Part 9
Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient, n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés. L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira, ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.
Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants. La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent. Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents et justes.
HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS
Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.
C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville, si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer. A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme désintéressé.
Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.
[14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.
L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir. Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de Salomon.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué, qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah, celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine, une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.
C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah, fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de l’Orient.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette «maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.
La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.
Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad. Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière du soleil.
Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à l’heure des caresses.
Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie, Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs. Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo, dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins, mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du Haschicha[16].
[15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la forteresse du bonheur.
[16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs, beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.
Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes, ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que gardaient de petites troupes disciplinées.
Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes. Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre religieux, une vertu que donne la foi.
Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares. D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.
Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon, symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.
Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa tous les rêves des fondateurs.
En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition primitive.
Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois. Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.
Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.
Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs rivaux.
Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues, unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans. Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur, c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.
Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans l’accroissement de leur force.
Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un exemple significatif.
Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe, brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].
[17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent mille volumes.
[18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais Christ d’un ennemi se fait un champion».
Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes. Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa les épaules et répondit:
--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire en d’aussi tristes conjonctures[19]?
[19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du Temple_.
Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent sauvés.
Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.
Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe, s’écroulèrent en même temps.
LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET
C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait fait surseoir à l’exécution.
Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris. Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret, ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.
Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une étrange idole barbue appelée Baphomet.