Magiciens et illuminés

Part 2

Chapter 23,744 wordsPublic domain

Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre. Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent, apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler. Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole nouvelle et de la rapporter.

Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis, puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y était monté devant les Athéniens stupéfaits.

Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur trouvait une aide et un abri, d’étape en étape.

Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait découvrir l’itinéraire.

A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée, le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint. Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor.

A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui était la demeure des hommes qui savent.

Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme. En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant des siècles sur le monde devenu chrétien.

APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES»

Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers» et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir de cet instant, le compagnon de sa vie.

[2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de l’impératrice lettrée Julia Domna.

En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller jusqu’à Babylone.

Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer. Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur vol.

D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité, plus belle que les fictions.

Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas Apollonius.

--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus, marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste. Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta...

Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes, rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable, après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.

[3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange.

Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus tard:

--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas, protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent.

Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas.

Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer, afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire obéir par les êtres invisibles.

Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de rester en communication avec eux.

--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents.

Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs pour la traversée de l’Inde.

Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur.

LA MISSION D’APOLLONIUS

Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir. Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours.

Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison de sa souffrance.

--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la guerre de Troie.

Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu répondre:

--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue.

Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues.

Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées, les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit.

Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire, l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu, pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont seuls à voir.

Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret d’Apollonius.

Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les recueillir.

C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède. Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue; que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort, c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il appartenait à la main d’un sage d’effacer.

Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur d’âme qu’il n’avait jamais connue.

Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné, devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles.

Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la transcendance nous échappe.

Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés, en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide.

Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger, rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation. Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que, désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se perdit simplement dans la foule sans être remarqué.

Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de longue durée.

Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer.

On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à ce sujet d’inutiles recherches.

Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius, il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer les talismans et la divination par les caractères des planètes et le chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.

FAIBLESSE ET GRANDEUR

--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre?

Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.

En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui:

--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond Apollonius.

Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit:

--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.

Il répond:

--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses.

Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte. Apollonius répond:

--Toutes les vertus.

--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire.

--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.

Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le signe d’une demi-générosité.

Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne professait pas le pardon de toutes les offenses.

Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre.

Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour des hommes.