Part 10
On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que commirent ensemble le pape et le roi de France.
Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des sommes énormes allaient se trouver disponibles.
Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de sa nièce Marie, et le titre de César.
Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito, presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses combattants.
Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs. D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.
Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on, notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le Saint-Sépulcre[20].»
[20] Michelet, _Histoire de France_.
On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend pas.
Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.
Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers, le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.
[21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par la grandeur de l’impiété.
Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été oubliée!
En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale, ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.
L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique. Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.
Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs précepteurs qui souvent étaient laïques.
L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son manteau de cendres.
[22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux Templiers et sur le secret de cet ordre_.
Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens. Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir charnel.
Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun, ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.
Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel. Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes. La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de l’Ordre furent altérés.
Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut, avait aussitôt abusé de lui[23].»
[23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779.
A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...»
La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre, avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une divinité orientale.
[24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit» (Hammer).
En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.
LA CHUTE DE L’ORDRE
Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».
Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle Brunissande, comtesse de Foix.
Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers. Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.» Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues. La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot. Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.
Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement. Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés? Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.
Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara suspect d’hérésie et l’abolit.
Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales. Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient rétracté leurs premiers aveux.
«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre chevaliers y furent précipités[25].»
[25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._
Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à mourir pour soutenir cette vérité».
Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien «étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe, également injuste, dans l’an».
Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.
On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.
* * * * *
Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque 13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».
La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.
Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et influents n’a jamais été interrompue[26]».
[26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_.
De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.
Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine, un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la liberté[27].
[27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de Guaita.
Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus, depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais d’une manière imparfaite.
Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.
Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite. Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de nouveaux uniformes.