Madame Thérèse

Part 12

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Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer jusqu’à la consommation des siècles, lorsqu’un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l’oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.

CHAPITRE XIV

Un matin l’oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait près de la fenêtre, et moi j’attendais un bon moment pour m’échapper avec Scipio.

Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s’entendait au village.

La lecture de l’oncle semblait l’intéresser beaucoup; de temps en temps il levait sur nous un regard en disant:

«Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand... leurs principes élèvent l’âme... C’est vraiment beau! Je conçois que la jeunesse adopte leurs doctrines, car tous les êtres jeunes, sains de corps et d’esprit, aiment la vertu; les êtres décrépits avant l’âge par l’égoïsme et les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans cesse à la violence!...»

Alors madame Thérèse souriait, et l’on se remettait à lire. Cela durait depuis environ une demi-heure, et Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, était sortie faire sa partie de commérage chez la vieille Rœsel, comme à l’ordinaire, lorsque tout à coup un homme à cheval s’arrêta devant notre porte. Il avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d’agneau, le nez camard et la barbe grise.

L’oncle venait de déposer son livre; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres.

«On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur», dit madame Thérèse.

L’oncle ne répondit pas.

L’homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l’allée.

«Monsieur le docteur Jacob?» fit-il en ouvrant la porte.

--C’est moi, monsieur.

--Voici une lettre de la part de M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.

--Veuillez vous asseoir, monsieur», dit l’oncle.

L’homme resta debout.

L’oncle, en lisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d’un œil vague.

«Je dois rapporter la réponse s’il y en a, dit l’homme.

--Vous direz à Feuerbach que je le remercie; c’est toute la réponse.»

Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s’éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l’auberge du _Cruchon-d’Or_. Il allait sans doute se rafraîchir avant de se remettre en route. Nous vîmes aussi l’oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.

«Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle.»

Je sortis aussitôt et je vis l’oncle qui se promenait de long en large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir l’idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d’un air étrange, les mains croisées sur sa hache; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.

Il faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre; moi, je m’assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.

Toutes ces choses, je m’en suis toujours souvenu durant mon enfance; mais ce qui vint ensuite m’a longtemps produit l’effet d’un rêve, car je ne pouvais le comprendre, et ce n’est qu’avec l’âge, en y pensant plus tard, que j’en ai saisi le sens véritable.

Je me rappelle bien que l’oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu’à se nuire; qu’il s’assit à l’intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu’il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse l’écoutait debout à gauche, dans sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveux tordus sur la nuque, droite et calme.

Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en l’air et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, tout ce que je pus y comprendre, c’est qu’on avait dénoncé l’oncle Jacob comme un Jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution;--que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu’un officier prussien, accompagné d’une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l’oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu’ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu’ils les envoyaient jusqu’en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c’est la façon dont l’oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s’indigna contre l’avis et les conseils de son vieux camarade. Ce jour-là, notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d’un terrible orage, et je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblable. L’oncle accusait Feuerbach d’être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l’arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat et le Hundsrück en pays conquis; il s’écriait qu’il existait des lois à Mayence, à Trêves, à Spire, aussi bien qu’en France; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu’on n’avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées; qu’elle était libre; qu’il ne souffrirait pas qu’on mît la main sur elle; qu’il protesterait; qu’il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg; qu’il écrirait, qu’il se défendrait, qu’il remuerait le ciel et la terre; qu’on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte; qu’on serait étonné de ce qu’un homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit.

En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriffés; il mêlait toutes les anciennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences des droits de l’homme qu’il venait de lire, et de temps en temps il s’arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, et s’écriant:

«Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d’airain de nos anciennes chartes. Que les Prussiens arrivent... qu’ils arrivent! Cette femme est à moi, je l’ai recueillie et sauvée: «La chose abandonnée, _res derelicta est res publica, res vulgata_.»

Je ne sais pas où il avait appris tout cela; c’est peut-être à l’Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques lui passaient par la tête, et il avait l’air de répondre à dix personnes qui l’attaquaient.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse; les citations de l’oncle l’étonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d’habitude, elle comprenait sa position véritable. Ce n’est qu’au bout d’une grande demi-heure, lorsque l’oncle ouvrit son secrétaire, et qu’il s’assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu’elle lui posa doucement la main sur l’épaule, et lui dit avec attendrissement:

«N’écrivez pas, monsieur Jacob, c’est inutile: avant que votre lettre n’arrive, je serai déjà loin.»

L’oncle la regardait alors tout pâle.

«Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.

--Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu’ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu’il en est autrement, il faut que je parte.

--Vous voulez partir! répéta l’oncle d’un ton désespéré.

--Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre: vous ne voyez que la justice! Mais en temps de guerre, la justice n’est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m’emmèneront parce que c’est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne: la loi, la vie, l’honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout.»

L’oncle, renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant, la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à l’exécration des siècles futurs, en maudissant Richter et tous les gueux de son espèce, et déclarant d’une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu’il le voyait maintenant, et que toutes les vieilles lois, les vieux fatras des ordonnances, des règlements et des chartes de toutes sortes n’avaient jamais profité qu’aux nobles et aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait; il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d’enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu’à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait:

«Partons... allons-nous en... vous serez très bien chez le vieux Ganglof... C’est un homme qui m’est tout dévoué... Je les ai sauvés, lui et son fils... ils vous cacheront... Les Prussiens n’iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz!»

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l’oncle à sa place, et qu’elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d’exposer à un tel malheur l’homme qui l’avait sauvée d’entre les morts.

Elle dit cela d’une voix très ferme, mais l’oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l’ennuyait le plus, c’était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s’écriait:

«Vous êtes faible... vous êtes encore malade... Ces Prussiens ne respectent rien... c’est une race pleine de jactance et de brutalité... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l’ai vu, moi... c’est une honte pour mon pays... J’aurais voulu le cacher, mais il faut que je l’avoue maintenant: c’est affreux!

--Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d’anciens prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l’escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens... ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur... il n’y aura que la route de pénible et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d’avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d’entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l’Auvergne pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob.»

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu’elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. Oh! c’est alors que je sentis combien nous l’aimions, combien cela nous faisait de peine d’être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l’oncle, s’asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant:

«Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi... Vous penserez quelquefois à moi, n’est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais!»

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme.

Alors l’oncle, se mouchant avec force, dit:

«Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument; mais il m’est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village. Si l’une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m’oublierais... car maintenant ma patience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n’arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous?

--Oh! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection? dit-elle tout attendrie. J’accepte avec reconnaissance.

--Cela se fera donc de la sorte, dit l’oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble.»

Il vint m’embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:

«Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour: c’est une bonne pensée de se dire qu’on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment!»

CHAPITRE XV

Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d’être désolés.

Moi, ce qui me semblait le plus amer, c’était de quitter mon ami Scipio; je n’osais pas le dire, mais en pensant qu’il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l’admiration universelle, que je n’aurais plus le bonheur de lui voir faire l’exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m’abreuver d’amertume, c’est que Scipio, grave et pensif, était venu s’asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d’un air aussi chagrin que s’il eût compris qu’il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd’hui je m’étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en l’air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d’un genou.

L’oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.

Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l’armoire du vieux linge, et se taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route; on entendait crier les ciseaux sur la table, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s’assit, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main aller et venir comme l’éclair.

Tout cela se faisait dans le plus grand silence; on n’entendait que le pas lourd de l’oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou retarder d’une seconde. Ainsi va la vie; le temps qui marche ne demande pas: «Êtes-vous tristes? Êtes-vous gais? riez-vous? pleurez-vous? est-ce le printemps, l’automne ou l’hiver?» Il va, va toujours! Et ces millions d’atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d’un tic-tac à l’autre, comptent autant pour lui que l’existence d’un vieillard de cent ans. Hélas! nous sommes bien peu de chose.

Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l’oncle s’arrêta et lui dit:

«Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse part.»

Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:

«Les Prussiens la réclament, dit-il d’une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir.»

Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l’un après l’autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit:

«Madame Thérèse part... ça n’est pas possible... je ne croirai jamais cela.

--Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.

--Les Prussiens?

--Oui, les Prussiens.»

Alors la vieille, que l’indignation suffoquait, dit:

«J’ai toujours pensé que ces Prussiens n’étaient pas grand-chose: des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme? Si les hommes avaient pour deux liards de cœur, est-ce qu’ils souffriraient ça?

--Et que ferais-tu? lui demanda l’oncle, dont la face se ranimait, car l’indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.

--Moi, je chargerais mes _kougelreiter_[7], s’écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre: «Passez votre chemin, bandits! n’entrez pas, ou gare!» Et le premier qui dépasserait la porte, je l’étendrais raide. Oh! les gueux!

[7] Pistolets de cavalerie.

--Oui, oui, fit l’oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils; mais nous ne sommes pas les plus forts.»

Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.

Madame Thérèse ne disait rien.

La table mise, nous dînâmes tout rêveurs. Ce n’est qu’à la fin, lorsque l’oncle alla chercher une vieille bouteille de bourgogne à la cave, et que rentrant il s’écria tristement:

«Réjouissons nos cœurs, et fortifions-nous contre ces grands chagrins. Qu’avant votre départ, madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur, brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent.»

Ce n’est qu’au moment où d’une voix ferme, il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.

Mais quelques instants après, lorsque, s’adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mîmes à sangloter comme des malheureux.

«Oui, oui, disait l’oncle, nous avons eu du bonheur ensemble... voilà l’histoire humaine: les instants de joie passent vite et la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde là-haut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que des êtres méchants nous ont désolés; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, et qu’il pourra nous rendre heureux dès qu’il le voudra. C’est pour cela qu’il permet ces iniquités, car il a confiance dans la réparation. Soyons donc calmes et fions-nous en lui.--A la santé de madame Thérèse!»

Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes.

Lisbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s’était un peu calmée, car elle avait des sentiments pieux, et pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grand bien de tous dans la vie éternelle, mais elle n’en continua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l’âme, et tous ceux qui leur ressemblaient.

Après dîner, l’oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d’Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien, et lui promit de modérer sa langue. Puis l’oncle sortit pour aller voir le mauser.

Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ; Lisbeth l’aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu’il faut de tout en route, qu’on est content de trouver ce qu’on a mis dans un coin, qu’étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne et ses tresses à rubans.

Madame Thérèse souriait.

«Non, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pas en voiture, et que tout cela sera sur mon dos: trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. A toutes les haltes, on s’arrête une heure ou deux près de la fontaine; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats? Mon Dieu, que de fois je l’ai faite! Nous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet.»

Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu’elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi; mais je le sus plus tard, lorsque l’oncle revint.

La journée s’avançait; sur les quatre heures, la nuit commençait à se faire; en ce moment, tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s’assit au coin du fourneau, m’attirant sur ses genoux en silence; Lisbeth rentra dans la cuisine préparer le souper, et dès lors aucune parole ne fut échangée; la pauvre femme rêvait sans doute à l’avenir qui l’attendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d’infortune; elle ne disait rien, et je sentais sa douce respiration sur ma joue.

Cela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque l’oncle ouvrit la porte, en demandant:

«Êtes-vous là, madame Thérèse?

--Oui, monsieur le docteur.

--Bon... bon... J’ai vu mes malades... J’ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux.»

Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.

«Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j’espère qu’il s’exercera tout seul à lire en français, et qu’il se rappellera toujours qu’un homme ne vaut que par ses connaissances. Je compte là-dessus.»

Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail; elle souriait, et l’oncle disait:

«Quel heureux caractère ont ces Français! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j’appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous.»