Part 10
Le monde est balayé par le vent de la violence. Cet orage qui brûle les moissons de notre civilisation n’avait rien d’imprévu. Des siècles de brutal orgueil national, exalté par l’idéologie idolâtrique de la Révolution, propagé par le mimétisme aveugle des démocraties,--et, pour couronnement, un siècle d’industrialisme inhumain et de gloutonne ploutocratie, un machinisme asservisseur, un matérialisme économique où l’âme meurt étouffée,--devaient fatalement mener à ces confuses mêlées, où disparaissent les trésors de l’Occident. Ce ne serait pas assez de dire qu’il y avait là une nécessité. Il y a là une Dikè. Chaque peuple égorge l’autre, au nom des mêmes principes, qui masquent les mêmes intérêts et les mêmes instincts de Caïns. Chacun,--nationalistes, fascistes, bolcheviks, peuples et classes opprimés, peuples et classes oppresseurs,--chacun revendique pour soi, en le refusant aux autres, le droit à la violence, qui lui paraît le Droit. Il y a un demi-siècle, la Force primait le Droit. Aujourd’hui, c’est bien pire: la Force _est_ le Droit. Elle l’a dévoré.
Dans ce vieux monde qui s’écroule, nul asile, nul espoir. Aucune grande lumière. L’Église donne des conseils anodins, vertueux et dosés, qui veillent prudemment à ne la point brouiller avec les puissants; au reste, elle conseille, et ne donne point l’exemple. De fades pacifistes bêlent languissamment, et l’on sent qu’ils hésitent; ils parlent d’une foi, qu’ils ne sont pas sûrs d’avoir. Qui leur prouvera cette foi? Et comment, au milieu de ce monde qui la nie?--Comme une foi se prouve. En agissant!
Voilà le _Message au monde_, comme l’appelle Gandhi, le message de l’Inde: «_Sacrifions-nous!_»
Et Tagore l’a redit, en paroles magiques[153]: car sur ce fier principe, Tagore et Gandhi ne sont qu’un:
[153] Lettre du 2 mars 1921, publiée dans la _Modern Review_, mai 1921.
«... J’espère que croîtra, vigoureux, cet esprit de sacrifice, ce consentement à souffrir... C’est la vraie liberté... Nulle valeur n’est plus haute,--pas même l’indépendance nationale... L’Occident a sa foi inébranlable en la force et en la richesse matérielles: par conséquent, il aura beau crier pour la paix et le désarmement, sa férocité grondera toujours plus fort. Tel un poisson que blesserait la pression de l’eau, et qui voudrait voler: brillante idée! mais totalement impossible à réaliser pour un poisson. Nous, dans l’Inde, nous avons à montrer au monde ce qu’est cette vérité qui, non seulement rend possible le désarmement, mais le transmue en force. Le fait que la force morale est une puissance supérieure à la force brutale sera prouvé par le peuple qui est _sans armes_. L’évolution de la Vie montre qu’elle a peu à peu rejeté son formidable fardeau d’armure et une monstrueuse quantité de chair, jusqu’au jour où l’homme est devenu le conquérant du monde brutal. Le jour viendra où le frêle homme de cœur, complètement dégagé de l’armure, prouvera que ce sont les doux qui héritent de la terre. Il est donc logique que Mahâtmâ Gandhi, de corps débile et dénué de toutes ressources matérielles, évoque l’immense pouvoir des doux et humbles, qui attend caché dans le cœur de l’humanité de l’Inde outragée et destituée. Les destinées de l’Inde ont choisi pour allié _Nârâyana_, et non _Nârâyani-senâ_, la puissance de l’âme, et non celle du muscle. Elle doit élever l’histoire humaine, du niveau fangeux de la mêlée matérielle aux cimes des batailles de l’esprit... Quoique nous puissions nous abuser, avec les phrases apprises de l’Occident, le _Swarâj_ (Home Rule) n’est pas notre but. Notre combat est un combat spirituel. C’est un combat pour l’Homme. Nous devons émanciper l’Homme des réseaux qu’il a tissés autour de lui, de ces organisations d’Égoïsme national. Il nous faut persuader au papillon que la liberté du ciel vaut plus que l’abri du cocon... Nous n’avons pas de terme pour Nation, dans notre langue. Quand nous empruntons ce mot aux autres peuples, il ne nous va point, car nous devons nous liguer avec _Nârâyana_, l’Etre suprême; et notre victoire ne nous donnera rien d’autre que la victoire pour le monde de Dieu... Si nous pouvons défier les forts, les riches, les armés, en révélant du monde la puissance de l’esprit immortel, tout le château du géant Chair s’effondrera dans le vide. Et alors, l’Homme trouvera le vrai _Swarâj_. Nous, les gueux déguenillés de l’Orient, nous conquerrons la liberté pour toute l’Humanité...»
O Tagore, Gandhi, fleuves de l’Inde qui, pareils à l’Indus et au Gange, embrassez dans votre double étreinte l’Orient et l’Occident,--celui-ci, tragédie de l’action héroïque; celui-là, vaste songe de lumière,--tous deux ruisselants de Dieu, sur le monde labouré par le soc de la violence, répandez ses semences!
«_Notre lutte_, déclare Gandhi, _a pour fin l’amitié avec le monde entier... La Non-violence est venue parmi les hommes; et elle restera. Elle est l’Annonciatrice de la paix du monde..._»
La paix du monde est loin. Nous n’avons pas d’illusions. Nous avons vu abondamment, au cours d’un demi-siècle, les mensonges, les lâchetés et les cruautés de l’espèce humaine. Ce qui n’empêche point de l’aimer. Car, même chez les plus vils, il y a un _nescio quid Dei_... Nous n’ignorons rien des fatalités matérielles qui pèsent sur l’Europe du XXe siècle, l’écrasant déterminisme des conditions économiques qui l’enserrent, les siècles de passions et d’erreurs pétrifiées qui constituent autour des âmes de notre temps une croûte dure, que ne peut trouer la lumière. Mais nous connaissons aussi les miracles de l’esprit. Historien, nous avons vu leurs éclairs transpercer des cieux plus sombres que le nôtre. Vivant d’une heure, nous entendons dans l’Inde le tambour de Çiva, «_le Maître-Danseur, qui voile son regard dévorant et maîtrise ses pas pour sauver l’univers du retour à l’abîme..._»[154]
[154] Extrait de la plus antique invocation à Çiva, dans la pièce _Mudrâ-Râkshasa_ par Vishâkhadatta.
Les _Realpolitiker_ de la violence (révolutionnaire ou réactionnaire) se raillent de cette foi; et ils montrent ainsi leur ignorance des réalités profondes. Qu’ils se raillent! J’ai cette foi. Je la vois bafouée ou persécutée en Europe; et, dans mon propre pays, nous sommes une poignée... (Sommes-nous même une poignée?...) Mais quand je serais seul à croire, que m’importe? Le propre de la foi est--loin de nier l’hostilité du monde--de la voir et de croire,--contre elle: c’est encore mieux! Car la foi est un combat. Et notre Non-violence est le plus rude combat. Le chemin de la paix n’est pas celui de la faiblesse. Nous sommes moins ennemis de la violence que de la faiblesse. Rien ne vaut sans la force: ni le mal ni le bien. Et mieux vaut le mal entier que le bien émasculé. Le pacifisme geignant est mortel à la paix: il est une lâcheté et un manque de foi. Que ceux qui ne croient pas, ou qui craignent, se retirent! Le chemin de la paix est le sacrifice de soi.
C’est la leçon de Gandhi[155]. Il ne lui manque que la Croix. Chacun sait que, sans les Juifs, Rome l’eût refusée au Christ. Et le British Empire vaut l’Empire Romain. Mais l’élan est donné. L’âme des peuples d’Orient en a été remuée jusqu’en ses profondeurs; et ses vibrations s’étendent à toute la terre.
[155] Et c’est aussi l’exemple des _Conscientious Objectors_ qui d’Angleterre, essaiment dans tous les pays d’Europe.
Les grandes apparitions religieuses en Orient ont un rythme. De deux choses l’une, ou celle de Gandhi vaincra, ou elle se répétera,--comme se sont répétés, des siècles à l’avance, le Messie et Buddha,--jusqu’à l’incarnation complète en un demi-dieu mortel, du principe de Vie qui mènera vers la nouvelle étape l’humanité nouvelle.
_Février 1923._
FIN
GANDHI DEPUIS SA LIBÉRATION
POSTFACE A LA XXXIe ÉDITION
La première édition de ce livre paraissait il y a trois mois.
Depuis, trois faits nouveaux ont, sans le modifier, accentué les grandes lignes du tableau:
Le parti _Swarajiste_ indien, constitué par le chef politique le plus important de l’Inde et ami de Gandhi, C.-R. Das,--parti qui concilie les méthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils législatifs,--a remporté une victoire imposante, aux élections de la fin décembre 1923.
Les frères Ali, chefs reconnus des Mahométans de l’Inde et amis de Gandhi, ayant accompli leur peine de deux années de prison, ont repris leur place à la tête du mouvement national indien; et l’un d’eux, Maulana Mohamed Ali, est devenu le président du Congrès de toute l’Inde.
Enfin, Gandhi lui-même a été remis en liberté.
* * * * *
L’Europe a appris la libération du Mahâtmâ. Mais elle ne sait pas à quelles heures critiques cette libération a été donnée. On lui a caché que peu s’en est fallu que le gouvernement anglais ne vît mourir dans ses mains son prisonnier.
Il était enfermé à Yeravada, près de Poona (province de Bombay). Depuis longtemps, il s’affaiblissait; sa maigreur était extrême. En décembre, il fut pris de douleurs abdominales, auxquelles on prêta peu d’attention; la fièvre s’installa. La famille, qui ne pouvait le visiter, était tenue dans l’ignorance.
Au début de janvier, la quiétude officielle fut brusquement secouée. L’état devint si inquiétant qu’on appela d’urgence en consultation le colonel Maddock, «_Civil surgeon_», qui reconnut une appendicite grave en pleine crise. Sans l’esprit de décision du chirurgien, Gandhi était perdu. Maddock n’attendit pas d’avoir les autorisations nécessaires; il prit sur lui d’emmener Gandhi sur-le-champ dans son auto à l’hôpital Sassoon de Poona; il le mit sur une civière, qu’il porta lui-même avec l’aide de quelques étudiants; et, le soir (samedi 12 janvier), il l’opéra. Au dehors, nul ne savait rien; la famille ne fut prévenue qu’après. Mais, à l’intérieur de l’hôpital, et dans les milieux officiels, l’anxiété était extrême. La responsabilité qui pesait sur les autorités anglaises était formidable. Si le Mahâtmâ mourait, l’Inde entière se soulevait.
Seul, le Mahâtmâ gardait son calme et sa douceur. Afin d’atténuer leur périlleuse charge, au cas d’un résultat fatal, les autorités firent appeler comme témoin, une heure avant l’opération, un chef du parti libéral indien, Sastri, qui avait été un des adversaires politiques de Gandhi, mais que celui-ci estimait. Et Sastri a publié le récit de cette heure angoissante[156].
[156] _Swarajya_, Madras, mardi 15 janvier.
On pria Gandhi de signer un papier, où il donnait son consentement à l’opération. Gandhi mit ses lunettes, lut attentivement et, demandant la permission de changer le texte, il dicta une lettre adressée au colonel Maddock: il y remerciait courtoisement les médecins et les autorités des bons soins donnés, affirmait sa confiance en son chirurgien, et réclamait l’opération immédiate. Puis, il releva ses genoux, y posa le papier, et signa au crayon d’une main qui tremblait beaucoup. On le laissa seul, quelques instants, avec Sastri, pour préparer la salle d’opérations. Le Mahâtmâ se mit à causer tranquillement. Et voici ses paroles textuelles:
«_... Mon conflit avec le gouvernement continue et continuera aussi longtemps que persisteront les motifs qui l’ont provoqué. Il ne peut y avoir aucune condition. Si le gouvernement pense que mes motifs étaient bons et que je suis innocent, s’il pense qu’il m’a gardé assez longtemps prisonnier, il peut me laisser partir: cela serait honorable pour lui... On peut me libérer, mais ce ne doit pas être pour de faux prétextes..._»
(C’est-à-dire, comme il le redira explicitement, qu’il n’accepte pas sa libération pour cause de maladie.)
Il ajoute que, «_tandis qu’il a un profond discord avec le gouvernement, il aime individuellement les Anglais_», et que si le peuple de l’Inde fait de l’agitation après sa libération,--«_ce qu’il ne désire pas_»--il prie que ce soit selon l’esprit de non-violence.
Sastri lui demanda alors s’il ne voudrait pas adresser un Message à son peuple. Gandhi devait le désirer d’autant plus que, depuis son incarcération, sa voix était étouffée. Après sa condamnation, il avait envoyé au président du Congrès national indien une lettre pour ses compatriotes; mais la lettre fut interceptée par le gouvernement, qui voulut l’amender: ce que Gandhi refusa. Tout autre, à sa place, eût donc, à l’heure d’une opération qui pouvait être mortelle, saisi cette occasion de faire savoir à son peuple ses suprêmes volontés. Mais, avec cet admirable sens de l’honneur chevaleresque, qui est un des traits les plus frappants du Mahâtmâ, et qui semble aujourd’hui presque anachronique, Gandhi refusa. Il se considérait comme lié au silence.
Il répondit à Sastri qu’il était prisonnier du gouvernement, et qu’il devait observer le code d’honneur du prisonnier. Il était censé mort civilement. Il n’avait pas de Message à donner...
A ce moment--il était dix heures du soir--la porte s’ouvrit. On vint le prendre pour le porter sur la table d’opération.
L’opération dura vingt minutes; et un accident faillit la rendre fatale. Le patient venait d’être chloroformé, quand la lumière électrique s’éteignit. On courut chercher des lampes à huile, puis des lampes à incandescence. L’incision révéla un abcès caché, purulent et très profond. On dut laisser dans la plaie un tube de six pouces, pour vider le foyer d’infection. Gandhi supporta bien l’opération; mais la nuit resta inquiétante.
Le lendemain, arrivèrent les fils de Gandhi, enfin prévenus, puis madame Gandhi. Et le pays entier fut, pendant quelques jours, en proie à un délire d’anxiété. Le président du Congrès de toute l’Inde, Mohamed Ali, fit décréter des prières nationales dans tout le pays pour le 18 janvier. De tous côtés, la libération de Gandhi fut demandée, même par des journaux du gouvernement. Il fallait sortir au plus tôt de la situation dangereuse où la vie menacée de Gandhi mettait ceux qui le tenaient prisonnier. Le 17 janvier, le gouverneur de Bombay fut mandé brusquement à Delhi, chez le vice-roi, lord Reading. La session de la nouvelle Assemblée législative indienne devait s’ouvrir à la fin du mois. On devait lui enlever ce sujet d’agitation. L’ordre de libération fut donné, le 4 février.
Et aussitôt, le Mahâtmâ, déchargé de ses scrupules, redevenu libre de sa voix comme de sa pensée, envoya un Message au président du Congrès de toute l’Inde (7 février)[157].
[157] _Hindu_, Madras, 8 février.
* * * * *
Il commence par regretter l’acte du gouvernement, qu’il ne saurait accepter comme une grâce.
«_Je suis fâché que le gouvernement m’ait libéré prématurément, pour cause de maladie; ce genre de libération ne peut me faire aucune joie, car je considère que la maladie d’un prisonnier n’offre pas de raison pour le mettre en liberté._»
Avec sa belle courtoisie, il remercie tous ceux--(sans oublier personne)--qui, à l’hôpital ou en prison, l’ont traité avec égards. Il se dit impropre, pour quelque temps encore, au travail actif. Il a besoin de semaines de repos. Il lui faut d’ailleurs un certain temps pour se remettre au courant de la situation nouvelle de l’Inde: car il est resté au secret depuis deux ans. Il n’en donne pas moins de fermes conseils, qui montrent que rien n’a changé de ses décisions premières et de son programme d’action.
Avant tout, il faut refaire l’union de toutes les forces de l’Inde. En son absence, elle a été ébranlée.
«_Si peu que je connaisse la situation présente du pays, j’en sais assez pour voir que les problèmes nationaux sont bien plus embarrassants aujourd’hui qu’au temps de Bardoli. Sans l’unité des diverses races et religions, toute idée de _Swaraj_ (home rule) est vide de sens. Cette unité, que je croyais presque atteinte en 1922, a gravement souffert, entre Hindous et Musulmans. Si nous voulons conquérir notre liberté, il faut resserrer un lien indissoluble entre les diverses communautés. Je ne vous demande pas d’actions de grâces pour ma guérison. Votre union me rendra la santé plus vite que tous les soins médicaux. Mon cœur a été accablé par ce que j’ai appris de vos dissentiments. Tant que ce fardeau pèsera sur moi, je ne puis prendre de repos. Je fais appel à tous ceux qui ont de l’amour pour moi. Unissez-vous! Je sais que la tâche est difficile; mais rien n’est difficile, si nous avons une foi vivante en Dieu. Hindous, mahométans, mettez fin à votre mutuelle méfiance! C’est la faiblesse qui engendre la crainte, et la crainte la méfiance. Rejetons, l’un et l’autre, nos craintes! Même, si l’un, seul, de nous cesse de craindre, nous cesserons de nous quereller. Je sais qu’au fond nous nous aimons comme des frères. Je vous demande de partager mon anxieuse volonté d’union..._»
Quant à sa tactique de combat, elle reste la même. Deux ans de méditation solitaire n’ont fait que le convaincre davantage de son efficacité. En premier lieu, le rouet, comme seul remède contre le paupérisme. L’union des races. La disparition de «l’intouchabilité». L’application méthodique de la Non-Violence en pensées, en paroles et en actions...
«_Si nous exécutons fidèlement ce programme, nous n’aurons pas besoin de recourir à la Désobéissance civile. Mais je dois ajouter que mes méditations n’ont pas affaibli ma croyance en l’efficacité et la justice de la Désobéissance civile. Je soutiens qu’elle est une arme pour le droit, et le devoir d’une nation, quand son être vital est mis en péril. Je suis convaincu qu’elle comporte moins de dangers que la guerre. Et tandis que la Désobéissance civile, quand elle réussit, fait du bien aux deux partis, la guerre fait du mal à la fois au vainqueur et au vaincu._»
Sur la tactique du nouveau parti _Swaraj_, fondé par son ami C.-R. Das, il évite de se prononcer encore. Il se trouvait en face d’une situation politique nouvelle, qu’il voulait étudier, avant de la juger. Aux élections législatives de fin décembre, les _Swarajstes_ (nationalistes indiens de gauche, partisans de la Non-Violence, mais dans le cadre des moyens parlementaires mis à leur disposition par la Constitution réformée) avaient conquis environ la moitié des 103 sièges électifs de l’Assemblée de toute l’Inde; et dans les Conseils provinciaux, leur parti était devenu presque partout le plus fort[158]. Ils en avaient usé pour émettre aussitôt (dès la fin de décembre) une série de revendications et de résolutions: demande de suppression des lois oppressives, établissement immédiat d’un gouvernement autonome, convocation d’une conférence pour déterminer les principes d’une Constitution indienne, qui serait définitivement élaborée par la nouvelle Assemblée; et même, fédération des peuples asiatiques pour l’émancipation de l’Asie. Gandhi ne pouvait méconnaître ces leçons des faits nouveaux. Surtout, l’estime et l’affection qu’il avait pour les chefs de ce mouvement, comme C.-R. Das, dont il connaissait la sincérité et la foi éprouvée, lui imposaient de ne point condamner, sans un sérieux examen, cette déviation à ses principes de Non-coopération.
[158] C. F. Andrews, dans un article du _Manchester Weekly_ (1er février), ajoute que ce succès était d’autant plus remarquable que le parti _Swaraj_ n’avait reçu du Congrès national la permission de prendre part aux élections que peu de jours avant le scrutin. Un très grand nombre de Non-Coopérateurs, qui voulaient suivre strictement les principes de Gandhi, étaient restés à l’écart des élections. Si toute l’armée des Non-Coopérateurs s’était entendue pour l’action électorale, leur victoire eût été écrasante.
«_Vous n’attendrez pas de moi_, dit-il, _une opinion sur la question délicate de l’élection des membres du Congrès aux Conseils législatifs et à l’Assemblée. Bien que je n’aie aucunement changé d’opinion sur le boycott des conseils, des tribunaux et des Écoles du gouvernement, je n’ai point de faits qui me permettent d’arriver à un jugement sur ces modifications de tactique. Je ne veux exprimer aucune opinion, avant d’avoir pu discuter avec nos illustres compatriotes qui, dans l’intérêt du pays, se sont crus tenus de recommander la cessation du boycott des corps législatifs._»
Il termine en affirmant, une fois de plus, qu’il ne combat pas les Anglais, mais leur gouvernement et leur système politique d’oppression.
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Deux autres Messages, publiés au cours du mois de février, attestent que la maladie[159] ne peut avoir raison de son énergie, ni les efforts des médecins pour le tenir au repos ne sauraient l’empêcher d’accomplir son devoir de chef:
[159] Il s’en faut que, même à l’heure présente, Gandhi soit hors de danger. (Fin mars 1924.)
Le 16 février[160], il publie une Déclaration, au sujet des événements récents du Sud-Afrique, où le Parlement de l’Union examine un _Class Areas Bill_ (Bill des enceintes de classes), parquant les Indiens dans d’étroites limites. Gandhi proteste contre cette violation des conventions signées en 1914, et refait toute l’histoire du mouvement Sud-Africain.
[160] _Bengalee_, Calcutta, 16 février.
Le 25 février[161], il adresse un message aux Sikhs Akalis, qui viennent d’entrer en collision avec la police britannique et de subir une sanglante fusillade, sur l’ordre d’un administrateur anglais.--Gandhi les rappelle strictement à la non-violence.
[161] _Indian Daily News_, Calcutta, 26 février.
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Dirons-nous les transports de l’Inde, depuis la libération,--l’appel de Mohamed Ali, décrétant pour le 10 février un jour d’actions de grâces nationales,--l’union de toutes les confessions dans cet acte de remerciement religieux,--les meetings de 30.000 personnes à Bombay,--les grandes processions mahométanes,--les fêtes de toute l’Inde? Des torrents d’amour se déversent sur Gandhi; et les médecins ont beaucoup de peine à en préserver leur convalescent. Cet amour gagne jusqu’aux gardes qui le soignent, et aux Anglais mêmes: tel ce vieux retraité militaire de 82 ans, dont parle un journal anglais, et qui vient tous les deux jours à l’hôpital avec un bouquet de fleurs, entre sans qu’on puisse l’arrêter, serre chaleureusement la main au Mahatma, et s’en va, lui disant: «Allons, courage, mon vieux!»
Lui, toujours paisible, maître de lui, s’obligeant à parler longuement aux visiteurs. Il est émacié, ratatiné: «_Il semble à peine la moitié de lui-même... On a les larmes aux yeux en le voyant._» Mais qui l’entend parler, de sa voix douce et calme, avec son affectueuse courtoisie, est touché jusqu’au cœur de sa sérénité. Et qui, l’ayant déjà connu avant son emprisonnement, le revoit (comme ce jeune Parsi qui me racontait, ces jours derniers, sa visite à l’hôpital), est frappé du changement. Avant la prison, on le sentait, malgré sa force d’âme, attristé de soucis. Maintenant, il est toute lumière... «Une âme qui peut se dire vraiment en paix avec le monde[162].»
[162] DILIP KUMAR ROY--Combien j’aimerais à citer ici l’entretien que notre ami, le musicien hindou, D. K. Roy, eut le 2 février, à l’hôpital de Poona, avec Gandhi, sur la musique! On y sent le grand cœur du Mahâtmâ, religieusement épris de la beauté de l’art, au point de «_ne pas concevoir une évolution de la vie religieuse de l’Inde sans musique_», mais comme les sages helléniques, et comme Gœthe, voyant le plus grand art dans la vie la plus belle. (_The Bombay Chronicle_, 5 février.)
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Nous devons, une fois de plus, clore ce chapitre en pleine action,--nous réservant d’en suivre le récit, dans de nouvelles éditions du livre. Nous en restons, à l’heure où les _Swarajstes_ indiens viennent de rejeter, à l’Assemblée, le budget proposé,--à titre de simple manifestation de principe, et afin d’avertir le gouvernement qu’il doit dorénavant compter avec eux. Ils attendent les propositions de l’Angleterre.