Part 9
[143] Du 19 septembre et du 15 décembre 1921. Le premier, à propos de l’accusation portée contre les frères Ali; le second, en réponse à un irritant discours de lord Reading. On y trouve la même déclaration de «guerre jusqu’au bout».--«Nous voulons renverser le gouvernement, l’obliger à se soumettre à la volonté du peuple. Nous ne demandons pas quartier, nous ne l’attendons pas...»
L’avocat général, sir J. T. Strangman, de Bombay, soutint que les trois articles retenus par l’accusation n’étaient pas isolés, mais qu’ils faisaient partie d’une campagne poursuivie depuis deux ans contre le gouvernement, et il le prouva par des citations. Il reconnut les hautes qualités de Gandhi. Le mal que pouvaient causer de tels écrits n’en était que plus grave. Il attribua à Gandhi les événements sanglants de Bombay et de Chauri-Chaura. Sans doute, Gandhi prêchait la Non-violence, mais en même temps la désaffection. Il était donc responsable des violences populaires.
Gandhi demanda la parole. Ses combats de conscience, ses angoisses, ses doutes des dernières semaines sur la justesse des décisions qu’il avait dû prendre et sur les répercussions qu’elles pouvaient avoir dans la conscience de son peuple s’étaient dissipés. Il avait repris la maîtrise sereine de son âme. Il acceptait tout ce qui s’était passé, tout ce qui se passerait encore, comme une nécessité, qu’il pouvait regretter, mais qu’il devait porter.--Il se déclara d’accord avec l’avocat-général. Oui, il était responsable! Il l’était entièrement. Il prêchait la désaffection, depuis bien plus longtemps que ne disait l’accusation. C’était chez lui une passion. Il prenait sur lui tout le blâme des troubles de Madras, des «crimes diaboliques» de Chauri-Chaura et des «outrages insensés» de Bombay...
«L’avocat général a raison quand il dit que, comme homme responsable, ayant reçu une bonne part d’éducation, ayant récolté une bonne part d’expérience de ce monde, j’aurais dû savoir les conséquences de mes actes. _Je savais que je jouais avec le feu. J’en ai couru le risque; et si j’étais mis en liberté, je recommencerais._ J’y ai mûrement réfléchi, ces nuits dernières. J’ai senti ce matin que je n’aurais pas fait mon devoir, si je ne disais pas ce que je dis à présent. Je tenais et je tiens à éviter la violence. La Non-violence est le premier article de ma foi et le dernier. Mais j’avais à choisir:--ou bien me soumettre à un système politique que je considère comme ayant fait un mal irréparable à mon pays,--ou bien courir le risque que se déchaîne la fureur insensée de mon peuple, quand il apprendrait de mes lèvres la vérité. Je sais que mon peuple quelquefois devient fou. J’en suis profondément fâché; et c’est pourquoi je suis ici pour me soumettre, non à un châtiment léger, mais au plus lourd. Je ne demande pas miséricorde, je ne plaide aucune circonstance atténuante. Je suis ici pour demander et pour accepter joyeusement la plus haute peine qui puisse être infligée pour ce qui, selon la loi, est un crime délibéré, et qui me paraît, à moi, le premier devoir d’un citoyen. Juges, vous n’avez pas le choix: démissionnez, ou châtiez-moi!...»
Après cette improvisation énergique, où s’équilibrent magnifiquement les scrupules d’une conscience religieuse et l’héroïque fermeté du chef politique, Gandhi lut une déclaration écrite, qui s’adresse au public de l’Inde et de l’Angleterre. Il leur doit, dit-il, de leur faire connaître «pourquoi, de loyaliste et de coopérateur fervent au régime britannique», il est devenu «désaffectionné et non-coopérateur intransigeant». Il refait le tableau de sa vie publique depuis 1893. Il rappelle tout ce qu’il a eu à souffrir, comme Indien, du système britannique, ses efforts de vingt-cinq ans pour l’améliorer, dans l’illusion obstinée que ce serait possible sans détacher l’Inde de l’Empire. Jusqu’en 1919, malgré tous les déboires, il a défendu la coopération. Mais outrages et forfaits ont passé la mesure. Et le gouvernement, au lieu de les réparer, a, par un suprême défi à la conscience de l’Inde, honoré, pensionné, récompensé les coupables. Le gouvernement a rompu lui-même les liens de ses sujets. Maintenant, Gandhi en est venu à cette conviction que les réformes mêmes proposées par l’Angleterre seraient mortelles pour l’Inde. Le gouvernement repose sur l’exploitation des masses. La loi est faite pour cette exploitation. L’administration de la loi est prostituée au service de l’exploiteur. Un système subtil et efficace de terrorisme a avili le peuple, lui a appris la dissimulation. L’Inde est ruinée, affamée, dégradée; et certains ont pu dire qu’avant d’être en état de se gouverner elle-même comme un Dominion, il lui faudrait des générations. Aucun des gouvernements qui, dans le passé, ont opprimé l’Inde, ne lui a fait autant de mal que l’Angleterre. La Non-coopération avec le crime est un devoir. Gandhi l’a accompli. Mais au lieu que, jusqu’ici, la violence était le suprême recours, il a donné à son peuple l’arme souveraine, la Non-violence.
Ici s’ouvre la chevaleresque passe d’armes entre le juge Broomsfield et le Mahâtmâ:
--«Monsieur Gandhi, en reconnaissant les faits, vous avez rendu ma tâche aisée, dans une certaine mesure. Mais la détermination d’une juste sentence est des plus difficiles qu’un juge ait à prendre... Il est impossible de paraître ignorer que vous êtes aux yeux de millions d’hommes un grand chef et un grand patriote. Même ceux qui diffèrent de vous en politique vous regardent comme un homme de haut idéal, d’une vie noble et même sainte... Mais mon devoir est de vous juger seulement comme homme sujet de la loi... Il y a probablement peu de personnes dans l’Inde qui ne regrettent sincèrement que vous ayez rendu impossible à un gouvernement de vous laisser en liberté. Mais c’est ainsi... J’essaie de mettre en balance ce qui vous est dû avec l’intérêt public...»
Courtoisement, il consulte l’accusé sur la peine qui pourrait lui être infligée. Il lui propose l’exemple de la sentence prononcée, douze ans auparavant, contre Tilak: six ans d’emprisonnement... «Ne le considérerez-vous pas comme déraisonnable?... Si, par suite des événements, il est possible de réduire ce temps, personne n’en sera plus heureux que moi...»
Gandhi n’est pas en reste d’accortise. Il regarde comme le plus fier honneur de voir son nom associé à celui de Tilak. La sentence est la plus légère qu’un juge puisse lui infliger; et pour tout son procès, il ne pouvait attendre plus d’égards[144].
[144] Le gérant Banker, qui, pendant le procès, avait suivi religieusement l’exemple du Mahâtmâ et acquiescé à toutes ses paroles, fut condamné à un an de prison avec amende.
Le procès était terminé. Les amis de Gandhi tombèrent à ses pieds, en sanglotant. Le Mahâtmâ souriant prit congé d’eux. Et la porte de la prison de Sabarmati se referma sur lui[145].
[145] Mme Kasturibai Gandhi annonça la sentence aux hommes et aux femmes de l’Inde, en un message très digne, qui les invite à se concentrer, dans le calme, sur le programme constructif de Gandhi.
Gandhi ne fut point laissé dans la prison de Sabarmati, où il était bien traité. On le transféra dans un lieu secret, puis à Yeravda, près Poona. Un récit de N. S. Hardiker: _Gandhi en prison_ (Unity, 18 mal 1922), assure qu’il fut mis au régime cellulaire de droit commun, sans aucun privilège, et que sa santé délicate en souffrit. Mais nous savons qu’à présent, le régime est redevenu plus humain. Il est permis à Gandhi de lire et d’écrire.
D’après ce que m’a dit C.-F. Andrews, le Mahâtmâ est heureux en prison; il a demandé à ses amis de ne pas venir le voir et de respecter sa solitude; il se purifie, il prie et il est convaincu que son action est ainsi la plus efficace, pour la cause de l’Inde.--En fait, C.-F. Andrews assure que le parti gandhiste a beaucoup gagné à cet emprisonnement. L’Inde croit en Gandhi, avec plus de ferveur que jamais; elle persiste à voir en lui une incarnation de Shri-Krishna, qui, d’après la légende, subit victorieusement, l’épreuve de la prison. Et Gandhi emprisonné a, plus sûrement que libre, empêché l’explosion de la violence dont il sentait le danger.
V
Depuis, la grande voix de l’apôtre s’est tue. Son corps est muré comme dans un tombeau. Mais jamais les tombeaux n’ont enfermé la pensée. Et son âme invisible continue d’animer le corps immense de l’Inde. _Paix, Non-violence et Souffrance_ est l’unique message venu de la prison[146]. Il a été entendu. Le mot d’ordre s’est transmis d’un bout à l’autre du pays. Trois ans avant, l’Inde eût été ensanglantée par l’arrestation de Gandhi. Quand le bruit en courut, en mars 1919, des populations se soulevèrent. La sentence d’Ahmedabad fut reçue par le silence religieux de l’Inde. Des milliers d’Indiens se firent emprisonner, avec une joie paisible. Non-violence et souffrance... Un exemple extraordinaire montra à quelles profondeurs la parole divine avait pénétré dans l’âme de la nation.
[146] La revue _Unity_ a publié (3 août 1922) une _Lettre de la prison_ contre la civilisation moderne, qui me paraît apocryphe. J’y verrais un pastiche de pages anciennes, extraites de l’_Hind Swarâj_.
Les Sikhs, comme on le sait, furent toujours une des races les plus belliqueuses de l’Inde; ils avaient servi en masse pendant la grande guerre. Au cours de l’année passée, un grave différend s’éleva entre eux. Le prétexte en était futile (à nos yeux d’Européens). Une renaissance religieuse Sikh avait fait surgir la secte des Akalis, qui voulurent purifier les sanctuaires. Ces sanctuaires étaient devenus l’apanage de gardiens mal famés, qui refusèrent de s’en laisser déloger. Le gouvernement, pour des raisons légales, prit leur défense. Alors, commença, vers août 1922, le martyre quotidien de Guru-Ka-Bagh[147]. Les Akalis avaient épousé la doctrine de la Non-résistance. Mille d’entre eux s’installèrent près du sanctuaire, quatre mille dans le Temple d’Or d’Amritsar. Chaque jour, cent volontaires (la plupart d’âge militaire, beaucoup ayant servi dans la dernière guerre) partaient du Temple d’Or, après avoir fait le vœu de ne pas employer la violence, ni en actes, ni en paroles, et d’atteindre le Guru-Ka-Bagh, ou d’être rapportés sans connaissance. De l’autre groupe de mille, vingt-cinq Akalis prononçaient le même vœu. Non loin du sanctuaire, la police britannique les attendait sur un pont, avec de longues perches au bout ferré. Et quotidiennement, se déroulait une scène hallucinante, que nous retrace un récit inoubliable d’Andrews[148], ami de Tagore et professeur à Santiniketan. Les Akalis, en turban noir orné d’une petite guirlande de fleurs blanches, arrivent en face de la bande de police, et s’arrêtent à un mètre, silencieux, immobiles et priant. Les policiers les frappent violemment de leurs longs bâtons. Les Sikhs roulent à terre, se relèvent s’ils peuvent, recommencent, sont de nouveau frappés, quelquefois piétinés jusqu’à perte de connaissance. Andrews n’entend pas un cri, ne remarque pas un regard de défi. Autour, à quelque distance, une centaine de spectateurs, le visage tendu d’angoisse, prient silencieusement, avec une expression d’adoration et de souffrance. «Ils me rappelaient, dit Andrews, l’ombre de la Croix». Les Anglais qui racontent la scène dans leurs journaux[149], s’étonnent, ne comprennent point, constatent à regret que l’absurde sacrifice est une victoire éclatante pour l’armée de la Non-coopération, et que le peuple de Punjab en est fasciné. Mais le généreux Andrews, dont le pur idéalisme a appris à déchiffrer l’âme de l’Inde, a vu là, comme Gœthe à Valmy, le début d’une ère nouvelle: «_un nouvel héroïsme, appris par la souffrance, s’est levé sur cette terre; une nouvelle guerre de l’esprit..._»
[147] Guru-Ka-Bagh est le jardin d’un sanctuaire (_Gurdwara_), à dix milles d’Amritsar.
[148] _The Akali Struggle_, paru dans le _Swarâjya_ de Madras et publié séparément, à la date du 12 septembre 1922.
[149] Cf. _Manchester Guardian Weekly_, 13 octobre 1922.
Le peuple semble avoir mieux gardé la pensée du Mahâtmâ que ceux qui avaient reçu la charge de le guider. On a vu l’opposition qui s’était manifestée, au Comité du Congrès de Delhi, vingt jours avant l’arrestation du Maître. Elle se renouvela, quand le Comité du Congrès se réunit de nouveau, à Lucknow, le 7 juin 1922. Un vif mécontentement régnait, à l’égard du programme de patiente construction et d’attente, imposé par Gandhi; le désir s’affirma d’en venir à la Désobéissance civile. Une Commission d’enquête fut nommée, pour examiner si la préparation du pays à la Désobéissance était suffisante. Elle fit le tour de l’Inde; et son rapport, déposé à l’automne, fut décourageant: non seulement il concluait à l’impossibilité actuelle de la Désobéissance, mais la moitié des membres (des hommes d’une foi éprouvée) voulaient qu’on renonçât même aux méthodes gandhistes de Non-coopération, au boycott des fonctions politiques, et qu’un parti _Swarâj_ (Home Rule) se formât, au sein des Conseils du gouvernement, bref que la Non-coopération devînt en fait une opposition parlementaire[150]. Ainsi, la doctrine de Gandhi était battue en brèche, d’un côté par les violents, de l’autre par les modérés.
[150] Lajpat Rai m’a fait observer qu’aucun des membres du Congrès de Lucknow ne croyait en la violence. Tous gardaient leur foi dans le programme constructif de Gandhi; mais ils voulaient se saisir des Conseils et de l’Assemblée, qui faisaient beaucoup de mal au pays. Ayant été vaincus à Gaya, ils formèrent un parti séparé _Swarâj_, au sein du Congrès, le 2 janvier 1923. Ils restaient en accord avec Gandhi sur le programme constructif, et ne pouvaient s’entendre avec lui sur la seule question de l’entrée dans les Conseils.
Mais l’Inde protesta. Le Congrès National Indien, dans sa réunion annuelle de fin décembre 1922, à Gaya, réaffirma énergiquement sa fidélité au maître persécuté et sa foi en la doctrine de la Non-coopération. Par 1740 voix contre 890, il rejeta la proposition de participer aux Conseils législatifs[151]. Et finalement, l’unanimité se retrouva pour continuer la grève politique, avec de simples différences de détail dans les méthodes. On écarta seulement un projet de boycott de toutes les marchandises anglaises. Plus hardie comme toujours, la Conférence musulmane du Khilafat avait voté ce boycott, à une forte majorité.
[151] Quant aux éléments révolutionnaires violents, ils étaient peu nombreux à Gaya, et ils n’y jouèrent qu’un rôle de second plan.
C’est à ce point de l’histoire que nous devons interrompre notre récit du grand mouvement gandhiste. Malgré quelques fléchissements inévitables en l’absence du maître et de ses meilleurs disciples, de ses lieutenants (notamment, des frères Ali), comme lui emprisonnés, il a résisté victorieusement à l’épreuve redoutable de la première année sans guide. Et la déception avouée par la presse anglaise, après le Congrès de Gaya, montre bien l’importance de la partie gagnée[152].
[152] Un article de Blanche Watson (_Unity_, 16 novembre 1922) énumère «_les avantages que l’Inde a retirés de sa lutte de résistance non-violente_». Elle assure que les revenus intérieurs de l’Inde ont diminué d’environ 75 millions de dollars, et que le boycott du tissu anglais a fait perdre à l’Angleterre, en une année, 20 millions de dollars. Elle évalue à 30.000 le nombre des Indiens qui étaient, à cette date, emprisonnés, et représente le mécanisme administratif du gouvernement, comme entièrement détraqué. Mais Blanche Watson, fervente admiratrice du Gandhisme, a, sans doute, une tendance inconsciente à en exagérer le succès. D’autres témoignages se montrent moins satisfaits. Ils disent que le mouvement de sacrifice se heurte à l’égoïsme des classes commerçantes et aisées, et que beaucoup de démissions, données dans le premier élan, ont été, depuis, retirées. Il ne serait pas humain de supposer le contraire. Dans toute révolution, beaucoup restent en arrière, ou reviennent sur leurs pas. La question est de savoir si le courant se maintient dans les couches profondes. Voici un témoignage, de l’importance et de l’impartialité duquel il est impossible de douter:
Le _Manchester Guardian_, dont on connaît l’intelligent libéralisme, mais qui représente de puissants intérêts directement mis en péril par la Non-coopération gandhiste, vient de procéder à une enquête attentive à travers l’Inde. Cette enquête a été publiée en une série d’articles. Malgré le manque de sympathie (bien naturel) qui s’y marque, à l’égard du mouvement indien, et malgré un parti-pris de le déprécier, on sent, d’article en article, à l’inquiétude croissante, la gravité de la situation pour l’Angleterre. Je résume l’article de conclusion, paru le 16 février 1923 (_Manchester Guardian Weekly_). L’enquêteur veut se persuader que la tactique gandhiste a subi un fort échec et que la Non-coopération doit se réorganiser sur de nouveaux plans. «Mais, ajoute-t-il, l’esprit de Non-coopération reste. C’est partout, sinon le pur Gandhisme, la méfiance du gouvernement étranger et l’ardent désir d’en être débarrassé. Les classes cultivées et les citadins sont imprégnés de cet esprit. Le _ryot_ (paysan) en est touché encore assez superficiellement; mais les conditions sont telles dans les villages, qu’il finira par être gagné. L’armée paraît encore indemne: mais elle est recrutée dans les villages; et tôt ou tard, elle suivra le mouvement. C’est souvent chez les meilleurs, même chez les modérés, que cet esprit de Non-coopération est le plus fort. Les modérés ont seulement l’aversion des méthodes révolutionnaires; mais cette aversion n’est pas partagée par le pays. Le pays sympathise avec la témérité des Non-coopérateurs, plus qu’avec la prudence des modérés.» L’observateur anglais évalue à une dizaine d’années le temps nécessaire à une organisation des paysans indiens, pour en arriver au refus de paiement des taxes et à la révolte. Mais d’ici là, la situation ne cessera d’empirer; impossible de tenir encore les Indiens par la crainte de la prison: cette crainte n’existe plus chez eux; il faudra en venir à des mesures coercitives plus dures, et elles ne feront qu’augmenter les haines. «Une seule solution pacifique est possible, _s’il y en a encore une_»: il faut que l’Angleterre prenne l’initiative du mouvement de réformes indiennes. Non plus des demi-réformes, comme celles qu’on a instituées en 1919 et tenté d’appliquer depuis un an à peine. Elles ne suffisent plus, et le temps presse. Que l’Angleterre réunisse une Convention nationale indienne, où tous les intérêts et toutes les nuances de pensée de l’Inde soient représentés: aussi bien Gandhi et ses disciples que les princes indiens et les capitalistes européens, les Musulmans, les Hindous, les Parsis, les Eurasiens, les Chrétiens, les Intouchables... Que cette Convention prépare une Constitution pour l’Inde autonome à l’intérieur de l’Empire, et qu’elle fixe les étapes d’exécution de ce Home Rule! Ainsi, et ainsi seulement pourra être conjuré le déchirement de l’Empire.
Je ne sais dans quelle mesure le gouvernement de l’Inde et la bureaucratie anglaise accueilleraient un pareil projet, que le _Manchester Guardian_, après son correspondant, appuie avec énergie. J’ai quelque peine à croire que Gandhi et les Non-coopérateurs acceptent de s’associer en une même Assemblée, avec les capitalistes européens et indiens! Mais ce qui paraît sûr, c’est que le _Home Rule_ indien n’est maintenant plus en question. D’une façon ou de l’autre, il est inévitable. Et rien n’est plus frappant que le changement de ton de l’Angleterre à l’égard des Indiens, depuis le commencement de l’action de Gandhi. Le mépris européen pour les Indiens n’est plus. On s’efforce de parler d’eux avec égards, et l’on s’accorde à flétrir les violences maladroites, qui étaient naguère le suprême secours du pouvoir et parfois même le premier. L’Inde a, moralement, vaincu.
Qu’en adviendra-t-il, par la suite? L’Angleterre, instruite par les fautes passées, ne se montrera-t-elle pas plus habile à capter cet élan d’un peuple? La constance de ce peuple ne se lassera-t-elle point? Les peuples ont peu de mémoire; et je douterais fort que celle des hommes de l’Inde conservât bien longtemps les leçons du Mahâtmâ, si elles n’étaient dès longtemps inscrites au plus profond de la race. Car si un génie est grand, par sa seule grandeur, qu’elle soit ou non d’accord avec ceux qui l’entourent, il n’est de génie d’action que celui qui répond aux instincts de sa race, aux besoins de son temps, à l’attente du monde.
Tel est Mahâtmâ Gandhi. Son principe de l’_Ahimsâ_ (la Non-violence) était gravé au cœur de l’Inde depuis deux mille années: Mahâvira, Buddha et le culte de Vishnu en avaient fait la substance de ces millions d’âmes. Gandhi y a seulement transfusé son sang héroïque. Il évoque les ombres gigantesques, les forces du passé, engourdies et prostrées dans une léthargie mortelle. Et à sa voix, elles se sont levées. Car elles se reconnaissent en lui. Il est plus qu’une parole, il est un exemple. Il les a incarnées. Heureux l’homme qui est un peuple,--son peuple mis au tombeau, qui ressuscite en lui!
Mais ces résurrections ne se produisent jamais au hasard. Et si l’esprit de l’Inde vient de surgir de ses temples et de ses forêts, c’est qu’il apporte au monde la réponse prédestinée que le monde attendait.
La réponse, en effet, dépasse infiniment l’Inde. L’Inde seule pouvait la donner. Mais elle consacre autant sa grandeur que son sacrifice. Elle risque d’être sa croix.
Il semble qu’il faille toujours, pour que le monde se renouvelle, qu’un peuple se sacrifie. Les Juifs ont été sacrifiés à leur Messie, qu’après avoir porté, nourri de leurs espoirs, pendant des siècles, ils n’ont pas reconnu, quand sur la croix sanglante enfin il a fleuri. Plus heureux, les Indiens ont reconnu le leur. Et c’est joyeusement qu’ils vont au-devant du sacrifice qui doit les délivrer.
Mais, comme les premiers chrétiens, tous ne comprennent pas le véritable sens de cette libération. Longtemps ceux-là attendirent sur leur terre l’_adveniat regnum tuum_. Les espoirs d’une grande part des Indiens ne voient pas au delà du règne du _Swarâj_ dans l’Inde. Et je pense que, d’ailleurs, cet idéal politique sera promptement atteint. L’Europe, saignée par les guerres et les révolutions, appauvrie et lassée, dépouillée de son prestige, aux yeux de l’Asie qu’elle opprimait, ne sera plus longtemps de taille à tenir tête, sur le sol de l’Asie, aux peuples réveillés de l’Islam, de l’Inde, de la Chine et du Japon.
Mais ce serait peu de chose que quelques nations de plus,--si riches que puissent être les neuves harmonies, dont elles enrichiront la symphonie humaine,--ce serait peu de chose, si ces forces de l’Asie n’étaient le véhicule d’une nouvelle raison de vivre, de mourir, et (ce qui compte le plus!) d’agir pour toute l’humanité, si elles n’apportaient à l’Europe épuisée un nouveau viatique.