Part 1
MAURICE MAGRE
MAGICIENS ET ILLUMINÉS
APOLLONIUS DE TYANE. LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS. LES ROSE-CROIX.--LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS. NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE. SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL.--CAGLIOSTRO LE CHARLATAN. Mme BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES.
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER FASQUELLE ÉDITEURS 11, RUE DE GRENELLE, 11
1930
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DU MÊME AUTEUR
POÉSIES
La Chanson des Hommes 1 vol. Le Poème de la Jeunesse 1 vol. Les Lèvres et le Secret 1 vol. Les Belles de Nuits 1 vol. La Montée aux enfers 1 vol. La Porte du mystère 1 vol.
ROMANS
Le Roman de Confucius (Fasquelle) 1 vol. L’Appel de la Bête (Albin Michel) 1 vol. Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel) 1 vol. La Luxure de Grenade (Albin Michel) 1 vol. Le Mystère du Tigre (Albin Michel) 1 vol. Le Poison de Goa (Albin Michel) 1 vol. Lucifer (Albin Michel) 1 vol. La Tendre Camarade (Fort) 1 vol. La Vie de Messaline (Flammarion) 1 vol.
DIVERS
Le Livre des lotus entr’ouverts (Fasquelle) 1 vol. Pourquoi je suis bouddhiste (Éditions de France) 1 vol.
THÉATRE
La mort enchaînée (Albin Michel) 1 vol. Arlequin (Librairie Théâtrale) 1 vol. Sin (Librairie Théâtrale) 1 vol. Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier (Librairie Théâtrale) 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
PRÉFACE
Un message a de tout temps circulé de l’Orient à l’Occident, comme l’eau d’une rivière bienfaisante, pour indiquer aux hommes le véritable chemin de leur perfection. Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que personne n’a su voir le lit profond où elle passait.
J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était leur propre faiblesse.
Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un nouveau récit n’apprendrait rien à personne.
Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime. Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la main de Madeleine!
On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité. Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi je lui ressemble, au moins par cette faiblesse.
L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps physique que l’on s’efforce de vaincre.
L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète, brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si variées en apparence.
Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse renouvelé.
Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente. Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence, les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église.
Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse?
La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre leur enseignement.
L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste de son être.
Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome, des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche, ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder, et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer.
D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur une voie commune.
Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage, symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par avance dans les âmes.
* * * * *
Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte de Saint-Germain.
Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur qu’il est transmis à l’homme par un homme!
APOLLONIUS DE TYANE
LA JEUNESSE D’APOLLONIUS
La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite ville de Tyane.
De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté.
Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme. Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux errant et splendide.
Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés, contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce:
--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme.
Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le conseiller des empereurs.
A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de ses jours.
Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste et il semble avoir tenu sa promesse.
Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes, la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des vestales et des pythies.
Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène.
Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement gardé par le disciple qui les recevait[1].
[1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les règles de la communauté.
L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit.
Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage.
En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du Banquet d’Agathon.
Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les courtisanes, les soupers et les amis pauvres.