Part 7
Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha, comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de Zoroastre.
Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et qu’avait ouverte on ne savait qui.
La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre, l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.
Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre, l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.
Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais, aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre. D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son existence.
L’AUBÉPINE DE FERROCAS
Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe, au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques années auparavant.
Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire, une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant, résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien. Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit Napoléon Peyrat.
Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur et vit la croix de Ferrocas.
Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi. C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche. Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.
Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.
Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité. Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de l’armée de Montfort.
Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers. J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.
Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin, voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à l’atteindre.
Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.
C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici, elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de Ferrocas?
CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX
VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ
Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois, comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme pour attester la présence perdue d’une forêt morte.
Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des livres.
Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende. Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles, ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère plus de fondement historique.
[12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.
Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre, un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.
Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.
On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour. Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise à mort au moment de l’assaut final.
Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.
Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient lointain.
Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]» appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données précises.
[13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle. C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.
Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait, l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.
Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin musulman.
Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour, l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs avant-gardes.
Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin. Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois. Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.
Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar, qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et gagna Fez.
Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces cachées de la nature.
Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus tard entièrement anéantie par l’Inquisition.
La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris. Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.
Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut, il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues chuchotements.
La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept moines fidèles?
Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.