’adorer Dieu selon sa propre foi ou _Dharma_; et ainsi, il vit en paix avec toutes les religions.»[31]

[31] _Ibid_.--«Toutes les religions sont des routes diverses qui convergent vers le même but.» (_Hind Swarâj_).--«Toutes les religions sont fondées sur les mêmes lois morales. Ma religion éthique est faite des lois qui lient tous les hommes du monde.» (_Ethical Religion_).

Il n’est pas sans voir les erreurs ou les vices qui se sont introduits au cours des siècles, dans l’Hindouisme, et il les flétrit. Mais...

«... Je ne puis pas plus décrire mon sentiment pour l’Hindouisme que celui que j’ai pour ma propre femme. Elle m’émeut comme nulle autre femme au monde ne le peut. Non point qu’elle soit sans fautes: j’ose dire qu’elle en a beaucoup plus que je n’en vois; mais le sentiment d’un lien indissoluble est là. De même pour l’Hindouisme, avec tous ses défauts et toutes ses limitations. Rien ne me transporte autant que la musique de la Gitâ et du Râmâyana, les deux seuls livres de l’Hindouisme que je puisse prétendre connaître... Je sais les vices actuels qui souillent les grands sanctuaires hindous; mais j’aime ceux-ci malgré tout... Réformateur jusqu’au bout, je ne rejette pourtant aucune des croyances essentielles de l’Hindouisme»[32].

[32] 6 octobre 1921.

Quelles sont donc ces essentielles vérités, auxquelles il donne son adhésion? Il les énumère expressément dans un article du 6 octobre 1921, qui est son _Credo_ public:

«1. Je crois aux Vedas, aux Upanishads, aux Puranas, et à tout ce qui est compris sous le nom d’Écritures hindoues, et par conséquent je crois aux Avatârs et aux renaissances;

«2. Je crois aux _Varnâshrama Dharma_[33] (Discipline des Castes), mais au sens strictement védique, et non pas actuel, populaire et grossier;

«3. Je crois à la protection de la vache, dans un sens beaucoup plus large que le sens populaire;

«4. Je ne désavoue pas le culte des idoles.»

[33] Étymologiquement: _Varna_: couleur, classe ou caste; _ashrama_: lien de discipline; _dharma_: religion. La société est représentée comme une discipline de classes. C’est le fondement de l’Hindouisme.

Tout Européen qui s’arrêtera, dans sa lecture, à ces lignes du _Credo_ jugera que la mentalité qui s’y exprime est si différente de la nôtre, si strictement enfermée dans un corps de doctrines religieuses et sociales, lointaines dans le temps, lointaines dans l’espace, sans mesure commune avec notre intelligence, qu’il est vain de poursuivre. Qu’il continue pourtant! Il trouvera, quelques lignes plus bas, ceci qui lui sera plus familier:

«Je crois à l’aphorisme hindou, que nul ne connaît vraiment les Shâstras, qui n’ait atteint la perfection dans l’Innocence (_Ahimsâ_), dans la Vérité (_Satya_), dans la maîtrise de soi (_Brahmacharya_), et qui n’ait pas renoncé à toute acquisition et possession de richesses.»

Ici, la parole de l’Hindou rejoint celle de l’Évangile. Et Gandhi avait conscience de cette parenté. Son _Ethical Religion_ s’achève par une citation du Christ[34]. Un pasteur anglais le questionnant, en 1920, sur les livres dont il avait reçu la plus forte influence, il répondit d’abord: _Le Nouveau Testament_[35]. Bien plus, c’est de son propre aveu[36], au Sermon sur la Montagne, qu’il dut en 1893 la révélation de la Résistance Passive. Son interlocuteur lui demanda, surpris:

[34] «_Cherchez le royaume de Dieu et la Justice, et le reste vous sera donné par surcroît._»

[35] _Young India_, 25 février 1920.

[36] A Joseph J. Doke, en 1908.

Il fut même très près de se faire chrétien, en Sud-Afrique. Mais la lecture des livres bouddhiques, en le satisfaisant plus pleinement, le retint dans l’hindouisme.

«--Ne l’aviez-vous pas eue avant, par la lecture des livres hindous?

--Non, insiste Gandhi. Je connaissais et j’admirais, avant, la Bhagavad Gîtâ. Mais ce fut le Nouveau Testament qui m’éveilla à la valeur de la Résistance Passive. Je débordais de joie, en le lisant. La Bhagavad Gîtâ fortifia cette impression; et _Le Royaume de Dieu est en vous_, de Tolstoy, lui donna une forme durable.»[37]

[37] Il dit encore à Joseph J. Doke:

«Dieu s’est incarné, sous des formes diverses, à travers les âges. Dans la Gîtâ, Krishna dit: _Quand la religion tombe ne décadence, quand l’irréligion prévaut, alors je me manifeste. Pour la protection du bien, pour la destruction du mal, pour le ferme établissement du Dharma, je renais encore et toujours._

«Le Christianisme fait partie de ma théologie. Le Christ est une resplendissante révélation de Dieu. Mais non la révélation unique. Je ne le vois pas sur un trône solitaire...»

Il ne faut pas oublier, en effet, que ce croyant asiatique est nourri de Tolstoy[38], qu’il a traduit Ruskin[39] et Platon[40], qu’il s’appuie sur Thoreau, admire Mazzini, lit Edward Carpenter, et que sa pensée est imprégnée de celles d’Europe et d’Amérique. Il n’y a point de raison pour qu’un Européen se trouve davantage étranger à la sienne, s’il veut prendre la peine de s’en approcher. Alors, il reconnaîtra le sens profond de ces articles du Credo, dont la lettre l’étonne. Deux surtout paraissent établir une barrière infranchissable entre l’esprit religieux de l’Inde et celui de l’Europe: le culte de la vache, et le système des castes[41]. Mais voyons ce qu’ils signifient, au regard de Gandhi:

[38] La brochure de l’_Hind Swarâj_ contient, à la fin, une liste dressée par Gandhi de six ouvrages de Tolstoy, qu’il conseille de lire (notamment: _Le Royaume de Dieu est en vous_, _Qu’est-ce que l’Art?_ _Que faire?_)--Il parle à Joseph J. Doke de la profonde influence que Tolstoy exerça sur lui. Mats il ajoute qu’il ne l’a pas suivi dans ses idées politiques.--A une question qui lui est posée, en 1921: «Dans quels rapports êtes-vous avec le comte Tolstoy?» Gandhi répond dans _Young India_ (25 octobre 1921): «Ceux d’un admirateur dévot, qui lui doit beaucoup dans la vie.»

[39] Il aimait surtout de Ruskin le livre: _Crown of Wild Olive_ (La Couronne d’olivier sauvage).

[40] L’_Apologie et la Mort de Socrate_, traduite par Gandhi, fut parmi les livres prohibés par le gouvernement de l’Inde, en 1919.

[41] Il n’y a pas lieu de s’arrêter au culte des idoles. «Je n’ai pas de vénération pour elles, écrit Gandhi. Mais cela fait partie de la nature humaine.» Il le considère comme un besoin respectable, inhérent à l’infirmité de l’esprit humain, qui a parfois besoin de matérialiser sa croyance, pour mieux l’adorer. Ce n’est donc rien de plus que ce que nous voyons dans toutes nos églises catholiques.

Certes, ce ne sont pas pour lui des articles secondaires, dans l’ensemble de la doctrine. La protection de la vache est la caractéristique de l’Hindouisme. Gandhi y voit même une des affirmations les plus hautes de l’évolution humaine. Pourquoi? Parce qu’elle est un symbole de «_tout le monde subhumain_», avec lequel l’homme conclut un pacte d’alliance. Elle signifie «la fraternité entre l’homme et la bête». Et, selon sa belle expression, «elle emporte l’être humain au-delà des limites de son espèce. Elle réalise l’identité de l’homme avec tout ce qui vit». Si la vache a été choisie, de préférence aux autres êtres, c’est qu’elle est dans l’Inde le meilleur compagnon, la source d’abondance; et Gandhi voit en «ce doux animal un poème de pitié.» Mais le culte qu’il lui rend n’a rien d’idolâtrique, et nul ne condamne plus durement le fétichisme sans bonté du peuple de l’Inde, qui n’observe que la lettre sans pratiquer l’esprit de compassion «pour les muettes créatures de Dieu». Une fois qu’on l’a compris--(et qui l’eût mieux compris que le _poverello_ d’Assise!)--on ne peut s’étonner de l’importance qu’y attache Gandhi. Il n’a point tort de dire que la protection de la vache, au sens qu’il lui attribue, «est le don de l’Hindouisme au monde». Car, au précepte de l’Évangile: _Aime ton prochain comme toi-même_, il ajoute: _Tout ce qui vit est ton prochain_.[42]

[42] Sur le culte de la vache, voir dans _Young India_ les articles des 16 mars, 8 juin, 29 juin, 4 août 1920, 18 mai, 6 octobre 1921.--Sur les castes. 8 décembre 1920, 6 octobre 1921.

Le système des castes est peut-être plus difficile encore à accepter pour une intelligence d’Europe--(tout au moins, de l’Europe d’aujourd’hui: car Dieu sait ce que nous réserve l’avenir d’une évolution qui n’est plus démocratique que de nom!)--Je ne me flatte point de réussir, par l’exposé des explications de Gandhi, à le faire accepter, et je ne le désire point. Mais elles établiront nettement qu’aucune pensée d’orgueil et de suprématie sociale n’inspire cette croyance, mais une pensée de devoir dans le rang qui est assigné à chacun.

«Je suis porté à croire, dit Gandhi, que la loi de l’hérédité est éternelle et que toute tentative pour la changer conduit à l’absolue confusion... Le _Varnâshrama_ est inhérent à la nature humaine, et l’Hindouisme l’a simplement réduit en science...»

Mais il limite les classes à quatre seulement: Brahmanes (classe intellectuelle et spirituelle), Kshattriyas (militaire et gouvernementale), Vaishyas (commerciale), et Shudras (travail et service manuels). Et il n’admet entre elles aucune relation de supériorité ou d’infériorité. Ce sont des vocations différentes: rien de plus. Des devoirs. Point de privilèges[43].

[43] Quand au cours des âges, les classes primitives ne pétrifièrent en castes orgueilleuses, les Upanishads élevèrent leur protestation.

«Il est contre le génie de l’Hindouisme qu’un homme s’assigne un plus haut rang, ou assigne à d’autres un plus bas. Tous sont nés pour servir la création de Dieu, le Brahmane par son savoir, le Kshattriya par sa force protectrice, le Vaishya par son habileté commerciale, le Shudra par son travail corporel. Cela ne veut pas dire qu’un Brahmane soit dispensé du travail corporel, mais qu’il est mieux fait pour le savoir, ni qu’un Shudra ne puisse acquérir tout le savoir, mais qu’il servira mieux avec son corps, et qu’il n’a pas besoin d’envier les fonctions des autres. Un Brahmane qui prétendrait à la supériorité, à cause de son savoir, serait, de ce fait, déchu de son rang, et n’a pas de vrai savoir... Le _Varnâshrama_ a pour raison d’être l’économie de l’énergie sociale (sa bonne distribution) et la saine contrainte exercée sur soi par la volonté...»

Il est donc basé sur l’«abnégation», et non sur le privilège. N’oublions pas, d’ailleurs, que, dans la croyance à la transmigration, la nature rétablit l’équilibre, au cours des existences successives, en faisant d’un Brahmane un Shudra, et vice versa.

La question des parias n’a aucun rapport avec celle des quatre castes différentes, mais égales. Nous verrons avec quelle passion brûlante Gandhi ne cesse de combattre cette iniquité sociale: et c’est un des côtés les plus émouvants de son apostolat. Elle est pour lui la honte de l’Hindouisme, une déformation abjecte de la vraie doctrine, une souillure, et il en souffre d’une façon intolérable:

«J’aimerais mieux être mis en pièces, écrit-il, que de ne pas reconnaître mes frères des classes refoulées... Je ne désire pas renaître; mais si je renais, je désire renaître parmi les intouchables, afin de partager leurs affronts et de travailler à leur libération...»[44]

[44] 27 avril 1921.

Il adopta une petite intouchable, et il parle avec tendresse de ce charmant diablotin de sept ans, qui faisait dans sa maison la pluie et le beau temps.

J’en ai dit assez pour montrer, sous le vêtement du _Credo_ hindou, le grand cœur évangélique. Un Tolstoy plus tendre, plus apaisé, et, si j’ose dire, plus naturellement «chrétien», au sens universel: car Tolstoy l’est bien moins par nature que par volonté.

Où la ressemblance des deux hommes s’accuse, où peut-être l’influence de Tolstoy a été la plus réelle, c’est dans la condamnation portée par Gandhi contre la civilisation d’Europe.

Depuis Rousseau, le procès de la civilisation n’a cessé d’être fait par les esprits les plus libres d’Europe, et l’Asie réveillée n’avait qu’à puiser dans leurs cahiers de doléances, pour constituer un dossier formidable contre ses envahisseurs. Gandhi n’y a pas manqué, et l’_Hind Swarâj_ énumère une liste de ces livres accusateurs, parmi lesquels bon nombre sont écrits par des Anglais. Mais le livre sans réplique, c’est celui que la civilisation d’Europe a écrit elle-même dans le sang des races opprimées, dépouillées et souillées, au nom de principes menteurs; et ç’a été surtout la révélation éclatante de ce mensonge, de cette avidité, de cette férocité, impudiquement étalés aux yeux du monde par la dernière guerre, dite de la Civilisation. Telle fut l’inconscience de l’Europe qu’elle y convia les peuples d’Asie et d’Afrique, pour voir sa nudité. Ils l’ont vue et jugée.

«La dernière guerre a montré la nature satanique[45] de la civilisation qui domine l’Europe d’aujourd’hui. Toutes les lois de moralité publique ont été brisées par les vainqueurs, au nom de la vertu. Nul mensonge n’a été regardé trop ignoble pour être utilisé. Derrière tous les crimes, le motif est grossièrement matériel... L’Europe n’est pas chrétienne. Elle adore Mammon...»[46]

[45] C’est un terme qui revient souvent, sous la plume de Gandhi: «L’intouchabilité (la croyance aux parias) est une invention de Satan». (10 Juin 1921).

[46] 8 septembre 1920.

Vous trouverez de telles pensées vingt fois exprimées depuis cinq ans, aux Indes et au Japon. Même chez ceux qui sont trop prudents pour les énoncer tout haut, cette conviction est inscrite maintenant à l’intérieur du front. Ce n’est pas le moins ruineux résultat de la victoire à la Pyrrhus de 1918. Mais Gandhi n’avait pas attendu 1914 pour voir le vrai visage de la civilisation: elle s’était montrée à lui, sans masque, durant les vingt années au Sud-Afrique. Et, dans son _Hind Swarâj_ de 1908, il dénonçait, comme «_le grand vice_», la «Civilisation moderne».

La Civilisation, dit Gandhi, l’est seulement de nom. Elle est, selon une expression de l’Hindouisme, «_l’âge noir, l’âge des ténèbres_». Elle fait du bien matériel le but unique de la vie. Elle ne s’occupe point des biens de l’âme. Elle affole les Européens, elle les asservit à l’argent, elle les rend incapables de paix et même de vie intérieure; elle est un enfer pour les faibles et pour les classes travailleuses; elle mine la vitalité des races. Cette civilisation satanique se détruira elle-même. Le vrai ennemi de l’Inde, c’est elle, bien plus que les Anglais qui, individuellement, ne sont pas méchants, mais malades de leur civilisation. Aussi, Gandhi combat ceux de ses compatriotes qui voudraient chasser les Anglais, pour faire de l’Inde un État «civilisé», à la façon européenne. Ce serait, dit-il, «_la nature du tigre, sans le tigre._» Non, le grand, «le seul effort requis est de chasser la civilisation d’Occident.»

Il est trois classes d’hommes contre qui Gandhi s’élève avec une âpreté particulière: les magistrats, les médecins et les professeurs.