Part 15
C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.
On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour l’un deux.
C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre meilleur, plus sage et plus heureux.»
Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de le rencontrer.
Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers 1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.
A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes. Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi. On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de son esprit.
[36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.
La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes, dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit ainsi le comte de Saint-Germain.
[37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.
«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure militaire.»
Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912:
«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je trouverais».
Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A. Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé aucun rapport de ressemblance.
Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de la foi profonde.
Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya» et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe siècle.
[38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_.
«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls Shaberons[39].»
[39] Blavatsky, _Isis dévoilée_.
Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?
Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue. Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a rêvé de l’être.
CAGLIOSTRO LE CHARLATAN
Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le divin Cagliostro.
[40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_.
Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi, plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire, cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de «Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et demi.
Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible?
C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous? dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro. Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre». Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé.
[41] Antonio Benedetti, _Mémoires_.
[42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.
La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777 il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique et morale de l’homme.
Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde, élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses actions.
Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution.
Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des Jacobins.
Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et de brûler au cours des siècles.
S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto, le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie.
Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme. Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce».
[43] Borowski, _Cagliostro_.
Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines, pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797.
Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de leur torture et de leur injustice.
MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES
LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER
Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole. Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.»
De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence. Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance. Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.
Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit: «Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.»
H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.
Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté, délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le recevoir?
Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun de dévoiler.
Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut, devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.
* * * * *
Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine, considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.