Part 6
Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la malédiction du monde chrétien.
Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la religion des parfaits.
Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure deux années avec des combats quotidiens.
Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route, un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois, c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener quelques évêques Cathares.
Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines. Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas venir au loin l’Ost de Toulouse?
L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes et ses soldats.
Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme, promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta. Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les flammes les trois cents parfaits de Montségur.
La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la dernière espérance du midi était éteinte.
Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées, il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y mène, on peut donner joyeusement sa vie.
LA GROTTE D’ORNOLHAC
Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne, au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.
Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie, il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte, lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les arbres comme les singes.
Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été resplendissant dans le ciel.
L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le sénéchal de Toulouse.
La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait, Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.
La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège. Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un tombeau.
Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la béatitude d’aimer sans fin.
La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois, immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de ténèbres.
LE DOCTRINE DE L’ESPRIT
Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de menaces, des religieux du temps.
Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les ossements d’un gardien fidèle.
Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs, mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il. Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à présent le livre de Ramon Fort?
Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.
L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme. Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.
Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit, la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.
Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles se sont détachées.
Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs apparents.
La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation, rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.
Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde, étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens, aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à l’ombre et s’identifier avec la lumière.
Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais perdue.
On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.
[11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_.
La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme s’enferme volontairement.
Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité permanente et inaltérable.»
Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les persécutions, était sinon recommandé du moins permis.
Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines, comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers laquelle ils s’élançaient.
Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de l’homme sur la terre.
Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense, car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la pénitence dans une forme animale.
Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.
Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.
La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée, abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.