Magiciens et illuminés

Part 11

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L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.

Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie. L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.

Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.

C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient, à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités, pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.

Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et par Clément V.

Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers, acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait désintéressement.

NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE

LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF

La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme. Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et plus merveilleuse.

Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.

La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau solide de la vérité.

Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.

C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit. Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps de valet de chambre.

Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.

Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le révéler en confidence à tout le monde.

L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.

Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!

Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.

Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le livre vînt à son heure.

Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une tendance au mysticisme.

Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange, lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester dans la mémoire de celui qui les entendit.

--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait voir.

Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout disparut dans la lumière d’or des songes.

Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.

Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins sans marchander.

Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux, s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature, quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.

Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture aux pourceaux.

Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute, y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant dans son manuscrit.

Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions et belles lettres.

Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!

LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL

Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors, les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort volontaire et de la destinée malléable.

Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures, allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des maîtres arabes.

Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.

Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans son modeste bagage.

Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir. Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de son foyer qui le rappelle.

Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.

J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier, tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui. Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles, mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir. Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée. Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la vérité!

Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera. Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les routes d’Espagne.

La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu! songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient esprit!

Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait être en repos dans le royaume des âmes sans corps.

Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie, ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham, il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait fait jaillir la substance de l’esprit éternel.

LA PIERRE PHILOSOPHALE

C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont continué jusqu’en 1789[28].»

[28] Louis Figuier.