Part 3
Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques, durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme.
Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui:
--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et d’autres philosophes.
Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux.
Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans un temple sans prononcer cette prière:
--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien!
Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme que le mépris des richesses.
Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de vérité qui lui était connue.
Un homme sérieux, celui qui disait:
--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand vous ne serez plus.
Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés comme le corps et comme l’âme.
Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection, distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets.
LE DAÏMON
Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre muet.
Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.
Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre, sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le daïmon de Socrate.
--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne m’y pousse jamais.
Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait pas alors la moindre possibilité de le faire parler.
De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes?
--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée.
--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang, placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr.
Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.
Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets seraient par conséquent prévisibles.
Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate, qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de l’action.
Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté, idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui.
Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal.
Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase.
Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus quelquefois à l’atteindre.
Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent à leur créateur.
Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius, si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler, ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée.
--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents, dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous.
Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait sa propre nature et la voix se faisait entendre:
--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères. Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle laisse aux lèvres.
LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS
LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS
Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la mort?
[4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi.
Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui, sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].
[5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti, ami et initiateur du Dante.
Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent partout où il y a une terre propice.
En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour répandre sa parole.
Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte, forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage et de l’acte par lequel se perpétue la vie.
L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler. L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.
Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de mourir:
--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne l’illumination.
On vit de toutes parts cette illumination se manifester.
Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques. Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier, une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission des péchés que par la perfection de la vie.
Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux qui préférèrent mourir que d’abjurer.
L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission commençait.
Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon, conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus, suivis d’une immense cohorte de fidèles.
L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre de Dieu.
Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus. Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance à la Vierge Marie.
Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres, ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure doctrine du maître Jésus.
Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de bonté, une chaîne de sacrifice.
Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté rédemptrice.
A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait dans une vie.
A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.
Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.
A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie d’amour pour leurs semblables.
Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement presque total de la race méridionale par le roi de France et par le pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].
[6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent. Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues».
LA CROISADE