Magiciens et illuminés

Part 13

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Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680 Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire, l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de l’alchimie[32].

[32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_.

Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des maîtres officiels.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.

Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage. Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des aiguilles jusqu’à la mort.

Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié l’alchimie.

Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.

D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité supérieure.

Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit, comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.

--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.

Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers, «de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût comprendre celui qui savait déjà.

De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille. Personne ne sait où et quand ils sont morts.

Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des bibliothèques, de la possession de la science humaine.

Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance, on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.

Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement, sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.

SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL

SON ORIGINE

Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles, truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.

C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait, et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.

Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui permit de vivre au delà des limites humaines connues.

Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.

Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?

Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui vous est dévolu.

* * * * *

«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en 1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler. On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes. Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.

L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de sa véritable personnalité.

Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif alsacien appelé Wolff.

Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait passé quelques années de son enfance et où son père avait des propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive et de révélation merveilleuse.

ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT

Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon dont il l’a rencontré pour la première fois.

«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»

A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit: Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre dans sa poche.

«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière limite possible de cet art.

Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux. «Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la première classe».

Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour celui qui a peu de sagesse en partage.

Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait en sa possession d’une surprenante dimension.

Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses, lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.

Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en 1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération, l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir, répond en riant:

--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que cette dame que je respecte, radote.

On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien! reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla d’autre chose.»