Magiciens et illuminés

Part 5

Chapter 53,832 wordsPublic domain

On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait sa vie.

C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits, frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un miracle puis on connut la vérité.

Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit. C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves, pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était bien peu.

Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne.

Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé. Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie.

Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées. L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété.

«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et obstinés dans leur malice.»

Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus. C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart, un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible.

Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son comte, ses capitouls et son peuple.

Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!» s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort, inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats, détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils obéissaient à un mystérieux idéal de mort.

Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit.

Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race méridionale si injustement écrasée au treizième siècle.

Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury, dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ.

Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux Pyrénées.

LES DEUX ESCLARMONDE

Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués, combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux qu’elle aimait.

Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de l’envoyé Nicetas.

Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint la docte Esclarmonde.

La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages, une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.

Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre, au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de l’Inquisition.

Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse; les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner dans toutes les villes.

L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.

Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine. Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.

[10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_.

A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau d’olivier.

Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris. Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes. C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon trente années auparavant.

La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un hérétique.

Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis, le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.

Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait l’hérésie.

Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se tournaient vers lui.

MONTSÉGUR

Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix, demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent les neiges.

Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.

Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres hérétiques.

Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et s’élever dans l’échelle des sagesses divines.

C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première, Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère l’héroïne des derniers Albigeois.

Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de son épée.