Magiciens et illuminés

Part 14

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Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura encore le même air quand elle le reverra douze ans après.

Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer. Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]».

[33] Gleichen.

La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais romanesque et inconsidéré.

Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers 1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir. Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille, presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des vagissements.

«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.

Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure normale du corps.

Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.

Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables. Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la France.

Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être enfermé à la Bastille.

Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs, de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes celles qui forment la trame habituelle de sa vie.

Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence. On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762. Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.

C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].

[34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper Oakley.

C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.

--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.

Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après. «La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la magistrature.

--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec impatience.

--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera le couteau de l’exécuteur.»

On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument actif du mouvement révolutionnaire.

Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice mais par incapacité.»

Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une vision aussi sombre de l’avenir.

Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.

«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.

A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri. Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.

--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.

M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver furent inutiles.

Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de Saint-Germain.

Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore qu’il ne l’a été.

Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli, mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort. Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut le complice d’une mort simulée.

Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.

Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789 après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.

Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»

Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs, cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette de l’État dépassera plusieurs milliards.»

«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M. le duc de Berry.»

Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821 au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.

Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre imagination se refuse à l’accepter.

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES

Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague. Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de ses bijoux.

Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier. Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et dormir.

Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.

A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants opposés et une destinée différente.

La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions de la haine.

De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes. Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»

Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché; on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend immortel.

C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un sage. Il ne devait pas se réaliser.

Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que Saint-Germain exposa sa philosophie.

C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en communication avec le monde des intelligences supérieures.

Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense, peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.

Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal, solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents, quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être éteinte, à peine allumée.

LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL

Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.

Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.

Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on signale encore son existence?

Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris», parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et, chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»

[35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_.

Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne, il disparaît sans laisser de traces.

Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans les sources de la Jumna?