Madame Thérèse

Part 13

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Mais de cette journée,--dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire, parce qu’elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j’aimais;--de tout ce jour, ce qui m’attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d’un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire:

«Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.

--Quoi donc, madame Thérèse?

--C’est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi... Qu’il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu’il n’ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière.»

Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu’au fond des entrailles. J’étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau; je pris mon Scipio, je l’attirai, j’enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu’on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j’avais perdus.

L’oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j’avais souffert en songeant qu’il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu’elle s’imposait, il dit simplement:

«J’accepte, madame Thérèse, j’accepte pour Fritzel, afin qu’il se souvienne combien vous l’avez aimé; qu’il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère; qu’il ne l’oublie jamais et qu’il vous aime aussi.»

Puis s’adressant à moi:

«Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?»

Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j’allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d’elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.

Il fallut du temps pour m’apaiser. Madame Thérèse, en m’embrassant, disait: «Cet enfant a bon cœur, il s’attache facilement, c’est bien!» ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.

Après le souper, Koffel, le mauser et le vieux Schmitt arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d’un trait pareil.

On s’était assis autour du fourneau; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela son caractère, ferme, décidé, ne l’abandonnait pas.

«Écoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l’on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la justice et le bon droit, quel mérite aurait-on à soutenir ces principes? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre! Nous avons de la chance d’arriver dans un temps où l’on fait de grandes choses, où l’on combat pour la liberté; du moins on parlera de nous, et notre existence n’aura pas été inutile: toutes nos misères, toutes nos souffrances, tout notre sang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures; tous les gueux frémiront en pensant qu’ils auraient pu nous rencontrer et que nous les aurions balayés, et toutes les grandes âmes regretteront de n’avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas; je suis fière et je suis heureuse de souffrir pour la France qui représente dans le monde la liberté, la justice et le droit.--Vous nous croyez peut-être battus? C’est une erreur: nous avons reculé d’un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d’autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles, et tous les despotes du monde ne parviendront jamais à les détruire.--Quant à moi, je pars pour Mayence et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: les Républicains n’en sont encore qu’à leur première étape, et je suis sûre qu’avant la fin de l’année prochaine ils viendront me délivrer.»

Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait, et dont les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères n’étaient rien pour elle, et chacun pensait: «Si ce sont là les femmes républicaines, qu’est-ce que les hommes doivent donc être?...»

Koffel pâlissait de plaisir en l’écoutant parler; le mauser clignait de l’œil à l’oncle et lui disait tout bas:

«Tout ça, je le sais depuis longtemps, c’est écrit dans mon livre; il faut que ces choses arrivent... c’est écrit!»

Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d’allumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents:

«Quel malheur que je n’aie pas vingt ans! j’irais m’engager chez ces gens-là! Voilà ce qu’il me fallait... Qu’est-ce qui m’empêcherait de devenir général comme le premier venu? Quel malheur!»

Enfin, sur le coup de neuf heures, l’oncle dit:

«Il se fait tard... il faudra partir avant le jour... Je crois que nous ferions bien d’aller prendre un peu de repos.»

Et tout le monde se leva dans une sorte d’attendrissement; on s’embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s’oublier. Koffel et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l’oncle s’entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre; le ciel, d’un bleu sombre, fourmillait d’étoiles. Madame Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on y pense, et qui confond l’esprit par sa grandeur sans bornes.

Puis le mauser s’éloigna, serrant de nouveau la main de l’oncle; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, et, le froid étant très vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.

L’oncle, sur le seuil de ma chambre, m’embrassa et me dit d’une voix étrange, en me serrant sur son cœur:

«Fritzel... travaille... travaille... et conduis-toi bien, cher enfant!»

Il entra chez lui tout ému.

Moi, je ne pensais qu’au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n’aurais pas changé mon sort contre celui de l’empereur d’Allemagne.

Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L’oncle allait et venait chez lui; je l’entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l’hiver; je pensai qu’il avait l’idée de veiller, et je finis par m’endormir profondément.

CHAPITRE XVI

Neuf heures sonnaient à l’église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.

L’idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l’oncle Jacob n’eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l’escalier, et je découvrais au bout de l’allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache pendant jusqu’au-dessous de l’étrier, et le sabre au poing. L’officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d’un roux fauve, se tenait en travers de l’allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d’un air effrayé.

Plus loin, s’étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l’un sur l’autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l’oncle.

«Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l’officier.

--Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.

--A quelle heure?

--Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait encore nuit; j’ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.

--Vous aviez donc reçu l’avis de notre arrivée?» dit l’officier en lui lançant un coup d’œil perçant.

Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne.

«Sauf votre respect, j’ai vu le docteur Jacob hier soir; c’est un de mes amis... Cette pauvre vieille ne sait rien... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s’en débarrasser, et quand il a vu qu’elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment.

--Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s’écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.

--Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne; il y a plus d’un chemin pour aller à Kaiserslautern.»

L’officier, sans répondre, sauta de son cheval, il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche; puis il ressortit et dit en se remettant en selle:

«Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus.»

Il se dirigea vers le _Cruchon-d’Or_, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d’un œil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l’auberge, et Scipio, qui s’était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.

Les hussards se rafraîchirent au _Cruchon-d’Or_, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n’en eûmes plus de nouvelles.

Lisbeth et moi nous pensions que l’oncle reviendrait à la nuit, mais quand nous vîmes s’écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre on peut s’imaginer notre inquiétude.

Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant Madame Thérèse, reniflant et pleurant d’un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait:

«Bah! tout cela n’est rien; le docteur a voulu recommander madame Thérèse; il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c’était contraire au bon sens; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l’hôpital de Kaiserslautern... Toutes ces démarches demandent du temps... Tranquillisez-vous, il reviendra.»

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.

Malheureusement le garde forestier Roedig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d’Anstatt, et, s’étant arrêté quelques instants à l’auberge de Spick, il raconta que l’oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu’il s’y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l’oncle paraissait tout joyeux, et qu’il avait deux longs _kougelreiter_ dans les poches de sa houppelande.

Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale; Richter et Spick criaient partout qu’il méritait d’être fusillé, que c’était une abomination, et qu’il fallait confisquer ses biens.

Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s’était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu’il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l’oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l’indignation augmentait de jour en jour.

Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l’oncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d’une fois à la maison le nez meurtri.

Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation:

«Quel malheur! disait-elle les mains jointes, quel malheur, à mon âge, d’être forcée de faire son paquet et d’abandonner une maison où l’on a passé la moitié de sa vie!»

C’était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.

«Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu’on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j’en réponds.»

Il clignait de l’œil d’un air malin, et finissait toujours par dire:

«Mon livre raconte ces choses... Maintenant elles s’accomplissent et tout va bien.»

Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu’un beau matin tout rentra subitement dans l’ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait:

«Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé! hé! hé!»

Il n’en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c’était pire qu’à l’arrivée des Républicains, car personne ne s’arrêtait: on allait... on allait toujours!

Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s’éloigner en cahotant. C’étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêle-mêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur portemanteau sur l’épaule et couverts de boue jusqu’à l’échine. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils ne s’arrêtaient pas, ils n’entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s’ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d’un air morne.

En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l’infanterie se prolonger bien au-delà du bois.

C’était l’armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous l’avons appris plus tard; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c’est que le lendemain de bonne heure, le mauser et Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l’oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit:

«Hé! hé! hé! ça va bien... ça va bien! le règne de la justice et de l’égalité commence... Écoutez un peu!»

Il s’assit devant notre table, les deux coudes écartés. J’étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.

Donc il lut ce qui suit, en s’arrêtant parfois pour nous regarder d’un air d’enthousiasme:

«Wissembourg, le 8 nivôse, an II de la République française.

«Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité!

«La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d’abord joie, concorde et prospérité.

«Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre: nous avons chassé les Prussiens de Frœschwiller, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.

«Ainsi l’orgueil et la présomption reçoivent leur récompense; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c’est terrible d’en venir à de telles extrémités, oui, c’est terrible!

«Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l’aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur esprit d’injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d’honnête homme n’était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d’adopter les principes de justice, d’égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l’homme tient aux idées qu’il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j’hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j’avais recueillie, je ne pus en supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j’ai faite avec l’aide de Dieu.

«A trois heures de l’après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s’écria: «Ce sont les Français! Monsieur le docteur, vous m’avez trompée!» Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j’étais ému!

«Sur la route, depuis les _Trois-Maisons_ jusqu’à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient: «Voici la citoyenne Thérèse!» Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m’embrassèrent avec une véritable effusion. D’autres me serraient les mains, enfin on m’accablait d’honneurs.

«Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du petit Jean; ces choses ne sont pas à peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n’est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes: c’était un spectacle comme je n’en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l’aime bien.

«En ce même jour, il se passa des événements extraordinaires à Pirmasens. Les Républicains campaient autour de la ville; le général Hoche annonça qu’on allait prendre les quartiers d’hiver, et qu’il fallait construire des baraques. Mais les soldats refusèrent; ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J’ai moi-même assisté à cette proclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j’ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes devant le palais du prince, car ils étaient dans le plus grand désespoir.

«Le général ayant appris qu’un médecin d’Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus l’ordre, vers huit heures, d’aller à l’Orangerie. Il était là près d’une table de sapin, habillé comme un simple _hauptmann_, avec deux autres citoyens qu’on m’a dit être les conventionnels Lacoste et Baudot, deux grands maigres, qui me regardaient de travers.--Le général vint à ma rencontre: c’est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front; il s’arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l’armée de la Moselle, j’étais troublé; mais tout à coup il me tendit la main et me dit: «Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse; vous êtes un homme de cœur.»

«Puis il m’emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d’une façon si claire, qu’on aurait cru qu’il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais; les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit: «Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir les armées de la République, votre nationalité s’y oppose; mais le 1er bataillon de la 2e brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos ambulanciers est encore incomplet, nous n’avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d’honneur: l’humanité n’a pas de patrie! Voici votre commission.» Il écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit encore une fois la main en me disant: «Docteur, croyez à mon estime!» Après cela, je sortis.

«Madame Thérèse m’attendait dehors, et quand elle sut que j’allais être à la tête de l’ambulance du 1er bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.

«Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu’au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l’ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J’avais deux chevaux, l’un sous moi, l’autre en main; j’étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.

«Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait: «Par ici... par ici!...» Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne: toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le fusil sur l’épaule, couraient pour se réchauffer; deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j’avais l’onglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d’une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi; plus d’un soldat avait aussi son tour.

«Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier: «Halte!... halte!...» Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute l’armée était réunie dans un vallon, et l’on se mit à faire la soupe.

«Le général Hoche, que j’ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur. Il entra dans la dernière maison du village; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d’Anstatt à l’arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu’il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu’elles avaient emporté.

«Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.

«A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s’élevaient les unes au-dessus des autres.