Part 14
«Toute l’armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d’abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D’abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.
«Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s’étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l’ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l’oreille, et regardaient les canons en criant: «Adjugé! adjugé!» Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d’entendre ces plaisanteries.
«Nous autres, l’ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir.
«Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j’allai me mettre près d’elle avec mes deux aides, dont l’un a été garçon apothicaire à Landrecies, et l’autre dentiste, et qui se sont fait chirurgiens d’eux-mêmes. Mais ils ont déjà de l’expérience, et ces jeunes gens, avec un peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.
«Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et l’infanterie fit halte au milieu de la vallée.
«Il y eut encore une délibération, puis toute l’infanterie se rangea en trois colonnes; l’une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l’arme au bras.
«Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.
«Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fut couvert de fumée: c’étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s’étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte; ils allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres assis et cherchant à se relever.
«Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains: «_A la baïonnette!_» Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière où l’on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l’on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir.
«De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière; les uns, à coups de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d’autres cherchaient un passage, les commandants à cheval, l’épée en l’air, animaient leurs hommes, et de l’autre côté les Prussiens lançaient des coups de baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains leurs grands refouloirs comme des massues pour assommer les gens. C’était effrayant! Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l’on ne pouvait savoir comment cela finirait.
«Le général Hoche envoyait ses officiers l’un après l’autre porter de nouveaux ordres; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre; dix minutes après, le chant de la _Marseillaise_ couvrait tout le tumulte; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.
«La seconde attaque commença plus furieuse que la première. Les canons seuls tonnaient encore et renversaient des files d’hommes. Tous les Républicains s’avançaient en masse, Hoche au milieu d’eux. Nos batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d’impossible à décrire. Si le père Adam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu’on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens montrèrent là qu’ils étaient les soldats du grand Frédéric, baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant.
«Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l’arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements; elle avait tourné le Réebach et sortait du bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingt-quatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d’impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s’ébranle. Nous apprîmes le même soir qu’ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.
«Voilà, mes chers amis, ce qu’on appelle le combat de Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.
«Depuis ce moment, je n’ai rien vu de nouveau; mais que d’ouvrage nous avons eu! Jour et nuit il a fallu couper, trancher, amputer, tirer des balles; nos ambulances sont encombrées de blessés: c’est une chose bien triste.
«Cependant, le lendemain de la victoire, l’armée s’était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu’il l’avait battu complètement au Gaisberg, de sorte qu’à cette heure les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis.
«Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d’ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du 1er bataillon occupent la place, et l’armée marche sur Landau, dont l’heureuse délivrance fera l’admiration des siècles futurs.
«Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l’armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté.
«O chère liberté! rallume dans nos âmes le feu sacré dont brûlèrent jadis tant de héros; forme au milieu de nous des générations qui leur ressemblent; que le cœur de tout citoyen tressaille à ta voix; inspire le sage qui mérite; porte l’homme courageux aux actions héroïques; anime le guerrier d’un enthousiasme sublime; que les despotes qui divisent les nations pour les opprimer disparaissent de ce monde, et que la sainte fraternité réunisse tous les peuples de la terre dans une même famille!
«Avec ces vœux et ces espérances, la bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de cœur.
«JACOB WAGNER.»
«_P.-S._--Petit Jean recommande à son ami Fritzel d’avoir bien soin de Scipio.»
La lettre de l’oncle Jacob nous remplit tous de joie, et l’on peut s’imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le 1er bataillon.
Cette époque de ma vie, quand j’y pense, me produit l’effet d’une fête; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau: après l’occupation de Wissembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis l’occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.
Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre Koffel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu’alors n’avait eu cette idée; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, et que c’était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage.
Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l’attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque.
Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n’arriverait jamais, lorsqu’une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant:
«Les voilà... ce sont eux!»
Il revenait des champs, la pioche sur l’épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d’enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas; mais nous n’y prenions pas garde, et durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant: «Ils arrivent... ils arrivent!» Les idées des gens changent d’une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.
Une fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s’approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l’épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s’avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; l’un s’arrêtait pour allumer sa pipe, l’autre donnait un coup d’épaule pour relever son sac; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.
Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l’oncle Jacob et madame Thérèse; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l’oncle, il était derrière, à cheval sur _Rappel_. J’eus d’abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d’une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate; elle avait les joues roses et les yeux brillants; l’oncle chevauchait près d’elle, ils causaient ensemble.
Je reconnus aussi le petit Jean, que je n’avais vu qu’une fois; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poitrine, les bras couverts de galons, et son sabre ballottant derrière les jambes. Et le commandant, et le sergent Laflèche, et le capitaine que j’avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais, il me semblait être dans une grande famille; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir à voir.
Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j’étais à trente pas de la charrette et j’allais appeler: «Oncle! oncle!» quand madame Thérèse, se penchant par hasard, s’écria d’une voix joyeuse:
«Scipio!»
Dans le même instant, Scipio, que j’avais oublié chez nous, tout effaré, tout crotté, sautait dans la voiture.
Aussitôt petit Jean s’écria:
«Voici Scipio!»
Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madame Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux. Tout le bataillon l’appelait:
«Scipio, ici!... Scipio!... Scipio!»
L’oncle venait de m’apercevoir et me tendait les bras du haut de son cheval. Je m’accrochai à sa jambe, il me leva et m’embrassa; je sentis qu’il pleurait et cela m’attendrit. Il me tendit ensuite à madame Thérèse, qui m’attira dans sa charrette en me disant:
«Bonjour, Fritzel.»
Elle paraissait bien heureuse et m’embrassait les larmes aux yeux.
Presque aussitôt le mauser et Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à l’oncle; puis les autres gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes:
«Hé! la grosse mère!... La jolie fille!... par ici!... par ici!»
C’était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c’était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux.
«Embrasse petit Jean, me criait l’oncle.
--Embrasse Fritzel, disait madame Thérèse à son frère.»
Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.
«Il me plaît, cria petit Jean, il a l’air bon enfant.
--Toi, tu me plais aussi», lui dis-je, tout fier de parler en français.
Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l’oncle et madame Thérèse se souriaient l’un à l’autre.
Le commandant me tendit aussi la main en disant:
«Hé! docteur Wagner, voici votre défenseur.--Tu vas toujours bien, mon brave?
--Oui, commandant.
--A la bonne heure!»
C’est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s’arrêta quelques instants pour se mettre en ordre, petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié: «En avant, marche!» les tambours retentirent.
Nous descendîmes la grand’rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d’une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n’avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l’oncle Jacob, qui s’avançait d’un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l’œil.
Sur la place de la fontaine le commandant cria: «Halte!» On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles. Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait:
«Ah! madame Thérèse... ah! monsieur le docteur!...»
Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d’andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença: Koffel, le mauser, le commandant, l’oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction!
Tout ce jour-là, le 1er bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d’hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d’Anstatt. L’oncle resta au village, il déposa son grand sabre et son grand chapeau; mais depuis ce moment jusqu’au printemps, il ne se passa pas de jour qu’il ne fût en route pour Hacmatt: il ne pensait plus qu’à Hacmatt.
De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions!
Que vous dirai-je encore? Au printemps, quand commence à chanter l’alouette, un jour on apprit que le 1er bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l’oncle, tout pâle, courut à l’écurie et monta sur son _Rappel_; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.
Que se passa-t-il à Hacmatt! Je n’en sais rien; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le lendemain, l’oncle, fier comme un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu’il y eut grande noce chez nous, embrassades et réjouissances. Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Madame Thérèse et l’oncle se rendirent à la mairie, suivis d’une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu’on avait nommé bourgmestre à l’élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit l’oncle et madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle; et dès lors petit Jean eut un père, et moi j’eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.
J’aurais encore bien des choses à vous dire... mais c’est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, un jour nous reprendrons cette histoire qui finit, comme toutes les autres, par des cheveux blancs et les derniers adieux de ceux qu’on aime le plus au monde.
6-30.--Imprimerie HACHETTE, rue Stanislas.--Paris.