Madame Thérèse

Part 11

Chapter 113,909 wordsPublic domain

«Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge; vous devez en avoir, monsieur Jacob?

--Oh! sans doute, sans doute, répondit l’oncle en souriant; Lisbeth n’a plus ses yeux de vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise, vous me serez très utile, très utile. Mais nous n’en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire.

--Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Fritzel; vous n’avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes leçons de français, et si vous voulez?...

--Ah! pour cela, c’est différent, s’écria l’oncle, oui, voilà ce qui s’appelle une idée excellente, à la bonne heure. Écoute, Fritzel, à l’avenir tu prendras les leçons de madame Thérèse; tu tâcheras d’en profiter, car les bonnes occasions de s’instruire sont rares, bien rares.»

J’étais devenu tout rouge, en songeant que madame Thérèse avait beaucoup de temps de reste; elle, devinant ma pensée, me dit d’un air bon:

«Ne crains rien, Fritzel, va, je te laisserai du temps pour courir. Nous lirons ensemble M. Buffon, une heure le matin seulement et une heure le soir. Rassure-toi, mon enfant, je ne t’ennuierai pas trop.»

Elle m’avait attiré doucement et m’embrassait, lorsque la porte s’ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que l’oncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Thérèse dans les armées de la République, car ils n’étaient plus du tout les mêmes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout attentif, et Koffel avait mis une chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-dessus les oreilles; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, et sa femme avait dû lui mettre un bouton pour attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au lieu de pencher sur la hanche, elle était relevée également des deux côtés; en outre, au lieu de ses savates percées de trous, il avait mis ses souliers des jours de fête. Enfin tous deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d’un air digne et dirent:

«Salut bien à la compagnie, salut!

--Bon, vous voilà, dit l’oncle, venez vous asseoir.»

Puis se tournant vers la cuisine, il s’écria:

«Lisbeth, tu peux apporter le café.»

Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant:

«Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse; vous serez heureuse de faire sa connaissance; c’est un brave homme.»

Le père Schmitt était venu voir pourquoi M. le docteur l’appelait, et l’oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit:

«Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café avec nous; j’ai toujours de ce vieux cognac, vous savez?

--Hé! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers.»

Puis il parut sur le seuil, la main retournée contre l’oreille, disant:

«Pour vous rendre mes devoirs.»

Alors le mauser, Koffel et Schmitt, debout autour de la table d’un air embarrassé, se mirent à parler entre eux tous bas, regardant madame Thérèse du coin de l’œil comme s’ils avaient eu à se communiquer des choses graves; tandis que Lisbeth levait la nappe et déroulait la toile cirée sur la table, et que madame Thérèse continuait à me sourire et à me passer la main dans les cheveux sans avoir l’air de s’apercevoir qu’on parlait d’elle.

Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de cognac et de kirschenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent. Lisbeth apporta la cafetière, et l’oncle dit:

«Asseyons-nous.»

Alors tout le monde s’assit, et madame Thérèse, souriant à tous ces braves gens:

«Permettez que je vous serve, messieurs», dit-elle.

Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit:

«A vous les honneurs militaires!»

Koffel et le mauser se lancèrent un regard d’admiration, et chacun pensa: «Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine d’à-propos et de bon sens!»

Madame Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu’on buvait en silence, l’oncle, plaçant la main sur l’épaule du père Schmitt, dit:

«Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n’est devenu que simple sergent, mais que tous les braves gens du village estiment autant qu’un _hauptmann_.»

Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt qui s’était redressé sur sa chaise plein d’un sentiment de dignité naturelle.

«Dans les armées de la République, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l’Europe, c’est qu’elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré leurs vices, et toutes les misères, toutes les humiliations sur la tête des autres, malgré leur mérite et leurs vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu, et c’est pour en obtenir le changement que nous mourrons tous s’il le faut.»

D’abord personne ne répondit; Schmitt regardait cette femme gravement, ses grands yeux gris bien ouverts, et son nez légèrement crochu recourbé: il avait les lèvres serrées et semblait réfléchir; le mauser et Koffel, l’un en face de l’autre, s’observaient, madame Thérèse paraissait un peu animée et l’oncle restait calme. Moi, j’avais quitté la table, parce que l’oncle ne me laissait pas prendre de café, disant que c’était nuisible aux enfants; je me tenais derrière le fourneau, regardant et prêtant l’oreille.

Au bout d’un instant, l’oncle Jacob dit à Schmitt:

«Madame était cantinière au 2e bataillon de la 1re brigade de l’armée de la Moselle.

--Je le sais déjà, monsieur le docteur, répondit le vieux soldat, et je sais aussi ce qu’elle a fait.»

Puis, élevant la voix, il s’écria:

«Oui, Madame, si j’avais eu le bonheur de servir dans les armées de la République, je serais devenu capitaine, peut-être même commandant, ou je serais mort!»

Et s’appuyant la main sur la poitrine:

«J’avais de l’amour-propre, dit-il; sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de courage, et si j’avais pu monter, j’aurais eu honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m’avait remarqué, chose bien rare pour un simple soldat, et qui me fait honneur. A Rosbach, pendant que le _hauptmann_ derrière nous criait: «_Forvertz!_» c’est Adam Schmitt qui commandait la compagnie. Eh bien! tout cela n’a servi à rien; et maintenant quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Républicains ont raison. Voilà mon opinion.»

Alors il vida brusquement son petit verre, et clignant de l’œil d’un air bizarre, il ajouta:

«Et ils se battent bien... j’ai vu ça... oui, ils se battent bien. Ils n’ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats; mais ils soutiennent bien une charge, et c’est à cela qu’on reconnaît les hommes solides dans les rangs.»

Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles; on aurait dit qu’il venait de donner le signal d’une confiance plus grande, et que chacun mettait au jour des pensées depuis longtemps tenues secrètes. Koffel, qui se plaignait toujours de n’avoir pas reçu d’instruction, dit que tous les enfants devraient aller à l’école aux frais du pays; que Dieu n’ayant pas donné plus de cœur et d’esprit aux nobles qu’aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée et à la lumière du ciel; qu’ainsi l’ivraie n’étoufferait pas le bon grain, et qu’on ne prodiguerait pas inutilement aux chardons la culture qui pouvait faire prospérer des plantes plus utiles.

Madame Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquante-quatre millions de francs pour l’instruction publique,--avec le regret de ne pouvoir faire plus,--dans un moment où toute l’Europe se levait contre elle, et où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied.

Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu’il dit d’une voix tremblante:

«Eh bien! qu’elle soit bénie, qu’elle soit bénie! Tant pis pour nous; mais, quand je devrais tout y perdre, c’est pour elle que sont mes vœux.»

Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu’il eut commencé, il n’en finit plus; ce n’est pas seulement l’instruction des enfants qu’il demandait, lui, c’était le bouleversement de tout de fond en comble. On n’aurait jamais cru qu’un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.

«Je dis qu’il est honteux de vendre des régiments comme des troupeaux de bœufs, s’écriait-il d’un ton grave, la main étendue sur la table;--je dis qu’il est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice;--je dis que les Républicains ont bien fait d’abolir les couvents, où s’entretiennent la paresse et tous les vices,--et je dis que chacun doit être libre d’aller, de venir, de commercer, de travailler, d’avancer dans tous les grades sans que personne s’y oppose. Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s’en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s’en débarrassent, ce qu’on a toujours vu, et ce qu’on verra toujours jusqu’à la fin des siècles.»

Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu’il avait les mêmes idées que le mauser et Koffel; et l’oncle, qui jusqu’alors avait gardé son calme, ne put s’empêcher d’approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.

«Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et progressivement; il faudrait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l’a fait le Christ; ce serait plus sage; et l’on obtiendrait les mêmes résultats.»

Madame Thérèse souriant alors, lui dit:

«Ah! monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde vous ressemblait; mais depuis combien de centaines d’années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes? Et pourtant, voyez si vos nobles l’écoutent; voyez s’ils traitent les paysans comme des frères... non... non! C’est malheureux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l’homme que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l’audace aux gueux et ne produit rien de bon.»

Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse, et l’oncle Jacob allait répondre, lorsque le messager Clémentz, avec son grand chapeau recouvert d’une toile cirée et sa gibecière de cuir roux, entr’ouvrit la porte et lui tendit le journal.

«Vous ne prenez pas le café, Clémentz, lui dit l’oncle.

--Non, monsieur Jacob, merci... je suis pressé, toutes les lettres sont en retard... Une autre fois.»

Il sortit, et nous le vîmes repasser devant nos fenêtres en courant.

L’oncle rompit la bande du journal et se mit à lire d’une voix grave les nouvelles de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j’en ai gardé le souvenir; cela ressemblait aux prédictions du mauser et m’inspirait un intérêt véritable. Le vieux _Zeitblatt_ traitait les Républicains d’espèces de fous, ayant formé l’entreprise audacieuse de changer les lois éternelles de la nature. Il rappelait au commencement la manière terrible dont Jupiter avait accablé les Titans révoltés contre son trône, en les écrasant sous des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux vomissent de la cendre et de la flamme dans les sépulcres du Vésuvius et de l’Etna. Puis il parlait de la fonte des cloches, dérobées au culte de nos pères et transformées en canons, l’une des plus grandes profanations qui se puissent concevoir, puisque ce qui devait donner la vie à l’âme était destiné maintenant à tuer le corps.

Il disait aussi que les assignats ne valaient rien et que bientôt, quand les nobles seraient rentrés en possession de leurs châteaux et les prêtres de leurs couvents, ces papiers sans hypothèque ne seraient plus bons que pour allumer le feu des cuisines. Il avertissait charitablement les gens de les refuser à n’importe quel prix.

Après cela venait la liste des exécutions capitales, et malheureusement elle était longue; aussi le _Zeitblatt_ s’écriait que ces Républicains feraient changer le proverbe «que les loups ne se mangent pas entre eux».

Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine, dont les mois s’appelaient vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, etc. Il disait que ces fous avaient l’intention de changer le cours des astres et de pervertir les saisons, de mettre l’hiver en été et le printemps en automne; de sorte qu’on ne saurait plus quand faire les semailles ni les moissons; que cela n’avait pas le sens commun, et que tous les paysans en France en étaient indignés.

Ainsi s’exprimait le _Zeitblatt_.

Koffel et le mauser, pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d’œil rêveur, madame Thérèse et le père Schmitt semblaient tout pensifs, personne ne disait rien. L’oncle lisait toujours, en s’arrêtant une seconde à chaque nouveau paragraphe, et la vieille horloge poursuivait sa cadence éternelle.

Vers la fin, il était question de la guerre de Vendée, de la prise de Lyon, de l’occupation de Toulon par les Anglais et les Espagnols, de l’invasion de l’Alsace par Wurmser et de la bataille de Kaiserslautern, où ces fameux Républicains s’étaient sauvés comme des lièvres. Le _Zeitblatt_ prédisait la fin de la République pour le printemps suivant, et finissait par ces paroles du prophète Jérémie, qu’il adressait au peuple français: «Ta malice te châtiera et tes infidélités te reprendront; tu sera remis sous ton joug et dans tes liens rompus, afin que tu saches que c’est une chose amère que d’abandonner l’Éternel, ton Dieu!»

Alors l’oncle replia le journal et dit:

«Que penser de tout cela? Chaque jour on nous annonce que cette République va finir; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soulevées contre elle, la Vendée avait remporté de grandes victoires et nous aussi; eh bien! maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête à toute l’Europe, ce que ne pourrait faire une grande monarchie; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s’avance même chez nous, et l’on nous dit qu’elle va périr! Si ce n’était pas le savant docteur Zacharias qui écrive ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité.

--Hé! monsieur Jacob, répondit madame Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire; cela se présente souvent et n’ôte rien à la sincérité des gens; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent eux-mêmes.

--Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c’est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j’ai vus, j’ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée. Quant à Jupiter, qui met les gens sous le Vésuvius pour leur faire vomir du feu, c’est un nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir.

--Et moi, dit le mauser, je pense que ce docteur Zacharias ne sait pas ce qu’il dit; si j’écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement.»

Il se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l’oncle Jacob et saluant madame Thérèse.

CHAPITRE XIII

Le lendemain, madame Thérèse s’occupait déjà des soins du ménage; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand’mère Lehnel; elle mettait à part ce qu’on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir l’eau jusqu’à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants ce fut bien autre chose encore, lorsqu’il s’agit de blanchir, de sécher, de repasser et de raccommoder tout cela.

Madame Thérèse n’avait pas son égale pour les travaux de l’aiguille; cette femme, qu’on n’avait crue propre qu’à verser des verres d’eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d’Anstatt. Elle apporta même chez nous l’art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu’alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent la lumière.

De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu’on dérange leurs affaires.

«Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s’en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.

--Hé! lui répondait-elle en souriant, c’est tout simple, chacun tient à ses habitudes; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eût été de même.»

Puis elle ajoutait tristement:

«Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth; ma place n’est pas ici, d’autres soins m’appellent ailleurs.»

Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s’écriait:

«Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu’on vous considère beaucoup dans le village, et que les gens de bien vous respectent. Laissez là vos sans-culottes; ce n’est pas la vie d’une honnête personne d’attraper des balles ou d’autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir.»

Alors elle hochait la tête, et l’on voyait bien qu’un jour ou l’autre elle dirait: «Aujourd’hui, je pars!» et que rien ne pourrait la retenir.

D’un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c’était l’oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame Thérèse, disant que la paix devait régner sur la terre, que dans les premiers temps la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non seulement entre les hommes, mais encore entre les animaux; que toutes les religions recommandent la paix; que toutes les souffrances viennent de la guerre: la peste, le meurtre, le pillage, l’incendie; qu’il faut un chef à la tête des États pour maintenir l’ordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains; que la république de Rome avait compris cela, que les consuls et les dictateurs étaient des espèces de rois soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles chevaliers, lesquels s’élevaient au-dessus du peuple;--que tel était l’ordre naturel et qu’on ne pouvait le changer qu’au détriment des plus pauvres eux-mêmes; car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus à gagner leur vie et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu’elles se détachent des branches qui leur portaient la sève.

Il disait encore une foule de choses non moins fortes; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes réponses soutenant que les hommes sont égaux en droits par la volonté de Dieu; que le rang doit appartenir au mérite et non à la naissance; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitables entre les citoyens, en approuvant les actions des uns et condamnant celles des autres; qu’il est honteux et misérable d’accorder des honneurs et de l’autorité à ceux qui n’en méritent pas; que c’est avilir l’autorité et l’honneur lui-même en les faisant représenter par des êtres indignes, et que c’est détruire dans tous les cœurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n’existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance; que pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pas; qu’un tel abrutissement est contraire aux lois de l’Éternel; qu’il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire à leur profit, même par la guerre, le plus terrible de tous, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent en voulant fonder l’iniquité éternelle!

Chaque fois que l’oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu’il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Égyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques de l’oncle par le bon sens.

Malgré tout cela, l’oncle Jacob ne se fâchait pas: au contraire, il s’écriait d’un air d’admiration:

«Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout! Je voudrais bien voir la mine que ferait le rédacteur du _Zeitblatt_ en discutant contre vous; je suis sûr que vous l’embarrasseriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause; car la bonne cause est de notre côté, seulement je la défends mal.»

Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait:

«Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis; seulement tâchons de nous débarrasser d’abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu’eux. Vous et moi nous serions bientôt d’accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c’est la seule voix qu’ils entendent, et la seule raison qu’ils comprennent.»

L’oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m’étonnait beaucoup, il avait même l’air content d’avoir été battu.

Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l’oncle Jacob, c’était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s’asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l’oreille dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s’écriait:

«A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t’explique si bien. Quel bonheur pour toi d’avoir un maître pareil! Tu ne sauras cela que plus tard.»

Il m’embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l’estimait plus que pour lui-même.

Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m’ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d’actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.